Prologue

840 Mots
PROLOGUEQuelques années auparavant. Ô douce nuit, ô belle nuit… Non, ce n’est pas la veillée de Noël mais une soirée paisible qui s’annonce sur le Trégor. La baie de Lannion se mire dans les étoiles, tandis que la lune pointe aux abonnés absents. Sur le parking qui fait face à la plage de Saint-Michel-en-Grèves, Côtes-d’Armor, pas une voiture de garée. À 2 heures 30 du matin, rien de vraiment étonnant à cette époque de l’année. Les promeneurs de chiens sur le sable se font rares, et les amants adeptes de l’amour automobile ont trouvé des coins plus discrets. Le silence règne, à peine troublé, ou plutôt souligné par le doux clapotis des vaguelettes qui viennent agoniser de bonheur sur cette plage à la pente si douce. Même pas une mouette insomniaque pour pousser un petit glapissement rieur. Pas même un hululement, comme si les rapaces, eux aussi, somnolaient. La nuit n’est pas froide, un phénomène pas si courant en avril. Pas vraiment courant non plus, mais très perturbateur en revanche, ce crissement de pneus venu de la Côte des Bruyères, la D 786, ce que tout le monde dans le secteur appelle, plus simplement, les virages de Saint-Michel. Un crissement plus intense, presque interminable, confirme qu’un véhicule vient de passer le dernier virage, juste après l’embranchement de la route de Ploumilliau. Sans doute un jeune fou du volant qui oublie les limitations de vitesse pour épater sa petite copine, sûr que son talent de pilote le protégera à tout jamais des platanes, des pertes de contrôle et de ces imbéciles qui respectent bêtement le code de la route. Le bruit s’amplifie encore, les quelques centaines de mètres entre “Ty Tante Jeanne” et le bas de la côte sont dévalés en quelques secondes. Un dernier virage à gauche tout aussi bruyant, devant l’Hôtel de la Plage, et l’Audi A3, d’un orange flamboyant vient se garer sur le parking face à la grève, dans un dernier hurlement de freins, accompagné d’un dérapage plus ou moins contrôlé sur le revêtement, mélange de sable et de gravillons. Mais quelle mouche a piqué l’homme au volant, qui n’a même pas l’excuse d’avoir voulu épater sa petite amie puisqu’il est seul ? Il ne prend même pas la peine d’éteindre son moteur, il ouvre sa portière à la volée, sans même la refermer. Un peu plus haut dans la côte, un autre grincement de pneus vient perturber encore ce qui était jusqu’alors le silence de la nuit. Le conducteur de l’Audi l’a entendu et se met à courir comme un fou sur la plage, en direction de la mer, sa main droite tenant ce qui ressemble à une gourde en plastique. La marée descend maintenant depuis une bonne heure, et l’homme parcourt les deux cents mètres qui le séparent de l’eau avec une énergie telle qu’il donne l’impression que sa vie en dépend. Sur le parking, l’autre voiture s’est garée, et les deux silhouettes noires qui en sont descendues précipitamment, s’élancent à leur tour, à la poursuite de l’ombre qui semble vouloir s’enfoncer dans la mer. Le fuyard a ralenti sa course. Il a de l’eau jusqu’aux mollets et, compte tenu de la faible déclivité de la grève, il se passera du temps avant qu’il ait assez d’eau pour nager. Si cela est son intention. L’homme, à bout de souffle, s’arrête net. Sans un regard pour ses poursuivants, il sort un crayon de sa poche et se met à griffonner quelques mots sur une page arrachée à son agenda. Un bref coup d’œil en arrière lui suffit pour savoir que ce n’est qu’une question de secondes à présent… Il enroule la feuille de papier et la glisse dans le récipient de plastique, avant d’y déverser une grosse poignée de pièces sorties directement de son porte-monnaie… D’un geste vif, il lance la gourde le plus loin possible devant lui et s’écroule à genoux, épuisé, essayant de retrouver sa respiration. Peine perdue. Ses jambes viennent à peine de toucher le sol qu’une paire de battoirs – avec une telle taille, on ne peut plus parler de mains – s’abattent sur ses épaules. L’homme qui vient de mettre fin à ses espoirs, le soulève par son blouson comme s’il n’était qu’un fétu de paille, le remet sur ses pieds, face à lui, et lui assène une paire de claques d’une telle violence que le lanceur de bidon chancelle, avant de retomber dans l’eau glacée, la tête la première. — Tu t’occupes de lui ! lance son acolyte, posté juste derrière l’armoire à glace. Il a balancé quelque chose à la mer, il faut absolument le retrouver. — T’inquiète, je vais lui donner une dose de somnifère et je viens t’aider. De toute façon, cela ne peut pas être loin. Je ne vous recommande pas le somnifère en question, à moins que vous ayez des tendances masochistes affirmées et une boîte crânienne en béton armé. L’individu, à la carrure impressionnante et au visage de brute épaisse, rattrape sa victime par le cou, l’extirpe de l’eau d’une seule main et, avant même que le plongeur involontaire ait pu recracher toute l’eau qu’il a avalée durant son bref séjour sous-marin, il lui assène un coup de matraque d’une violence inouïe, qui l’embarque au pays de morflé et de Morphée en même temps. Il traîne sa victime quelques mètres en arrière et, abandonnant son dormeur du mal allongé sur le sable, la tête émergeant à peine de l’eau, l’assommeur de service rejoint son complice, à la recherche de la bouteille perdue.
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