Chapitre II-2

2007 Worte
* Ils sentent les vibrations du sol de la venelle, avant d’entendre le bruit de la Mini, et de voir apparaître “l’abeille” dans leur champ visuel. Retour à Locquirec pour Laure. Un accueil en fanfare. À l’évidence, ses amis et son père n’en sont plus à leur première coupe de Denizon. Penchés au-dessus du garde-fou qui encercle la terrasse du premier étage, Isabelle, Tanguy et Toussaint-Vincent prennent un malin plaisir à chambrer la revenante. Il est près de 14 heures. — C’est gentil de nous inviter à ta crémaillère ! Mais ce serait quand même mieux si tu la pendais avec nous ! raille Tanguy. — Je te préviens, on a commencé sans toi…, lance Isabelle, d’une voix égayée par les bulles. J’espère que tu as assez de bouteilles de champ’ dans la cuisine. Debout sur la terrasse en lattes de composite noir du rez-de-chaussée, Laure jette un coup d’œil rigolard vers le haut. — J’ai l’impression que vous avez déjà entamé les réserves. — Non, Laure, répond d’une voix plus posée Hugues, l’ancien compagnon de route de la jeune femme. On entame juste la deuxième bouteille. Et c’est vrai que c’est plutôt marrant de voir la photo du port sur l’étiquette, et le même paysage, mais “en vrai”, quand tu lèves les yeux ! — Donc si je comprends bien, vous voyez déjà double… Ça promet ! Je suis vraiment désolée pour ce retard, mais il fallait absolument que je parte à Saint-Pol. Je vais tout vous expliquer. — Y a intérêt ! persifle le compagnon d’Isabelle. Laure grimpe en quelques secondes l’escalier extérieur qui mène à la terrasse, quelques embrassades, et alors que tout le monde, y compris Vincent, son père, s’apprête à s’asseoir, elle jette un froid sur l’atmosphère plutôt chaleureuse grâce à ce soleil de septembre et aux quelques coupes de “pétillance” champenoise. — Vous allez devoir m’excuser quelques minutes encore, mais je dois d’abord lire ça et j’ai besoin de mon ordinateur. Et elle brandit « ça » devant les yeux effarés de ses hôtes : une carte mémoire, micro SD 32GB pour les connaisseurs. Un support informatique amovible hérité des disquettes de la préhistoire des ordinateurs – qui date, je vous le rappelle, de 1967 à l’an 2000 –, capable de stocker des millions de données vidéos, sonores ou écrites. — Je dois absolument savoir ce qui est stocké là-dessus, je l’ai promis à une amie très chère, qui est en Afrique, et dont la sœur vient de se suicider. J’allume mon ordi histoire d’avoir une idée du contenu, et je remonte tout de suite. Promis ! Isa, tu ne pourrais pas faire chauffer les feuilletés à apéritif qui sont dans le congélo du bas ? Et il y a aussi un pain surprise dans le frigo, des olives et des tomates cerises. Tu peux t’en occuper, s’il te plaît ? Tanguy prend un air faussement penaud avant d’intervenir. — Pour le pain surprise… Je préfère te dire… La surprise, c’est qu’on l’a déjà bouffé en t’attendant. Il fallait bien qu’on mange quelque chose, surtout comme on ne te voyait pas revenir. Laure hésite entre colère, résignation et sourire. Elle choisit la dernière option, toujours risquée, puisque cela donne à son visage balafré un aspect peu engageant, surtout pour qui ne la connaît pas. Les mauvaises langues disent même qu’avec un tel faciès, elle peut sortir sans maquillage le soir d’Halloween… — Vous avez eu raison de ne pas m’attendre avant de commencer, mais je n’avais pas le choix. C’est un véritable appel au secours que j’ai reçu du Mali, et même si je n’ai pas revu cette amie depuis plus de dix ans, on était comme des sœurs du temps de la BRB. Je “dois” l’aider, et aider sa mère en même temps. J’en ai pour dix, quinze minutes maxi. Elle fait à peine deux pas en direction de l’escalier, et se retourne brusquement. — Cela dit, je ne suis pas à une minute, on va quand même trinquer ensemble, avant que je redescende. Et le champagne coule, les verres tintent. La joie, pour l’instant. Elle ne sait pas ce qui l’attend… * Un mail sans ambiguïté arrive au même instant à la gendarmerie de la rue de Roscoff. Pour le major Lemaire, de garde en ce dimanche après-midi, ce message ne fait que confirmer une évidence. Les analyses décèlent bien la présence de benzodiazépines et de Séropram, un antidépresseur, dans le sang de Marjory Arzano. Comme l’alcoolémie relevée atteint 0,83 g d’alcool par litre, le courrier ne laisse pas de place au doute : « La conjugaison de ces substances psychotropes à dose forte et d’une alcoolémie élevée est de nature à potentialiser une tendance suicidaire sous-jacente. La mort a été causée par une fracture comminutive de la boîte crânienne associée à une hémorragie cérébrale massive, et une double fracture de la colonne cervicale en regard de C4 et C5. Le corps présente diverses autres fractures non létales. Aucune marque défensive franche n’est notée. Quelques égratignures bénignes sur la face palmaire des mains, et la face antérieure des deux mollets, compatibles avec le frottement cutané contre le granite de la rambarde de protection au moment de la chute. Des microparticules de roche granitiques sont d’ailleurs observables au milieu des abrasions cutanées. Conclusion : mort liée à un polytraumatisme, compatible avec une chute non provoquée d’une hauteur de l’ordre de 25 mètres. » En termes simples, et pleins d’à-propos compte tenu de l’endroit où s’est déroulé le drame : la messe est dite. Le substitut du procureur ne sera pas embêté par cette affaire, ni les dix-huit gendarmes de la brigade saint-politaine. Suicide, affaire classée. Il ne lui reste plus qu’à prévenir le pauvre mari de la victime. Celui-ci ne risque pas vraiment d’être surpris par les conclusions du légiste. Pour quiconque a déjà vu le sommet du Kreisker, enfin la plate-forme au pied de la tour ajourée qui monte vers le ciel, aucun doute n’est permis. La hauteur du parapet en pierre rend impossible toute chute accidentelle, pour une personne de taille normale, en tout cas. Quant au meurtre, les divers témoignages écartent définitivement cette possibilité. * Une certaine émotion étreint le cœur de Laure quand elle s’assied devant son ordinateur. Tandis que celui-ci démarre, elle parcourt une nouvelle fois le texte de l’enveloppe remise à sa mère par la jeune désespérée : « À ouvrir en cas de mort violente, d’internement ou d’état végétatif… » Peut-on écrire de tels mots quand on a une petite trentaine ? Et pourquoi le faire si peu de temps avant que l’un des trois événements redoutés ne survienne ? Elle relit maintenant le verso de la carte postale. Un texte long, avec des passages énigmatiques. Rédigé sur l’ensemble de la carte, partie adresse incluse. Une écriture serrée, dense, légèrement penchée, mais extrêmement lisible. Celle d’une femme déterminée, qui ne tremble pas malgré la violence des termes employés : « Maman, si tu lis ces lignes, je sais que tu vas commencer par pleurer, parce que je serai morte, sous camisole chimique ou dans un état pitoyable. Pleure, pleure autant que tu en as besoin, mais je t’en prie, ne m’en veux pas ! Je t’ai laissé mon journal intime sur une carte mémoire dissimulée dans la chapelle du Kreisker. Elle est cachée près du porche nord, derrière le buste du chanoine Floc’h, tout de suite après la porte, sur la gauche. Je crois que je suis devenue folle, et j’espère que ce journal t’aidera à comprendre tous les sentiments que j’ai pu ressentir dans les dernières semaines, et pourquoi ce qui m’est arrivé est arrivé. Partage ce journal avec Ann, mais je t’en prie, “ne dis rien à Sylvain, ni à ses parents”. Tu pourras aussi le faire lire à Monia, plus tard, quand elle sera assez grande. Comme elle, Léo est dans mon cœur à jamais, Ann et toi aussi. Je vous aime et vous emporte, où que j’aille. » Puis vient la signature, accompagnée de trois petits cœurs, et la date. Trois jours avant la tragédie. L’écran de son ordinateur n’attend plus que son bon vouloir. Laure insère la carte mémoire dans l’espace approprié. Elle bout d’impatience. Pas longtemps. Il ne s’écoule que quelques secondes avant que n’apparaisse une multitude de dossiers aux intitulés décevants : « EDF, État civil, Factures, Médical enfants, Veolia, Voyages », etc. Je vous passe le nom des quarante et quelques autres. À première vue, tous les documents qui défilent devant ses yeux représentent simplement le mode de rangement classique des diverses paperasses gérées par un couple avec un enfant. En quoi cette “clé électronique” recélerait-elle des informations confidentielles sur les raisons de l’état mental de Marjory ? Où les trouver ? Déçue de cette entrée en matière peu excitante, Laure relit un par un le nom de chaque dossier. Les ouvrir tous serait horriblement fastidieux et chronophage. Et ses amis l’attendent… Elle s’en remet donc à son intuition, cette compagne qui lui a porté chance tant de fois dans le passé. Première chose à faire, essayer de se mettre dans la peau de cette mère de famille au destin si tragique. Ce document porte un secret, un secret si important qu’elle ne voulait surtout pas qu’il tombe entre les mains de son mari ou de ses beaux-parents. Elle ne le voulait pas, et c’est sans doute la raison principale de cette cachette très particulière dans la chapelle du Kreisker. Mais avant de dissimuler cette carte mémoire, elle l’utilisait forcément à son domicile, et il aurait pu arriver que son époux ou ses beaux-parents ouvrent, pour une raison X, avouable ou non, son ordinateur. Il lui fallait donc planquer ce document très personnel dans un endroit où personne d’autre qu’elle n’aurait l’idée de chercher. Laure repasse en revue tous les noms des dossiers, en attendant un hypothétique déclic cérébral. Un deuxième examen qui s’avère tout aussi infructueux que le premier. Un sourd découragement gagne notre journaliste. Elle s’apprête à renoncer quand un éclair illumine ses neurones. Elle abandonne tous ces documents écrits et se lance à l’assaut de la rubrique “Images”. Marjory avait décidément le goût du rangement : les photos sont regroupées par année, avec chaque fois, un classement par événement : « anniversaires, vacances, maison, amis », etc. Toujours rien de bien tentant, jusqu’à ce titre qui, d’un coup, attise sa curiosité : « Ann et moi Tro Breizh. » Le breton de Laure reste très primaire, mais suffisant pour savoir ce que signifient ces deux derniers mots : « Tour de Bretagne. » Des photos d’un voyage sûrement très ancien, puisque Ann a dû quitter la maison familiale depuis au moins vingt ans. Pur Instinct. Avec un grand I. Elle clique sur l’icône correspondante et apparaissent une centaine de clichés de qualité très aléatoire, visiblement des tirages argentiques d’époque, numérisés sur un scanner de piètre qualité. Toutes les images ont une légende. En général décrivant l’endroit de la prise de vue. Seul vilain petit canard au milieu de ce bel ordonnancement empreint de nostalgie, un dossier appelé « L.O. », qu’elle ouvre sans hésiter. De L.O. à Léo, il n’y a qu’un petit pas, allègrement franchi. Curieusement, aucun portrait du petit garçon disparu. À la place, une quinzaine de clichés d’une piscine aux parois de béton, entourée de rochers, sans doute celle où il s’est noyé. Le bassin est pris sous tous les angles, comme si Marjory avait voulu s’imposer cette multitude d’images comme autant de châtiments oculaires. Au fur et à mesure que défilent les photographies, une étrange apparition s’offre au regard de Laure. La mère de Léo est à genoux, torse nu, et elle la voit s’autoflageller le dos au rythme du diaporama. Comme si chaque nouveau cliché devenait une lanière de fouet venant meurtrir un peu plus sa chair. Une autopunition corporelle qui viendrait compléter les meurtrissures de son cœur de mère accablée par la culpabilité. LSD n’est pas au bout de ses surprises. Un autre dossier vient d’apparaître sous son curseur. Une dernière icône à découvrir, nommée sobrement « Divers ». La flèche blanche se déplace dessus, une simple pression de l’index, et le monde caché de Marjory Arzano s’ouvre aux yeux d’une Laure soulagée. Un long texte, dont elle ne lit que le titre : « Pour me comprendre. » — Bingo ! lance-t-elle comme un cri de délivrance, avant de jeter un œil à sa montre et de pousser un « Merde ! » retentissant. Ils vont me tuer… Elle jaillit hors de son bureau. * — Ne t’inquiète pas, ma belle ! On te connaît ! Alors on s’est tranquillement descendu une autre bouteille… — Et on a bouffé aussi tous tes gâteaux apéritifs et amuse-gueules divers, ajoute Tanguy avec une certaine et cynique délectation. — On allait attaquer les huîtres, quand on s’est rendu compte qu’elles n’étaient pas ouvertes… — Je sais…, soupire Laure. Je comptais le faire, mais comme j’ai dû partir en urgence à Saint-Pol, j’ai oublié. Et j’ai oublié de demander à Vincent de le faire… — Finalement, c’est un mal pour un bien, l’interrompt Hugues. On a jeté un œil dans le frigo, et on a vu qu’il fallait les ouvrir. Du coup, ton père et moi, on s’est retroussé les manches et on en a profité pour faire un peu connaissance… — Vous vous étiez pourtant déjà vus depuis ta sortie de l’hôpital ? intervient LSD. — Pas vraiment ! Quand je suis rentré à Trémel, ton père était parti voir des amis au Pays basque et à Fouesnant. On ouvrait donc tes huîtres…
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