V

1518 Palabras
VLe commandant en personne vint le chercher à la porte de la pièce relativement claire pour ces lieux de perdition, Luc Dalban remarqua chez lui une légère claudication. Il s’était assommé en plongeant dans une piscine, sa tête heurtant lourdement le bord en granit. Il était resté longtemps dans le coma et n’avait dû sa reprise d’esprit et de son travail qu’à sa robuste constitution. C’était un sportif accompli qui brillait en athlétisme – course de demi-fond – au niveau régional. Il se comparait souvent à son idole, Grand corps malade, qu’il vénérait au-delà du raisonnable, un vrai fan qui collectionnait à peu près tout concernant l’artiste. Il était allé le voir une vingtaine de fois en concert. On le surnommait le diable boiteux en référence à Talleyrand, car il exprimait souvent des remarques cinglantes frappées au coin du bon sens. D’après les lois de l’onomastique, il était originaire de Roscoff et son père avait fait partie des Johnnies – d’où son prénom Johnny – ces Bretons au caractère trempé à l’eau de mer qui allaient vendre leur production d’oignons, chaque année en août, outre-Manche. Le fils avait hérité d’un tempérament déterminé, parfois borné aux dires de ses collègues, mais d’une droiture irréprochable et d’une intégrité immarcescible. Rosko retourna s’asseoir derrière le bureau et leva à peine les yeux de ses dossiers qui encombraient le meuble Art déco, joua avec un trombone et fit une moue que Luc Dalban ne sut pas interpréter. L’accompagnateur zélé, après lui avoir tendu un fauteuil en osier, alla s’installer dans le fond, à un petit bureau, derrière le clavier d’un ordinateur. Au bout de quelques minutes, le commandant daigna enfin s’adresser au visiteur. Il aimait ainsi laisser languir les gens pour les déstabiliser. Cette fois, il n’en était rien, il ne savait trop par quel bout prendre le trentenaire au visage bienveillant. Il fit donc semblant, accompli dans un rôle inhabituel. — Ah, monsieur Dalban, content de vous rencontrer… Asseyez-vous ! Il n’avait pas remarqué qu’il l’était déjà. Il se releva, fit le tour du bureau et lui tendit une poignée de main chaleureuse. Il avait oublié aussi qu’il était allé le chercher à la porte. Luc Dalban était perdu dans cet étalage de convenances, de politesses outrancières, il était à la merci du policier sans possibilité de réaction sensée. Il ne pouvait pas savoir que Rosko le traitait plus comme un innocent qu’un suspect. — Ce que j’ai à vous dire… Il regarda son lieutenant, comme si les mots étaient difficiles à sortir… On a retrouvé des ossements, un squelette entier assez bien conservé si l’on peut dire, un bracelet en or gravé avec des initiales HD… On peut penser qu’ils appartiennent à votre mère : Hélène Dalban. Le corps était coincé dans des racines et a séjourné tout ce temps dans la mare des Pierres Blanches que vous connaissez sans doute mieux que moi – Il arrivait en effet sur le secteur avec son fidèle lieutenant et on les hébergeait pour un temps à la gendarmerie du Croisic – Il ne vous aura pas échappé que la grosse dépression perdure et c’est ce qui a fait remonter le corps à la surface, les trombes d’eau ont tout chamboulé. Un joggeur nous a alertés. Une fois sa tirade terminée, il se recula dans son fauteuil. Il avait dit tout cela sur un ton rapide et monocorde, comme s’il voulait se libérer d’une corvée. Le lieutenant Destrac n’était pas habitué à cette forme de discours de la part de son boss. En face, la révélation macabre fit des dégâts. Il est des fois où des pans entiers de vie et de certitudes s’écroulent sans que l’on puisse un quelconque mouvement pour les en empêcher. Luc Dalban était dans cet état-là après que ce commandant lui eut asséné ces mots déchirants, perforateurs, de façon anodine, prononcés sur un ton badin, tellement professionnel. Il ne savait à quel moment il avait décroché, mais il avait bel et bien essayé de fuir très vite vers d’autres rives de son subconscient. L’interpellé se recula aussi dans le fauteuil, comme pour se protéger. Son esprit travailla en une fraction de seconde. Il n’avait jamais connu sa mère – ou très peu, elle était morte alors qu’il avait six mois, donc peu de souvenirs – ni son père d’ailleurs ; ses grands-parents, qui l’avaient élevé, avaient toujours affirmé qu’ils étaient morts dans un accident de voiture. Il y avait d’ailleurs une plaque qui commémorait l’anniversaire de leur mort au cimetière du Pouliguen – près de l’avenue de l’Océan. Il s’y rendait plusieurs fois par an. Il se rendit compte après coup que ce grouillot lui annonçait qu’on venait ni plus ni moins de retrouver les restes de sa mère. Celle qu’il venait précisément prier devant la dalle de marbre, c’était dans l’ordre des choses, son ordre à lui, son deuil était fait depuis longtemps. Mais voilà qui changeait toute la donne ! Il était resté interdit, ce que venait de lui apprendre le commandant Rosko était si gros qu’il n’y croyait pas, c’est ce qu’il signifia au fâcheux policier. Ce dernier prit toutes les précautions d’usage, voyant qu’il l’avait touché. — Vous avez raison, restons prudents… Mais je tenais tout de même à vous avertir de cette possibilité… Je sais combien il est difficile… Johnny Rosko, donc originaire de Roscoff comme il se doit, avait été élevé dans la rudesse de cœur et d’esprit, mais aussi dans une certaine droiture. Cependant, l’une de ses sœurs n’avait pas supporté cette rudesse et s’était suicidée, il savait donc combien il est difficile d’accomplir un deuil familial. Après un temps de silence, il reprit : — Des tests ADN ont été effectués, on n’aura les résultats que tardivement, étant donné les circonstances… Il s’agit de l’ADN mitochondrial qu’on trouve dans la moelle des os et les bulbes des cheveux, ceux-ci sont imputrescibles. Mais en attendant les résultats, vous aviez le droit de savoir… Il expliqua en complément que le cheveu est utilisé par les chercheurs parce que l’empreinte génétique est inscrite de façon indélébile dans son bulbe. Luc Dalban ne l’écouta que distraitement lorsqu’il relata quelques anecdotes : — On a retrouvé des traces de cocaïne dans une momie péruvienne vieille de 4 000 ans et on a réussi à prouver, 3 000 ans après sa mort, que Ramsès II était roux. Mais Luc Dalban avait intégré sinon digéré les informations précédentes. Après tout, sa mère restait morte, il n’était pas étonnant qu’on n’ait retrouvé ses restes qu’une trentaine d’années après. Même si ses grands-parents allaient devoir lui expliquer pourquoi, une fois par an, à la Toussaint, ils se rendaient sur la tombe de leur fille. Le flic poursuivit : — Donc les restes de votre mère ont sans doute été retrouvés, et je dois vous raconter une histoire que vous n’avez certainement pas connue et que j’ai retracée grâce à nos archives… Il montrait un épais dossier dans une chemise cartonnée bleu nuit. Cette fois, l’huile oratoire avait fait son office, le discours du flic glissait parfaitement depuis ses conduits auditifs jusqu’à ses cerveaux. Luc Dalban prit une profonde inspiration, comme si c’était à lui qu’incombait de poursuivre la narration, une sourde angoisse s’insinua dans ses pores sans qu’il puisse rien pour la refouler. Maintenant, il s’attendait au pire et il ne fallait pas compter sur ce policier pour le ménager. Il n’était pas là pour ça. — Vous avez quel âge ? — Presque trente-trois… — Il y a une trentaine d’années, une affaire sordide s’est produite ici, dans la campagne croisicaise. Une femme a disparu et on ne l’a jamais retrouvée. Ce que l’on a retrouvé, en revanche, c’est un petit garçon, plutôt un bébé d’environ six mois. Dans un champ d’herbe et de fleurs, ici sur la commune, face à la côte sauvage, mais on ne peut pas à proprement parler de poésie. Luc avait pâli. Se pouvait-il que ce soit lui ? Il voulait poser la question, mais son interlocuteur l’en dissuada de la main. — Le bébé a grandi – le policier le regarda fixement – sans sa mère, bien évidemment. Je ne vous ai pas encore tout dit… Pourtant, Luc Dalban en avait déjà entendu suffisamment, sans aucun doute, le flic parlait bien de lui. Comment allait-il se reconstruire avec ces nouveaux éléments à charge que ses grands-parents lui avaient cachés, même si c’était sans doute par amour ? Il n’était plus sûr que de cela et encore… mais il en avait besoin pour sa résilience. L’autre, en face, ne donnait pas dans la demimesure, il était passé outre depuis longtemps. — Vous imaginez bien qu’une autopsie a été réalisée… fit Rosko, impitoyable. — Et ? — Et… le médecin légiste n’est sûr de rien, mais l’os hyoïde – Luc Dalban traduisit pour lui-même : la pomme d’Adam – je vous épargne les détails, mais certains indices laissent à penser… qu’elle a été assassinée ! Il existe des mots qui restent très longtemps collés aux tympans tels des acouphènes retors, le cerveau voulant les fixer à jamais. Ceux-là résonnèrent en Luc Dalban de toute leur force, comme le marteau sur l’enclume. L’image lui vint, à cause sans doute de son métier d’artiste et de restaurateur. Il vivait difficilement de son métier, encore moins de son art, mais ses grands-parents l’avaient aidé à s’installer et puis il y avait eu ce mécène… Un riche Américain était passé un jour dans son atelier et il avait acheté tous ses tableaux. — J’emmènerai quelqu’un tous les ans chercher vos nouvelles productions, j’en achèterai une partie. Luc avait renâclé pour la forme, mais les affaires n’étaient guère florissantes et c’était une telle manne financière qu’il avait fini par accepter. Maintenant qu’il y pensait, ça lui parut encore plus bizarre, mais après tout, qu’il y ait des gens qui soutiennent les artistes… Aurait-il un jour à le regretter ? Il demanda d’une toute petite voix, quand il redescendit dans l’arène, lui taureau blessé en proie aux assauts répétés de ce toréador impitoyable : — Comment ? Il entendit vaguement la réponse : — Possiblement étranglée… C’était beaucoup pour une seule fois, le commandant voulut le rassurer par quelques phrases lénifiantes, mais il ne parvint à rien et laissa partir sa victime, ils se reverraient plus tard.
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