I-5

1573 Worte
– Je descends avec vous, Prouane, s’écria Lazare. Peut-être y a-t-il quelque chose à faire. – Oh ! oui, mon cousin ! murmura Pauline dont les yeux brillaient. Mais l’homme secoua la tête. – Pas la peine de vous déranger, monsieur Lazare. Vous n’en feriez pas davantage que les camarades. Nous sommes là, à la regarder nous démolir tant que ça lui plaira ; et, quand ça ne lui plaira plus, eh bien ! nous aurons encore à la remercier... J’ai simplement voulu prévenir monsieur le maire. Alors, Chanteau se fâcha, ennuyé de ce drame qui allait lui gâter sa nuit et dont il aurait à s’occuper le lendemain. – Aussi, cria-t-il, on n’a pas idée d’un village bâti aussi bêtement ! Vous vous êtes fourrés sous les vagues, ma parole d’honneur ! ce n’est pas étonnant si la mer avale vos maisons une à une... Et, d’ailleurs, pourquoi restez-vous dans ce trou ? On s’en va. – Où donc ? demanda Prouane, qui écoutait d’un air stupéfait. On est là, monsieur, on y reste... Il faut bien être quelque part. – Ça, c’est une vérité, conclut madame Chanteau. Et, voyez-vous, là ou plus loin, on a toujours du mal... Nous montions nous coucher. Bonsoir. Demain, il fera clair. L’homme s’en alla en saluant, et l’on entendit Véronique mettre les verrous derrière lui. Chacun tenait son bougeoir, on caressa encore Mathieu et la Minouche, qui couchaient ensemble dans la cuisine. Lazare avait ramassé sa musique, tandis que madame Chanteau serrait sous son bras les titres, dans le vieux registre. Elle reprit également sur la table l’inventaire de Davoine, que son mari venait d’y oublier. Ce papier lui crevait le cœur, il était inutile de le voir traîner partout. – Nous montons, Véronique, cria-t-elle. Tu ne vas pas rôder, à cette heure ! Et, comme il ne sortait de la cuisine qu’un grognement, elle continua, à voix plus basse : – Qu’a-t-elle donc ? Ce n’est pourtant pas une enfant à sevrer que je lui amène. – Laisse-la tranquille, dit Chanteau. Tu sais qu’elle a ses lunes... Hein ? nous y sommes tous les quatre. Alors, bonne nuit. Lui, couchait au rez-de-chaussée, de l’autre côté du couloir, dans l’ancien salon transformé en chambre à coucher. De cette manière, quand il était pris, on pouvait aisément rouler son fauteuil près de la table ou sur la terrasse. Il ouvrit sa porte, s’arrêta un instant encore, les jambes engourdies, travaillées de la sourde approche d’une crise, que la raideur de ses jointures lui annonçait depuis la veille. Décidément, il avait eu grand tort de manger du foie gras. Cette certitude, à présent, le désespérait. – Bonne nuit, répéta-t-il d’une voix dolente. Vous dormez toujours, vous autres... Bonne nuit, ma mignonne. Repose-toi bien, c’est de ton âge. – Bonne nuit, mon oncle, dit à son tour Pauline en l’embrassant. La porte se referma. Madame Chanteau fit monter la petite la première. Lazare les suivait. – Le fait est qu’on n’aura pas besoin de me bercer, ce soir, déclara la vieille dame. Et puis, moi, ça m’endort, ce vacarme, ça ne m’est pas désagréable du tout... À Paris, ça me manquait, d’être secouée dans mon lit. Tous trois arrivaient au premier étage. Pauline, qui tenait sa bougie bien droite, s’amusait de cette montée à la file, chacun avec un cierge, dont la lumière faisait danser des ombres. Sur le palier, comme elle s’arrêtait, hésitante, ignorant où sa tante la conduisait, celle-ci la poussa doucement. – Va devant toi... Voici une chambre d’ami, et en face voici ma chambre... Entre un moment, je veux te montrer. C’était une chambre tendue d’une cretonne jaune à ramages verts, très simplement meublée d’acajou : un lit, une armoire, un secrétaire. Au milieu, un guéridon était posé sur une carpette rouge. Quand elle eut promené sa bougie dans les moindres coins, madame Chanteau s’approcha du secrétaire, dont elle rabattit le tablier. – Viens voir, reprit-elle. Elle avait ouvert un des petits tiroirs, où elle plaçait en soupirant l’inventaire désastreux de Davoine. Puis, elle vida un autre tiroir au-dessus, le sortit, le secoua pour en faire tomber d’anciennes miettes ; et, s’apprêtant à y enfermer les titres, devant l’enfant qui regardait : – Tu vois, je les mets là, ils seront tout seuls... Veux-tu les mettre toi-même ? Pauline éprouvait une honte, qu’elle n’aurait pu expliquer. Elle rougit. – Oh ! ma tante, ce n’est pas la peine. Mais déjà elle avait le vieux registre dans la main, et elle dut le déposer au fond du tiroir, tandis que Lazare, la bougie tendue, éclairait l’intérieur du meuble. – Là, continuait madame Chanteau, tu es sûre maintenant, et sois tranquille, on mourrait de faim à côté... Souviens-toi, le premier tiroir de gauche. Ils n’en sortiront que le jour où tu seras assez grande fille pour les reprendre toi-même... Hein ? ce n’est pas la Minouche qui viendra les manger là-dedans. Cette idée de la Minouche ouvrant le secrétaire et mangeant les papiers fit éclater l’enfant de rire. Sa gêne d’un instant avait disparu, elle jouait avec Lazare, qui, pour l’amuser, ronronnait comme la chatte, en feignant de s’attaquer au tiroir. Il riait aussi de bon cœur. Mais sa mère avait refermé solennellement le tablier, et elle donna deux tours de clef, d’une main énergique. – Ça y est, dit-elle. Voyons, Lazare, ne fais pas la bête... À présent, je monte m’assurer s’il ne lui manque rien. Et tous trois, à la file, se retrouvèrent dans l’escalier. Au second étage, Pauline, de nouveau hésitante, avait ouvert la porte de gauche, lorsque sa tante lui cria : – Non, non, pas de ce côté ! c’est la chambre de ton cousin. Ta chambre est en face. Pauline était restée immobile, séduite par la grandeur de la pièce et par le fouillis de grenier qui l’encombrait, un piano, un divan, une table immense, des livres, des images. Enfin, elle poussa l’autre porte, et fut ravie, bien que sa chambre lui semblât toute petite, comparée à l’autre. Le papier était à fond écru, semé de roses bleues. Il y avait un lit de fer drapé de rideaux de mousseline, une table de toilette, une commode et trois chaises. – Tout y est, murmurait madame Chanteau, de l’eau, du sucre, des serviettes, un savon... Et dors tranquille. Véronique couche dans un cabinet, à côté. Si tu te fais peur, tape contre le mur. – Puis, je suis là, moi, déclara Lazare. Lorsqu’il vient un revenant, j’arrive avec mon grand sabre. Les portes des deux chambres, face à face, étaient restées ouvertes. Pauline promenait ses regards d’une pièce dans l’autre. – Il n’y a pas de revenant, dit-elle de son air gai. Un sabre, c’est pour les voleurs... Bonsoir, ma tante. Bonsoir, mon cousin. – Bonsoir, ma chérie... Tu sauras te déshabiller ? – Oh ! oui, oui... Je ne suis plus une petite fille. À Paris, je faisais tout. Ils l’embrassèrent. Madame Chanteau lui dit, en se retirant, qu’elle pouvait fermer sa porte à clef. Mais déjà l’enfant était devant la fenêtre, impatiente de savoir si la vue donnait sur la mer. La pluie ruisselait avec tant de violence le long des vitres, qu’elle n’osa pas ouvrir. Il faisait très noir, elle fut pourtant heureuse d’entendre la mer battre à ses pieds. Puis, malgré la fatigue qui l’endormait debout, elle fit le tour de la pièce, elle regarda les meubles. Cette idée, qu’elle avait une chambre à elle, une chambre séparée des autres, où il lui était permis de s’enfermer, la gonflait d’un orgueil de grande personne. Cependant, au moment de tourner la clef, comme elle avait enlevé sa robe et qu’elle se trouvait en petit jupon, elle hésita, elle fut prise d’un malaise. Par où se sauver, si elle voyait quelqu’un. Elle eut un frisson, elle rouvrit la porte. En face, au milieu de l’autre pièce, Lazare était encore là qui la regardait. – Quoi donc, demanda-t-il, tu as besoin de quelque chose ? Elle devint très rouge, voulut mentir, puis céda à son besoin de franchise. – Non, non... Vois-tu, c’est que j’ai peur, quand les portes sont fermées à clef. Alors, je ne vais pas fermer, tu comprends, et si je tape, c’est pour que tu viennes... Toi, entends-tu, pas la bonne ! Il s’était avancé, séduit par le charme de cette enfance si droite et si tendre. – Bonsoir, répéta-t-il en tendant les bras. Elle se jeta à son cou, l’étreignit de ses petits bras maigres, sans s’inquiéter de sa nudité de gamine. – Bonsoir, mon cousin. Cinq minutes plus tard, elle avait bravement soufflé sa bougie, elle se pelotonnait au fond de son lit, drapé de mousseline. Sa lassitude donna longtemps à son sommeil une légèreté de rêve. D’abord, elle entendit Véronique monter sans précaution et traîner ses meubles, pour réveiller le monde. Ensuite, il n’y eut plus que le tonnerre grondant de la tempête : la pluie entêtée battait les ardoises, le vent ébranlait les fenêtres, hurlait sous les portes ; et, pendant une heure encore, la canonnade continua, chaque vague qui s’abattait la secouait d’un choc profond et sourd. Il lui semblait que la maison, anéantie, écrasée de silence, s’en allait dans l’eau comme un navire. Elle avait maintenant une bonne chaleur moite, sa pensée vacillante se reportait, avec une pitié secourable, vers les pauvres gens que la mer, en bas, chassait de leurs couvertures. Puis, tout sombra, elle dormit sans un souffle.
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