Prologue
Mitchell Walker se rangea dans l’allée, derrière le 4x4 de son frère Derek, et gara sa voiture de sport rouge cerise. Jake, son petit frère, avait laissé son pick-up blanc dans la rue, le pneu côté passager posé sur les restes d’une congère comme si conduire faisait partie d’une course d’obstacles. Voir cela le fit sourire. Au mois de décembre, dans les hauteurs du Colorado, si vous ne savez pas rouler dans la neige, il vaut mieux vous tirer de là.
À quelques mètres de là, Derek ouvrit la portière de son SUV, sortit du véhicule et la claqua derrière lui. Comme d’habitude, il était habillé en noir, tout le contraire du pantalon de costume et du blazer de Mitchell. Les cheveux et les yeux bruns de Derek, ainsi que son attitude de bad-boy avaient brisé le cœur de dizaines de femmes, mais c’était une façade, selon Mitchell. Derek avait toujours été redoutable, mais il mourrait pour n’importe lequel de ses frères, sans hésiter. Fin de l’histoire. Avant que Derek ne devienne son frère, la vie de Mitchell avait été assez tordue. Ils avaient tous les deux vécu l’enfer avant que leur mère ne les adopte. Le fait qu’ils soient devenus des mentors pour leurs deux petits frères le dépassait.
Mitchell adressa un signe de tête à Derek, et, comme à l’accoutumée, son frère lui emboîta le pas pendant qu’ils remontaient l’allée jusqu’à la porte d’entrée. Ils ne dirent pas un mot. Ce n’était pas nécessaire. Ils connaissaient tous les deux la raison de leur présence, et ça craignait.
Mme Klasky leur ouvrit la porte, vêtue d’un pantalon bleu marine et d’un grand sweat-shirt couleur crème. Elle allait sur ses quatre-vingts ans, mais ses yeux brillaient d’une lueur ardente, et elle avait une attitude terre-à-terre qui avait toujours plu à Mitchell. Il aimait savoir à quoi s’en tenir avec les gens. Il détestait jouer avec qui que ce soit, vieux ou jeune, dans son lit ou en dehors.
— Entrez, entrez. Jake est déjà là.
Elle leur fit signe de passer et Mitchell suivit Derek dans le couloir. Lorsque son frère aîné jeta un regard à Mme Klasky par-dessus son épaule, elle sourit.
— Toujours très beau, à ce que je vois. Allez dans la cuisine, les garçons. J’ai préparé de la citronnade. Et prends des biscuits, Derek. Ce sont tes préférés.
Derek rougit, et Mitchell intervint pour épargner trop de gêne à son frère. Mme Klasky avait toujours chouchouté Derek plus que les autres, elle avait un gros faible pour lui. Mitchell aurait le temps de se moquer de lui plus tard.
— Merci, Mme Klasky. On a hâte de goûter à vos biscuits.
Derek toussa dans sa main et en profita pour lui donner un coup à l’arrière du crâne, avec force, alors qu’ils suivaient leur hôtesse et passaient devant un mur plein de photos de famille et de portraits couleur sépia des ancêtres de la famille Klasky. La moquette était verte à poils longs, et les murs étaient bordés de lambris en chêne qui dataient sans doute des années soixante-dix. Jake se trouvait à sa place habituelle à la table de cuisine des Klasky, assis sur la chaise en bois la plus proche du canapé vieux de vingt ans, couvert d’affreux motifs cachemire.
Mitchell n’était pas venu dans cette maison depuis des années. Elle n’avait pas changé. L’atmosphère était la même. L’odeur aussi. Il donna une tape dans le dos de Jake pour le saluer. Son petit frère était le plus jeune, mais ce petit enfoiré les dépassait d’au moins dix centimètres et faisait bien vingt kilos de plus qu’eux. Avec des santiags et un chapeau, il ressemblerait à un joueur des Dallas Cowboys. Sauf qu’il était trop beau pour ça. Et il avait le cœur beaucoup trop tendre. Jake vivait toujours au ranch familial, à prendre soin des chevaux et à faire ses trucs de cow-boys. Il soulevait des bottes de foin de cinquante kilos comme s’il s’agissait de tas de plumes. Et quand il était tout petit, Jake ne manquait pas de leur rappeler qu’il aurait pu leur botter le c*l à tous.
Penser au c*****n de cheval et à la poussière fit frémir Mitchell, et il s’assit à table. Il avait adoré son enfance au ranch, mais il avait besoin du bruit et de l’agitation de la grande ville. Être perdu dans la nature était trop calme. Il y avait top d’espace et trop de temps pour cogiter.
Par contre, si on lui donnait une paroi rocheuse escarpée à escalader, il était partant pour respirer le bon air de la montagne toute la journée. Il adorait le défi que représentait le fait de se balancer dans les airs sur la façade d’un rocher, presque autant qu’il aimait la poussée d’adrénaline qu’il ressentait en travaillant aux urgences.
Mais cette journée n’allait pas être amusante. Leur petite réunion avait à voir avec la mort de sa mère et la dévastation qui avait suivi.
Il se gorgea de l’odeur des biscuits, de la citronnade et du désodorisant aux pins qui l’entourait.
— Tenez, les garçons, dit Mme Klasky en posant un verre de citronnade devant lui et Derek.
Mitchell en prit une gorgée. Fraîche. Acide. Parfaite.
— Merci.
Du jus de citron pressé et du vrai sucre, comme celle de sa mère.
La sonnette retentit et leur hôtesse s’excusa.
— Ça doit être Chance.
Elle disparut et revint avec son frère Chance, fraîchement devenu avocat, un an après la fin de ses études de Droit. Chance portait un costume-cravate, ce qui aida Mitchell à ne pas avoir l’impression d’être le docteur coincé de la table. Chance aimait la ville presque autant que Mitchell, mais pour des raisons différentes. Chance avait l’esprit pratique. Il aimait être à proximité des restaurants et de son bureau. Mitchell se fichait de tous ces trucs, il avait simplement besoin du bruit environnant pour réussir à dormir.
— Chance.
Derek se leva de sa chaise en bout de table et prit le nouvel arrivant dans ses bras.
— Salut, loser.
Après une étreinte rapide, Chance donna une tape sur l’épaule de Derek. Jake et Mitchell attendirent leur tour.
— Tu es le retardataire, comme d’habitude, dit Jake.
Il souleva Chance du sol comme s’il s’agissait d’une petite fille. Les deux plus jeunes, Jake et Chance, étaient très proches, et Mitchell eut un sourire en coin en regardant les pitreries de Jake. C’était bon d’être tous ensemble. Toujours.
— Et tu sens toujours la bouse de vache et le foin, dit Chance en riant.
Jake ne se laissa pas faire :
— T’es dur, mon frère. Mais toi, tu sens comme quelqu’un qui se ferait essuyer les fesses par un employé de salle de bains avec une lingette parfumée. Tu te transformes en l’un de ces métrosexuels de la ville ?
Jake reposa Chance et Mitchell répondit à sa place :
— Nan, mon pote. Ça, c’est moi.
Il sourit et attrapa Chance par les épaules.
Chance se tenait là en costume, et comme d’habitude, il était le seul à porter une cravate. Même M. Klasky, l’avocat octogénaire de leur mère, portait un pantalon beige et un polo.
— Maintenant que vous êtes tous là, nous allons pouvoir commencer.
M. Klasky fit rouler une petite télévision avec un vieux magnétoscope. Jake sortit une chaise et Chance s’assit à la table de la cuisine et tira sur sa cravate. Il venait de commencer à travailler pour un cabinet d’avocats renommés. Le pauvre travaillait presque autant que Mitchell à son poste de résident en deuxième année.
Ils remercièrent tous Mme Klasky avec respect lorsqu’elle leur servit de la citronnade et un plateau de biscuits aux pépites de chocolat, comme elle le faisait depuis qu’ils étaient à l’école primaire. Elle donna une petite tape sur la joue de Derek quand elle passa devant lui, et Mitchell cacha son sourire derrière sa main. Derek lui donna un coup de pied sous la table.
Mme Klasky reposa le plateau de biscuits sur le plan de travail, et alla prendre place contre le mur. Jake lui proposa sa chaise, mais elle agita les mains.
— Vous voudrez être assis pour ce qui va suivre.
— Sauf votre respect, Monsieur Klasky, le patrimoine de notre mère a déjà été réparti il y a des mois, lorsqu’elle est tombée malade, dit Chance.
Mitchell se contenta de s’enfoncer dans son siège et d’attendre, le pouls battant à cent l’heure. Que mijotait M. Klasky ?
— Oui. Oui. Je sais.
Le vieillard se pencha en avant et chercha une prise sur le mur pour pouvoir y brancher sa télévision qui datait de Mathusalem. Dans le salon au-dessus de la grange, ils avaient eu une vieille télé à deux antennes et un magnétoscope similaire. Il avait regardé Jurassic Park et des films de super héros pendant des heures en sirotant son coca et en mangeant des chocolats volés dans le garde-manger de sa mère. C’était un miracle qu’il n’ait pas perdu toutes ses dents avant l’âge de douze ans.
— Alors que faisons-nous là ? demanda Chance en alternant les regards entre M. Klasky, qui avait enfin trouvé une prise, et sa femme, qui lui jeta un regard noir et haussa un sourcil jusqu’à ce qu’il ajoute : Monsieur.
M. Klasky se redressa et se frotta les mains, comme s’il était impatient de leur faire une surprise ahurissante. Derek se tortilla dans sa chaise et pianota sur la table. Derek détestait les surprises.
— Bon, les garçons. J’ai promis à votre mère de tous vous réunir ici aujourd’hui, six semaines après sa disparition, que Dieu ait son âme.
— Mais pourquoi ? Tout est réglé, dit Chance en mode avocat, penché en avant.
— Pas tout, dit Mme Klasky en sortant quatre enveloppes de la poche de son tablier.
Toutes avaient l’air de pouvoir contenir une grande carte d’anniversaire. Elle marcha jusqu’à la table et en donna une à Mitchell et une à chacun de ses frères.
— Ne les ouvrez pas encore, dit-elle. Vous devez d’abord regarder la vidéo.
Celle de Chance était verte, sans doute à cause de son obsession pour l’Incroyable Hulk. Celle de Jake était blanche et unie. Et celle de Derek ? M. cuir noir et tatouages tenait une enveloppe jaune vif.
Mitchell baissa les yeux sur la sienne. L’enveloppe était d’un rouge délavé, mais l’écriture caractéristique de sa mère figurait à l’extérieur. Il ignorait ce qui se trouvait à l’intérieur, mais quoi que ce soit, cela lui faisait mal à la poitrine et lui piquait les yeux. Il cligna des paupières pour chasser cette sensation et se concentra plutôt sur l’arrière de la tête de Derek. m***e. C’était bien le genre de leur mère de leur faire un coup pareil depuis la tombe. Elle avait toujours eu un coup d’avance sur eux. Toujours. Elle savait toujours ce que vivaient ses fils, parfois même avant eux.
— Nom de Dieu, dit Jake en s’enfonçant dans son siège avant de se mettre à se tapoter le genou avec son chapeau de cow-boy, ce qui indiquait qu’il était sur le point d’exploser.
M. Klasky fourra une vieille cassette VHS dans le magnétoscope et l’écran enneigé devint noir durant quelques secondes. La vieille cassette se mit à ronronner quand elle commença à tourner.
Mitchell se pencha en avant avec un sourire, les coudes sur la table. Ça devenait intéressant, et sa curiosité avait été attisée. Il était étrangement fier que sa mère ait eu le courage et l’amour nécessaires pour tous les réunir ici, quelle qu’en soit la raison...
Son sourire s’effaça lorsque la voix de sa mère se mit à résonner dans les vieilles enceintes de la télé. La vidéo fit un drôle de bruit de frappement alors que l’image de sa mère se penchait en avant pour vérifier que la caméra tournait. Satisfaite, elle hocha la tête d’un mouvement bref, puis s’assit dans une chaise placée de manière à ce que son visage emplisse le petit écran.
Ça alors. Elle était jeune. Et en bonne santé, la pâleur grisâtre et maladive de ses joues envolée. C’était ainsi qu’il se souvenait d’elle, et cela lui faisait aussi mal que cela le rendait heureux.
— Bonjour, mes garçons adorés. Je vais enregistrer cette vidéo et la donner à M. Klasky au cas où il m’arriverait quelque chose. Je n’ai pas l’intention de disparaître, mais si ça arrive, je veux que vous sachiez que je vous aimais plus que tout et que j’ai toujours été fière, chaque jour, d’être votre mère.
Jake renifla et se détourna. Derek était assis comme une statue et Chance retenait son souffle. Mitchell tendait l’oreille. Il ne voulait pas rater le moindre mot, sourire, ou soupir. Elle lui manquait tellement, et la voir comme ça, c’était comme s’il pouvait la récupérer, même si cela ne durait qu’une minute.
— Vous savez que je vous ai toujours encouragés à suivre vos cœurs. Suivez vos rêves, je vous dis. Eh bien, j’ai beaucoup pensé à ça cette année. Derek a quatorze ans, à présent, et je vois que ça arrive déjà.
« La vie va vous rattraper, et vous voler vos rêves. Je le sais. Le monde réel est dur et sans pitié. Les petits garçons ne peuvent plus rêver. Ils doivent être des hommes. Le monde attendra de vous que vous soyez durs. Et je sais que vous pouvez être coriaces. Vous tous. Je sais ce que vous avez vécu. Vous êtes nés dans un monde difficile. J’ai essayé de vous montrer une vie différente, mais j’ai peur. J’ai peur que vous grandissiez et oubliiez qui vous êtes vraiment. Je ne veux pas que vous oubliiez vos rêves.
« Alors, j’ai fait quelque chose d’un peu fou. Vous vous en souviendrez peut-être, ou peut-être pas, mais le jour de mon anniversaire il y a quelques années, je vous ai tous demandé d’écrire une lettre particulière...
Le rire de sa mère emplit la cuisine silencieuse, et Mitchell lui rendit son sourire. Bon sang, elle lui manquait. Ce rire. Même quand il était envahi par les idées noires, ce rire lui avait toujours donné l’impression que tout s’arrangerait.
— Je vais demander à M. Klasky de garder ces enveloppes un moment. Un jour, je mourrai. J’aurai peut-être quatre-vingt-dix ans, peut-être pas, mais si je meurs et que vous avez besoin qu’on vous le rappelle, il vous dira qui vous êtes vraiment.
Son expression malicieuse et sûre d’elle disparut, remplacée par un air sérieux. Elle se pencha en avant jusqu’à ce que son visage emplisse tout l’écran.
— Je vous aime. Tous autant que vous êtes. Et vous m’avez tous fait une promesse, il y a toutes ces années. Et morte ou vivante, je souhaite que vous la teniez.
Elle renversa la tête en arrière et s’esclaffa, les yeux de nouveau étincelants. Oh, elle savait qu’elle avait gagné. Elle était morte, et ses fils ne pouvaient plus la contredire. Impossible de trouver une parade, de geindre, de nier. Elle les tenait, et elle le savait. Toutes ces années plus tôt, lorsqu’elle avait enregistré cette vidéo, elle avait su que ses fils garderaient leurs promesses, parce que c’était ainsi qu’elle les avait élevés.
— Morte ou vivante. Elle est bien bonne, non ? Je vous aime ? N’oubliez pas qui vous étiez destinés à être. Ouvrez vos enveloppes, maintenant. Lisez-les. Et par-dessus tout, souvenez-vous de la raison pour laquelle vous les avez écrites. Tenez vos promesses. Je vous aime, et vous savez que je vous regarde.
Ils restèrent assis dans un silence hébété, et Mitchell passa le bout de ses doigts tremblants sur l’encre dont sa mère s’était servie pour écrire son nom.
Qu’allait-il faire ? Il n’avait jamais rompu une promesse faite à sa mère ou à ses frères. Jamais. Et il n’avait pas l’intention de commencer maintenant. Le fait qu’elle soit morte rendait son déni dix fois pire. Ça n’aurait pas dû lui importer, et pourtant si. Quelque chose vint lui peser sur le cœur, comme si on lui avait versé un seau d’eau glacée dans la poitrine.
Il n’avait pas besoin d’une liste de vœux, plus maintenant. Les dés avaient été jetés. Il avait déjà accompli tout ce qui était écrit sur la carte. Il était chirurgien. Il avait une vie, des responsabilités, et un prêt étudiant astronomique à rembourser. Il avait la voiture, ou presque. Et le chien ? Eh bien, ce n’était pas compatible avec la vie qu’il menait. Le désir naïf du jeune adolescent qui voulait un animal de compagnie ne se mariait pas avec la vie de l’adulte. Il n’était jamais chez lui. Il travaillait cinquante ou soixante heures par semaine.
Mais il entendait la voix de sa mère lui dire de changer les choses, de mener une vie différente, de trouver un moyen. De s’arrêter pour renifler les roses. Mais il ne voyait pas comment ce serait possible. Pas pour le moment. Peut-être même jamais.