I-3

1689 Worte
Ce n’est qu’en prenant le petit-déj’ ensemble, ce matin, que Laure repassa à l’attaque : — Ne t’en fais pas, ce soir, je risque de rentrer tard. Je dînerai sans doute avec Isabelle, elle m’a demandé de passer voir avec elle des enfants qui ont gagné un concours pour Halloween. Ne t’occupe pas de moi pour le dîner ! Effectivement, il ne s’occupe pas d’elle et entame son quatrième whisky apéritif. La main posée sur le portable. Des fois que… * Gendarmerie de Lanmeur, Bureau du chef de brigade. 21 heures 30. Avec ses collègues de la Brigade de Recherches de Plourin, et la substitut du procureur, Marie Rénier de Blansec, arrivée en urgence, l’adjudant-chef Kermouster fait le point. Un point bien décevant au premier abord. — Alors Bernard, où on en est ? demande la proc. — Les hommes fouillent toujours les alentours, mais pour l’instant on n’a aucun indice probant, à part, bien sûr, ces inscriptions sur les joues, répond d’un ton très professionnel le major Deligne, responsable de la BR. — C’est quoi exactement ces marques ? s’enquiert le sous-officier lanmeurien. — Apparemment, ce sont des signes cabalistiques, ou plutôt UN signe, toujours le même, quelque chose qui ressemble au Pi (π) de l’alphabet grec, suivi d’un petit chiffre. Pour Lestoc, la victime de Tyrien Glas, on a le chiffre 1, pour Valentine Merrec, le chiffre 2, et pour la troisième victime, Émelyne Le Bras, le chiffre 3. la substitut demande : — Vous avez une idée de ce que signifie ce symbole ? Pi c’est 3.1416 bien sûr, le chiffre qu’on utilise pour calculer la circonférence d’un cercle, mais là, ce doit avoir une autre signification… Et ces chiffres ? Vous avez pu peut-être tirer des conclusions de la manière dont ils ont été tracés… — Une étude graphologique, vous voulez dire ? Pour l’instant, non ! Mais j’ai pris des photos et je les ai envoyées à l’IRCGN de Rosny-sous-Bois. Là-bas, ils ont des spécialistes du décodage et de graphologie… Un hochement de tête accompagné d’un discret « Hum ! » sert de réponse. Le major Deligne enchaîne donc : — Les corps sont maintenant partis à l’IML de Brest et devraient être autopsiés demain matin à la première heure… On en saura peut-être plus… — C’est Lesage qui s’en occupe ? interrompt la substitut. — Absolument ! — Eh bien, espérons que ce ne sont pas des grandes marées… Il est incorrigible. J’ai eu beau me plaindre officiellement, vous savez ce qu’il m’a dit, un jour où j’avais attendu en vain les résultats d’une autopsie ? — Non ! répondent en chœur, et en se retenant de sourire, les deux sous-officiers. — Il m’a dit : « Qui dit grande marée, dit travail différé, c’est un proverbe breton, vous, vous êtes bourguignonne, vous ne pouvez pas comprendre ! » C’est fort, non ? En tout cas, il a l’air d’avoir des sacrés soutiens, parce qu’il est toujours en place. — À sa décharge, Madame la substitut, il faut reconnaître que c’est un bon ! intervient le chef de brigade locale. — Ah ça oui ! Vous lui donnez un os de cuisse de poulet, il peut vous dire le sexe, la race, l’endroit où il a été élevé, l’endroit où il a été abattu et le nom de l’éleveur… ajoute presque sérieusement le chef de la BR de Plourin. — Bon, Messieurs, ça suffit ! Un peu de sérieux maintenant. Donc ce signe, ces chiffres, c’est la même écriture ? — Comme les trois victimes étaient à des endroits différents, on n’a pas pu vraiment les comparer, mais si vous voulez voir les photos… Sinon, il faudra attendre l’autopsie. On devrait en savoir beaucoup plus en fin de matinée ou début d’après-midi. L’adjudant-chef reprend, perplexe : — Le même symbole, ou la même lettre grecque, p, et trois chiffres. 1,2,3 ! Sont-ils morts dans cet ordre-là ? Connaît-on l’heure exacte de leur mort ? — C’est une bonne question, mais faute de témoin direct fiable, les heures des agressions sont très approximatives. On y verra sans doute plus clair quand on aura fini d’interroger les voisins et les témoins qui se présenteront spontanément. L’adjudant-chef Kermouster sort une sous-chemise beige d’une boîte à archives, y prélève deux comptes rendus d’audition et se tourne vers la procureure : — Voilà tout ce que l’on sait jusqu’à présent : pour monsieur Lestoc, sa femme n’était pas vraiment en état de nous répondre, et on n’a pas pu l’interroger sur l’heure du meurtre. Au supermarché de Plougasnou, il n’y a eu aucun témoin. Restent les deux adolescents qui faisaient du vélo dans le parc devant la chapelle de Kernitron, au moment de l’agression de madame Merrec, celle qui portait le numéro deux sur sa joue. Ils étaient très occupés à faire la course, et ne se sont arrêtés qu’à vingt heures. Et c’est là qu’ils l’ont découverte. Comme la victime était vêtue de sombre et étendue dans une zone peu éclairée, ils n’ont rien remarqué avant. Il y avait bien son chien, mais il était couché sagement à côté d’elle. D’après eux, ils ne l’ont pas entendu aboyer. — Mais, s’étonne la substitut, cela veut dire que personne n’est passé avant vingt heures ! On est quand même près du centre-ville, il y avait Halloween, des enfants auraient pu venir par là ! Il y a sûrement des voitures qui sont passées, et les conducteurs ont forcément vu la forme allongée sur le trottoir, non ? — Lanmeur n’est pas un gros bourg, vous savez, souligne l’adjudant-chef. Alors, à cette heure-là, à cette époque de l’année, les gens sont déjà calfeutrés chez eux, à regarder la télé, d’autant plus qu’Halloween n’est pas très répandu ici. En tout cas, le médecin des pompiers, qui a examiné la victime vers 20 heures 20, estime d’après l’état de rigidité cadavérique, que la mort a dû survenir entre 19 heures et 19 heures 45. Quant à la morte de Plougasnou, elle nous a été signalée par un client qui venait de faire la fermeture du magasin. Comme il ferme à 19 heures 15, on peut conclure que l’agression a dû survenir peu de temps avant, sinon d’autres clients l’auraient remarquée et nous auraient prévenus. — Bon, Messieurs, vous avez fait du bon travail, mais maintenant, il va falloir nourrir la presse, parce que demain matin, ça va être la panique dans le secteur. Je vais nommer un juge d’instruction, et j’ai d’ores et déjà demandé à la Section de Recherches de Rennes de reprendre le dossier. Cette histoire de numéros ne me plaît pas du tout et j’ai peur que nous ne soyons qu’au début d’une sale histoire. Vous faites de l’excellent boulot mais, si l’affaire prend de l’ampleur, il nous faut une plus grande structure. Le commandant Roche, de la SR, devrait arriver aux aurores. Je compte sur vous, Messieurs, pour l’épauler au maximum. À voir la tête de ses interlocuteurs, voir arriver quelqu’un d’autre, même très compétent, sur “leur” affaire, ne les enthousiasme guère. Mais en même temps, ils sont bien obligés de se rendre à l’évidence : il semble peu probable que l’histoire puisse s’arrêter à ces trois meurtres. Et si d’autres morts surviennent, ils n’auront pas assez de moyens pour faire face, alors plutôt bien jouer les seconds rôles que mal les premiers. C’est en tout cas ce qui paraît être leur conclusion quand le major Deligne, le chef de la BR de Plourin lance : — Très bien, Madame la substitut, ne vous inquiétez pas, je connais bien le commandant, surtout depuis l’histoire de l’enlèvement de PAPI, alors nous collaborerons du mieux possible. * Lanvellec, chez Isabelle Lebech, 22 heures, même soir. Autour de la grande table en chêne qui trône dans la longère d’Isabelle, l’humeur est au beau fixe. Presque tout le G5, formé après des aventures paimpolaises bien agitées, se trouve réuni, faisant honneur au bon cidre fermier, brut, breton et artisanal apporté par Tanguy. Bruxelles, le chien, se contente de faire du porte-à-porte, à savoir quémander un peu de nourriture, à tour de rôle, auprès des trois convives : Isabelle bien sûr, Tanguy, son copain, et Laure. Seul membre manquant du G5 : Hugues qui, à la même heure, se morfond dans sa solitude, tout en sirotant son quatrième Eddu de la soirée. Entre deux éclats de rire, LSD retrouve un brin de sérieux, après avoir reposé son verre, vide, sur la nappe basque qui recouvre la table. — Je m’en veux d’avoir laissé Hugues tout seul ce soir… Tanguy prend sur lui pour trouver quelques mots de consolation : — Mais tu sais bien, petite Laure, qu’on ne pouvait pas l’emmener avec nous, pas ce soir. — Surtout pas ce soir ! renchérit son Isabelle. Il aurait tout fait rater. — Mais quand même, c’est mon chéri ! — Ton chéri ! rigole Isabelle. Ton Hugonounet chéri, tu veux dire… — Je vais être sérieuse une minute, répond LSD, d’un ton de présentateur de JT annonçant une catastrophe aérienne. Je trouve dégueulasse de lui mentir comme ça. — Mais réfléchis deux secondes, reprend Isabelle, tu sais très bien qu’il n’aurait jamais été d’accord pour venir avec nous. Et c’était ce soir ou jamais qu’il fallait agir, alors tu as eu raison de ne pas dire où tu allais. Cent fois raison ! — Ceci dit, les filles, on n’en est qu’au début, il faut être très prudent, et il va encore falloir mentir, sinon… — Sinon c’est foutu. T’as raison, Tanguy. T’as raison. Maintenant, il faut aller jusqu’au bout. Dis donc, Isa, t’aurais pas quelques crêpes d’Yvette en guise de dessert ? J’ai encore une petite faim, moi ! Miracle de la physiologie canine, la simple prononciation du mot « crêpes » provoque un soulèvement immédiat mais limité des oreilles de Bruxelles – les croisements de cavalier King Charles et de Jack Russell terrier n’ayant pas les mêmes capacités auriculaires qu’un berger allemand – ainsi qu’un mouvement aussi horizontal qu’oscillatoire et rapide de la queue du chien de LSD. Le dernier membre recruté du G5 n’en doute pas, l’heure de la divine récompense a sonné. Et il s’empresse de suivre Isabelle quand elle part en cuisine chercher les précieuses krampouez venues de Kerboulic, un quartier de Locquirec, tandis que Laure revient à la charge, fixant Tanguy, droit dans les yeux : — Tu crois vraiment qu’on a raison de faire tout ça ? — Tu sais très bien qu’on n’a plus le choix, surtout après ce soir, et qu’on est ABSOLUMENT obligés de laisser Hugues en dehors. * Réveil en fanfare pour les lecteurs matinaux du Télégramme et de Ouest-France. Et pour les auditeurs de Plestin FM, Variation, France Bleu Breiz Izel, RNB, Rosko et les autres radios locales. Trois personnes assassinées chez elles ou en pleine rue, tout près de chez vous. Et les meurtriers évaporés dans la nature… Quand vous apprenez ce genre de nouvelles à l’heure du petit-déjeuner, cela ne vous aide pas à digérer les tartines de pain, les biscottes, les flocons de céréales ni même les crêpes, d’où qu’elles viennent. Mais les informations divulguées par les médias ont été soigneusement filtrées par les autorités. Si le public apprend que trois personnes ont été agressées quasi simultanément à Lanmeur et Plougasnou, rien n’est dit sur l’heure des crimes ni sur les armes utilisées. Rien non plus sur les inscriptions relevées sur les joues gauches des victimes. Par contre, lecteurs et auditeurs sont invités à apporter tout témoignage pouvant éclairer les enquêteurs. Une pêche aux indices qu’on espère fructueuses du côté de la rue de Pont Menou à Lanmeur. 1 Voir Ça meurt sec à Locquirec, même auteur, même éditeur.
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