Chapitre 17 : Complicité et jeux
La fièvre n'était plus qu'un souvenir et les brumes matinales se succédaient inexorablement sur les jardins de Guive. Izia avait retrouvé la forme, bien que ses traits fussent encore marqués d'une certaine fatigue, ou plutôt d’une amertume qui ne la lâchait pas.
Désormais, chaque journée suivait un rituel immuable, orchestré par la volonté d'acier de Soren. Elle devait rester à ses côtés durant tous les moments importants. Même lorsqu'il était occupé par ses généraux à cartographier les nouvelles frontières du royaume, il exigeait sa présence.
Izia passait des heures, assise à l'autre bout de la table du conseil, ou dans un renfoncement de la salle d'audience, brodant ou feignant de lire, tandis que Soren l'observait du coin de l'œil entre deux rapports de garnison.
Il l'intégrait à sa cour comme on expose un étendard conquis : elle était la preuve vivante de sa légitimité, le pont fragile entre la Prétanie et un peuple de Roan qui ne demandait qu'à s'embraser.
Mais dès que l'ombre de Soren s'éloignait, dès que les obligations de la couronne lui laissaient un instant de répit, Izia s'éclipsait.
Elle fuyait les couloirs froids et les regards scrutateurs des gardes pour se réfugier dans l'aile est, où Garance l'attendait avec impatience. Ses yeux s’illuminaient toujours quand il la voyait débouler dans la chambre. Pas qu’il ne s’amusait pas avec Cornélia, sa nourrice, mais c’était toujours différent avec Izia. Ils partageaient une complicité naturelle qui échappait à tous.
Ce matin-là, elle avait réussi à fausser compagnie à Soren qui était pris par une réunion interminable pour évaluer les comptes du pays. En arrivant dans les appartements qu’elle partageait dorénavant avec son frère, elle retira ses lourdes parures de reine pour enfiler une tunique plus simple et confortable.
— Majesté, fit la nourrice en la voyant s’approcher de la place où elle jouait avec l’enfant, voulez-vous que je vous laisse la place.
— Oui, merci Cornélia. Vous pouvez prendre votre matinée, je vous ferais appeler en cas de besoin.
_ Bien, majesté…
— Attention, Izia ! Le chevalier va sauter du haut du donjon ! s'écria Garance tandis qu’elle s’agenouillait sur le tapis où trônaient quelques petites figurines et des objets du quotidien qui lui servaient de bâtisses.
— Eh, bien dis-moi ? Ton chevalier est drôlement fort pour effectuer une telle prouesse sans se blesser.
— Il saute sur une brouette pleine de paille, tu ne la vois pas ?
Du bout de son petit doigt dont l’ongle et la peau étaient rongés, il lui montra la petite boite à fard qu’il avait déniché dans ses affaires.
— Excuse-moi, je n’avais pas fait attention.
Izia sourit devant l’air dépité du petit. Elle attrapa un peigne de bois et le fit voler au-dessus de ses petits bonhommes.
— Voyons voir si ce vaillant combattant pourra échapper à mon dragon céleste, déclara la jeune femme.
— Non, Izia, il n’y a pas de dragon dans ce monde, renifla l’enfant en récupérant le peigne. Et ça, c’est la tour.
Le pauvre petit, se dit-elle en l’observant un instant et en interprétant son humeur. Lui qui aimait passer ses après-midis dehors à sillonner les jardins dans son déguisement de chevalier, devait rester enfermé jour comme nuit. Il ne se plaignait de rien, comme toujours, mais Izia savait lire entre les lignes.
— Garance, tu sais que les choses ont quelque peu changé au château ces derniers temps mais… je vais voir si je peux obtenir l’autorisation de te sortir un peu dehors. On pourrait prendre l’air et nous amuser dans les jardins comme avant. Qu’en dis-tu?
— Cornélia m’a dit que tu t’étais marié avec ce nouveau roi, fit le garçonnet sans lever les yeux vers elle et sans se détacher de son jeu, elle dit que c’est pour ça que tu es occupé maintenant.
— Cornélia t’as dit ça…, bafouilla la jeune reine en forçant un sourire. Et… je suppose que tu es fâché contre moi parce que j’ai épousé l’homme qui t’a maltraité et enfermé dans un cachot…
Garance s’arrêta de jouer et leva son grand regard bleu vers elle.
— Il ne m’a pas maltraité, protesta-t-il un peu prit au dépourvu par sa phrase. Et je n’ai pas été dans un cachot.
Pensant que son frère réfutait les faits par fierté, elle le rassura sur ce qu’il avait vécu.
— Mais puisque je t’ai dit que je n’ai pas dormi dans un cachot Izia ! J’étais dans la chambre de père. Tu peux demander aux gardes du nouveau roi, ils te le diront.
Izia resta stupéfaite. Elle ne comprenait plus rien. Elle avait pourtant évoqué le lieu de rétention de Garance devant Soren et il n’avait pas démenti ses suppositions.
— Je te crois, mon grand.
— C’est vrai qu’on pourra sortir jouer dehors ? demanda-t-il comme pour revenir à un sujet moins lourd.
— Je ne peux pas te le promettre, mais je ferais tout mon possible.
— On pourra grimper sur les remparts ? Père m’a dit que je devais surveiller son retour. Ça fait plein de jours, maintenant. Il est peut-être sur le point de rentrer.
À ces mots Izia sentit son cœur se serrer comme jamais. Comment allait-elle annoncer la nouvelle à son cadet ? À son âge, apprendre que l’homme qu’il admirait le plus...
Sa pensée fut interrompue par un toussotement qui la fit sursauter.
Elle n’avait pas entendu Soren, entrer. Décidément, il avait l'art de la surprendre quand elle s’y attendait le moins.
— Je suis désolée, sire. La réunion s’attardait et je voyais bien que je n’étais pas concentrée alors…
— Ce n’est rien, l’excusa l’homme en s’approchant avec prudence, comme si Garance avait le pouvoir de le transformer en pierre. De toute façon, si vous aviez la capacité de changer quoi que ce soit aux finances du pays, vous ne m’auriez pas attendu pour le faire.
C’était une pique. Izia ne releva pas.
Le souverain resta immobile à quelques pas d’eux, observant les petites figurines ainsi que les objets que son frère faisait bouger au gré de son imaginaire fertile. Il semblait fasciné par une chose qui échappait à la jeune femme.
— Il va être l’heure d’aller déjeuner, fit-elle en se relevant, je vais me préparer avant de vous rejoindre.
— Oubliez le protocole pour aujourd’hui. Peut-être que si vous passez une journée entière auprès de cet enfant, vous vous concentrerez plus sur vos tâches à venir. Et vous ne me fausserez plus compagnie dès que j’aurai le dos tourné, ou que je suis trop occupé pour vous rattraper.
— Je suis encore désolée, s’excusa-t-elle platement et avec sincérité. C’est que je m’inquiète beaucoup pour lui, de plus, j’essaye de trouver le temps pour…
— Pour lui annoncer que son…
— Sire, je vous en prie ! l’arrêta-t-elle in-extremis. Je… je vous serais reconnaissante si vous pouviez nous laisser à présent, se décida-t-elle à dire.
Izia devait prendre les devants si elle ne voulait pas que Garance entende la dure réalité qui était la sienne, de la bouche d’un indiscret. Elle ne pouvait plus retarder l’échéance.
— Comme vous voudrez, madame. Je vous laisse donc discuter en toute tranquillité…