Salveterra… 13 ans plus tard-1

2021 Mots
Salveterra… 13 ans plus tard Salveterre – 13 juillet 2032 Un soleil lumineux inonde une terre sauvage, balayée par le vent… Antonin enfile ses chaussures et remonte sur les remparts, qui dominent le paysage aride de ce que les « anciens » appelaient, les Pyrénées orientales… il hurle face à la montagne, qui lui renvoie son appel en écho. C’est amusant. Il met ses mains contre sa bouche et imite le cri d’un oiseau. Ça, c’est Pierre qui lui a appris à le faire. Il secoue la tête, ses longs cheveux châtains volent dans le vent. Il ramène contre lui son gilet en laine de pays, un peu usé. Devant les ruines du Château féodal de la commune dévastée d’Opoul Perillos, une jeune fille ramasse des petites fleurs bleues, qui bordent le fossé. Du haut de la tour, il regarde le cœur palpitant les longs cheveux d’ébène, réunis dans un chignon sommaire. Soudainement, elle lève ses yeux sur lui et lui adresse un sourire éclatant et espiègle. C’est amusant ça, une espèce de communion qui remonte à leur petite enfance, Maya et lui, ils n’ont pas besoin de parler pour communiquer… c’est un grand mystère… — Tu viens ? — Oui Azur, j’arrive… Il déballe avec ardeur les marches usées par le temps, manquant tomber dix fois, dans sa précipitation à la rejoindre. Elle lui tend la main et lui transperce le cœur de ses yeux porcelaine. — Tu vas où Azur ? Tu sais bien que papa n’aime pas qu’on s’aventure seuls sur le chemin… il dit que les « autres » sont jaloux et qu’ils peuvent être dangereux… Azur s’assied sur la margelle du puits et fait la moue. Azur… ce surnom qu’il lui a donné quand elle n’était encore qu’un bébé orphelin… adoptée par ses parents, lui est resté, au point que parfois, ils oublient qu’elle s’appelle Maya… — Bah, viens donc avec moi… hier, j’ai vu l’autre communauté d’humains vers l’ancien presbytère… ils avaient l’air aussi effrayés que moi… On ne va pas se planquer toute notre vie ! Elle se lève et emprunte le sentier d’un pas dansant, mais déterminé. — Tu viens ? Sinon, je pars seule ! Petit Paul les rejoint devant les ruines de la vaste bâtisse, qui héberge leur communauté depuis cette journée fatidique du 20 Juillet 2019… où ils ont franchi la porte du temps, leur seule chance de survivre à l’Apocalypse, qui a détruit en quelques heures les trois quarts de la planète. Salveterre, ça signifie la terre qui sauve, disait Charles. Son regard s’assombrit. Charles le vigneron, qui comme le rappelle Hans, le soir autour du feu, s’est sacrifié pour qu’ils survivent… Antonin s’en souvient un peu… mais c’est flou dans sa mémoire, comme les premières années de leur installation dans ces lieux… Petit Paul lui sourit. — Ça ne va pas Antonin ? — Ça va Paul, je me dis qu’il y a dans ma mémoire des zones d’ombre qui me hantent parfois la nuit… Paul marche à ses côtés, pensif. — C’est normal… on avait trois ans à peu près… et le monde était différent… Azur court devant. Elle se retourne et les fusille du regard. — Bougez-vous ou j’y vais seule ! Les ruines du village se profilent à l’horizon… Antonin avance prudemment dans les rues défoncées. Le monument aux morts sur la place du village est fendu par une explosion… ils arrivent encore à y lire des noms et des phrases qui disent « honneur et courage à nos morts ». Lucie leur a expliqué que ça faisait référence à des luttes sauvages qui poussaient les gens de différentes communautés à se tuer, pour des raisons bizarres… elle a parlé « d’argent » et pour appuyer ses dires, leur a même montré un curieux papier dessiné qu’elle a appelé « billet de banque ». Il revoit la scène… Milo, étonné a tourné le papier dans ses mains et a dit « on tue des humains pour ce dessin ? ». Lucie l’a alors regardé d’un air triste. — Ce sont même ces papiers qui ont poussé les hommes à détruire la planète. Milo a lâché le papier, effrayé, ses grands yeux noirs remplis de larmes. Lucie a ramassé le billet et l’a renfermé dans un coffre. Melinda a rajouté avec curiosité. — Ça sert à quoi tous ces billets Lucie ? Lucie a souri tristement en hochant la tête. — À pas grand-chose, nous les gardons pour que les générations futures sachent qu’ils n’ont que la valeur qu’on veut bien leur accorder… Antonin frotte un peu de la main le marbre altéré par le temps et les intempéries. Petit Paul s’approche. — Tu regardes quoi ? — Je cherche à comprendre… rien que pour ce village, « guerre de 14-18… dix morts » … « guerre de 39-45… trente-deux morts ! » … « guerre d’Algérie… six morts »… c’est effroyable. Azur les rejoint sur la place déserte. Elle brandit un vieux pot en plastique jaune sur lequel est écrit 51. Elle rit en nettoyant la carafe souillée de terre. — Regardez ce que j’ai trouvé, c’est bien pour tirer de l’eau du puits. Elle sourit aux anges, comme si elle avait trouvé un trésor. Le soleil baisse à l’horizon. Antonin avance vers le chemin. — Rentrons au Château, s’ils voient qu’on est parti, ils vont s’inquiéter… Paul et Maya lui emboîtent le pas. Maya bougonne : — On reviendra demain ? — Oui mais je suis d’avis qu’il faut leur dire… Devant la porte du Château, Marjorie les attend, les yeux furibonds. À ses côtés, Agnès les menace de la main. — On vous a dit de ne pas vous éloigner seuls ! Rentrez immédiatement ! Ils regagnent la grande salle voûtée ou est réunie la communauté. Nadine somnole dans un fauteuil devant la meurtrière, son regard est vide. Il en est ainsi depuis que Charles a été déchiqueté sous ses yeux par ces horribles bêtes, une meute de chiens redevenus sauvages qui voulaient s’en prendre aux enfants qui avaient échappés quelques minutes à leur surveillance. Elle est depuis murée dans un silence sidéral dont rien ne peut la tirer. Hans a essayé de la faire réagir en vain. Il a abandonné. Aline la fait boire en lui parlant avec douceur — Allez Nadine, encore une petite gorgée. Nadine obéit, indifférente, en se balançant un peu d’avant en arrière. Hans s’approche d’Antonin, son traité de médecine à la main. Il lui dit d’une voix inquiète. — Je te cherchais partout ! Aujourd’hui, on va étudier les « accouchements » … viens aussi Azur. Ils s’installent devant la grande table et écoutent avec attention ce que leur dit Hans. Maya prend des notes… à un certain moment, elle lève la main. — Mais comment ça se termine, si cela se produit ? Hans la regarde… désolé. — Si cette situation se produit, malheureusement dans le contexte actuel, vous assisterez impuissant à la mort de la maman, une coagulation intra vasculaire disséminée ne pardonne pas. Mais c’est très rare… Deux heures plus tard, Antonin referme son cahier. Hans lui sourit. — Tu feras un très bon médecin. Je suis très fier de toi ! Antonin rougit un peu, flatté. Azur est réjouie, elle trie des plantes sèches dans un grand panier. Esméralda l’aide. Soraya s’approche suivie par Melinda qui l’observe de son regard d’émeraude, dans un angle de la pièce, Manuel apprend à Milo à jouer de la guitare… Clément arrive, accompagné par Nicolas et Marc. Christian feuillette un traité de botanique. Il les regarde avec un grand sourire. — Alors ça a donné quoi ? — Ça a l’air de marcher, on a pu bouturer cinq oliviers et les mûriers commencent à fournir des fruits… par contre, on a aperçu un chiot à proximité d’une femelle morte. On n’a pas trop osé s’approcher, par crainte d’exciter la meute… s’ils l’ont abandonné là, je me posais une question… Calou s’approche… intéressé — C’était quel genre de chien… — De loin, je dirais qu’il tient un peu du rottweiler et du berger allemand… Mehdi hoche la tête… et rajoute — Il ressemble aussi un peu à un berger des Pyrénées… par les poils. Calou se gratte le front. Il réfléchit. — Tu dis qu’il est où ? Marc lui montre le chemin, à l’orée du bois. Il lui dit : — Je pense que la femelle a essayé de venir jusqu’ici avant de mourir, peut-être pour protéger son chiot. Gérard quitte son piano et s’approche. — C’est possible… par instinct de survie… on fait quoi ? Hans écoute, d’un air dubitatif. — On ne prendra pas de risque. On ira voir demain. S’il est toujours là, on peut toujours essayer de l’apprivoiser… Calou, c’était ta spécialité non ? Calou hoche la tête. — Tout à fait… on ne prend pas de risque à essayer… d’après toi, il a quel âge ? Mehdi — Bah je ne sais pas trop moi… je dirais… deux mois… à peine sevré… Les jumeaux Jeanne et Sam s’approchent en souriant. Ils tapent des mains. — Avant les gens, ils avaient des chiens, non ? Evans rejoint le petit groupe, sa fille, Ellen accrochée à la main. — Ce serait bien Ellen un petit chien, tu ne crois pas ? Il s’accroupit à sa hauteur. Ellen approuve du menton. — C’est un toto, papa ? Alex éclate de rire — Non Ellen, ce n’est pas un toto, mais c’est aussi fidèle, quand on réussit à bien l’élever. Alexandra et Evans échangent un regard complice. Les souvenirs affluent par vagues. L’île de Tetepare, leur lutte pour survivre, le tsunami et le Totopiok, toto, ami fidèle qui leur a sauvé la vie… avant que Yuri et Dragos les aident à passer la porte du temps. Ils en parlent souvent, faisant rêver Ellen par leur récit de légende… Dragos et Yuri, occupés à sculpter des bâtons avec un couteau laguiole prêté par Pierre, se regardent en souriant. Yuri montre à Gérard la tête de chien finement ciselée sur le bout de la branche d’olivier. Il dit de sa voix gutturale. — Tu te souviens Dragos, les chiens errants… des dizaines de morts et de blessés jusque dans les villes. Jule le regarde, étonné — Oui Jule, le président Ceausescu avait fait raser les pavillons, pour entasser les gens dans des immeubles, avec interdiction de garder les chiens et les chats. — Et alors Yuri ? Que s’est-il passé ? Yuri le transperce de son regard bleu. Il reprend son couteau et se remet à tailler la branche. — Alors, les chiens ont été abandonnés par milliers… revenus à l’état sauvage, ils attaquaient les gens pour survivre… Il montre une cicatrice sur son bras… ça, c’était à Bucarest en 2012… — Alors moi, les chiens sauvages ça me connaît. Jule le regarde bouche bée. Presbytère Église Saint Laurent – Opoul – 14 Juillet 2032 Polo regarde la femme qui dort tranquillement à ses côtés. Bientôt treize ans qu’elle a surgi dans sa vie, dans des circonstances particulières. Il se revoit, tambourinant à sa propre porte, en vain. Il faisait un froid glacial ce jour-là et elle hurlait terrorisée, refusant de le laisser rentrer chez lui, croyant qu’il était un zombie… ce 1er Août 2019, le jour où tout a commencé pour eux deux. Elle chuchote dans son sommeil. Le destin prend parfois des chemins détournés pour provoquer d’improbables rencontres. Le 20 Juillet, le jour de la fin d’un monde… Il n’oubliera jamais cette date fatidique. Il s’y était préparé pourtant, bêtement, par instinct… enfin peut-être pas… il regarde en souriant la chouette empaillée qui trône sur le meuble juste en face de leur lit. Marie Claire se tourne et lui touche la main, la première fois qu’il l’a rencontré c’était à Perillos. Elle était lumineuse, sur le seuil du Cortal de Lalanne. Il l’a de suite trouvé très belle… mais son compagnon d’alors, Pecos ne la lâchait pas d’une semelle… Elle lui avait à peine parlé, il était invisible à ses yeux. Et ensuite, tout s’est précipité. Ils ont dû survivre dans un univers hostile, Adam et Ève d’une nouvelle Ère. Elle ouvre les yeux et lui sourit. Elle est… son tout, son cœur… son âme. Il n’est pas question qu’il la laisse partir… des gens sont arrivés, bien sûr. Ils ont recréé une communauté au sein même du village délabré. Ils survivent comme ils le peuvent, un combat de tous les jours… Jeannot arrive dans la pièce en bougonnant — Rosalie a peu dormi… les bêtes se sont encore déchaînées cette nuit. On les entendait hurler… et se battre. Polo se gratte la tête. Les « bêtes » comme ils disent… des hordes de chiens redevenus sauvages, croisés avec des loups qui ont migré depuis l’Espagne. Ce sont des meutes entières, qui attaquent les humains qui se risquent à traîner seuls dans les rues, à la tombée de la nuit. — Il y a urgence à faire quelque chose, ils détruisent et dévorent la faune qui tente de se reconstruire… il faut faire de la régulation, sans ça, on va tous y passer, j’ai réussi à blesser une femelle hier, je pense qu’elle a dû crever dans quelque coin… Jeannot. — Oui, je sais Polo. Mais Frédéric a gémi toute la nuit. Sa morsure s’envenime, il grelotte de fièvre. Polo soupire. Frédéric va certainement mourir. Jeannot l’observe du coin de l’œil. Il toussote. — Il nous faudrait des armes et des médicaments… Polo. Polo lui jette un regard courroucé. — Je te vois venir là ! Et je dis non ! Jeannot ! Jeannot devient très rouge, sa voix vibre de colère. — Tu condamnes donc Frédéric à mourir… par connerie ! Par orgueil, juste pour ne pas demander de l’aide « aux autres », Polo ! Il sort de la pièce en claquant la porte. Il regarde le pauvre Frédéric qui délire sur sa couchette. Rosalie est assise à ses côtés et lui mouille les lèvres avec un chiffon.
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