II
MANGERJ’AI COMMENCÉ l’école en 1957. J’ai tout de suite aimé aller à l’école. J’étais pleine d’enthousiasme. Bon, il y avait bien quelques problèmes. Par exemple je ne portais pas de culotte. Je pense que ma mère n’avait pas les moyens de nous acheter des sous-vêtements, bien contente déjà qu’on ait une vague jupe ou une vieille robe héritée de je ne sais où. Alors la culotte, inconnue ! Mais quand je suis arrivée à l’école, mon angoisse c’était que les autres s’en aperçoivent… Je t’assure, je n’en dormais plus. Ça a l’air idiot mais à sept ans, c’est drôlement important. À part ça, j’étais vraiment contente d’aller à l’école.
Mais c’est quand je faisais ma première année que ma mère a trouvé une place de travail en Suisse, en Valais. Elle devait s’occuper d’une famille de trois enfants. C’était un type divorcé, avec une grande maison et beaucoup de terrain. Ma mère s’occupait de tout, la maison, les enfants, les cultures. De tout…
Pour venir en Suisse, elle avait besoin de l’autorisation de son mari. Sans ça, elle ne pouvait pas partir. Alors elle a profité d’un soir qu’il était saoul pour lui faire signer le permis d’émigration. Elle lui a dit :
— Écoute, si tu me laisses partir, je pourrai t’envoyer de l’argent. Là-bas, je vais en gagner beaucoup.
Alors mon père a signé et ma mère est partie en Suisse.
Je le revois encore, le départ de ma mère… Elle m’avait fait croire que j’allais l’accompagner jusqu’à la gare de Lecce en voiture. Elle me l’avait promis ! Alors moi, j’attendais ce jour-là avec impatience. Monter dans une voiture ! Évidemment, je ne me rendais pas compte qu’elle partait si loin. Et puis elle est partie et c’est ma sœur qui l’a accompagnée à la gare, sans moi ! Je pleurais derrière la porte, je ne comprenais rien. Alors la maman de la voisine, tu sais, celle qui me donnait son pain le matin, est venue avec une pomme de terre cuite à l’eau. Elle me l’a donnée pour me consoler. C’est triste, quand on y pense : elle essayait de me consoler de la perte de ma mère en me donnant à manger ! En tout cas, je peux te dire que j’ai beaucoup souffert du départ de ma mère.
Elle nous avait laissés, tu comprends, elle avait été obligée de nous laisser pour aller travailler en Suisse. Moi, j’avais sept ans. Ma sœur Donata, treize ans et demi et mon frère Giuseppe dix-sept. Il y avait aussi mon autre sœur, Rita, qui a quatre ans de plus que moi et qui était en pension depuis ma naissance. J’en reparlerai. Ma grande sœur, celle de dix-neuf ans, était placée chez des gens, à Rome, elle n’était plus à la maison. Et puis mon frère, dès que ma mère a eu le dos tourné, il s’est enfui avec une fille, et évidemment il a dû l’épouser. Partir avec une fille sans l’épouser, c’était la déshonorer, ce n’était pas possible. Je pense que comme ma mère n’était plus là, il a voulu se refaire sa famille à lui.
Alors Donata et moi, on est restées seules. Et là, vraiment, on a su ce que c’était que d’avoir faim. Personne ne s’occupait de nous. On n’avait rien à manger. Mais vraiment rien, tu sais ce que ça veut dire ? Des fois, on allait chez une tante qui nous gardait les restes, plutôt que de les donner au chien. Et il fallait encore dire merci. Oui, ça c’était vraiment très dur.
Et ma mère qui se crevait en Valais et qui envoyait de l’argent à mon père ! Mais lui, au lieu d’acheter à manger, il allait boire, évidemment. Ma mère se méfiait quand même un peu, alors elle a écrit à ma sœur pour lui demander si elle avait bien reçu l’argent. Et quand elle a su que mon père buvait tout ce qu’elle lui envoyait, elle a fait une procuration à une de ses sœurs pour qu’elle puisse aller chercher l’argent à la poste. Et on a vécu comme ça toutes les deux seules pendant trois ou quatre mois. Mon père, on ne le voyait jamais, il disparaissait pendant des semaines.
Après, ma mère a réussi à nous faire venir en Suisse, dans la famille où elle travaillait. Mais ça n’a pas duré non plus. J’étais trop petite, je ne pouvais pas travailler. Tu comprends, elle gagnait deux cent septante francs par mois, et elle devait payer septante francs de pension pour moi. Alors, au bout de trois mois, elle m’a renvoyée en Italie, dans un pensionnat, celui où était déjà ma sœur Rita. Oh, j’en reparlerai, du pensionnat. Mais pour le moment, je voudrais raconter ce premier voyage en Suisse, parce que c’était une chose extraordinaire.
Donc, on a voyagé, ma sœur et moi, avec un couple que ma mère connaissait. On a profité qu’ils se rendaient dans le même village pour faire le voyage avec eux. Mon père ? Aucun problème, il nous a laissées partir sans même réagir je crois. Nous sommes parties en voiture à Lecce. Lecce est la ville principale de notre région et c’est de là que partent les trains pour toute l’Italie. Tu arrives à la gare de Lecce. Imagine : pas un arbre. Tout en pierre. Et le plus bizarre, c’était le sol tapissé de gens assis. Plein de monde avec plein de bagages. Il y en avait partout, partout. Partout où on regardait, il y avait du monde assis par terre qui attendait le train depuis des heures. J’étais fascinée par cette foule. Je n’avais jamais vu autant de monde à la fois.
Mon souvenir le plus frappant, c’est l’arrivée du train. Le train arrivait, tout le monde se levait, criait, courait. Alors que le train roulait encore, les gens sautaient dessus, essayaient d’entrer par les fenêtres. Il y avait des cartons, des valises attachées, et des gens qui se tapaient dessus pour avoir de la place. Des hurlements. Et moi, toute petite, je regardais toute cette masse humaine qui hurlait. On aurait dit qu’ils partaient pour, je ne sais pas, un endroit merveilleux, que leur vie en dépendait… Mais ils partaient juste travailler en Suisse. C’était impressionnant, ce monde et ces gens qui se tapaient dessus pour avoir une place assise. Ils savaient que ceux qui n’auraient pas la chance de se trouver un siège, devraient se farcir les vingt-quatre heures de train debout. Les toilettes étaient bondées de valises. On ne pouvait évidemment pas y aller pendant tout le voyage. Les gens étaient assis sur les valises qui étaient dans les toilettes et dans le corridor. On ne pouvait pas passer. Nous, on avait quand même réussi à avoir une place, grâce aux gens qu’on accompagnait. Moi, j’étais sur les genoux de ma sœur, j’étais même assise. Le luxe !
Quel voyage super ! Je n’avais jamais vu la mer. Pourtant on n’en habitait pas loin, mais qui aurait pensé à nous y amener, hein ? Alors à un moment, ma sœur m’a dit :
— Regarde, Rosetta, c’est la mer.
Je regardais, je regardais. Et même après, quand on ne la voyait plus, la mer, dès qu’il y avait une gouille d’eau, je disais : « Un mare, due mari. » Toutes les gouilles d’eau, c’était la mer et je comptais toutes celles que je voyais jusqu’à ce qu’on arrive en Suisse. J’ai passé tout mon temps derrière la fenêtre, émerveillée de tout ce que je voyais. C’était magnifique. Je garde un souvenir extraordinaire de ce voyage.
On est arrivées à Saxon, c’était le 8 mars 1958. Il y avait encore de la neige, je n’en avais jamais vu. Je trouvais ça magnifique, mais quand j’ai marché dedans !… Mes chaussures étaient complètement percées, et j’ai senti ce froid ! Une sensation inoubliable. Ma mère est venue nous chercher avec son patron qui s’appelait Georges, Georges F. Il était venu avec une Agria, c’était un véhicule à moteur, avec un chariot derrière. On s’est donc mises dans le chariot avec les bagages. Et on est arrivés à la maison. Là, les problèmes ont commencé pour moi. Ma mère m’a dit que je ne pouvais pas dormir avec elle parce que le patron ne me voulait pas. Je devais donc aller dormir chez les gens avec qui j’avais voyagé. Ma sœur, elle, pouvait rester parce qu’elle allait travailler, elle avait presque quatorze ans. Elle allait désherber, ramasser les fruits… sans paie évidemment. Moi, j’aurais bien voulu l’aider. J’ai essayé de ramasser les fruits, mais j’avais beau me donner du mal, je n’en faisais pas assez, j’étais trop petite, j’avais sept ans et demi. Ça m’a fait un choc énorme. J’ai commencé à pleurer. C’était un vrai drame parce que, bien sûr, j’étais venue pour voir ma mère. Je me suis mise à hurler. Ma mère m’a dit :
— Écoute, Rosetta, si tu vas dormir là-bas, je t’achète une poupée.
Et moi :
— Une poupée ?
— Oui, une vraie poupée.
Je n’avais encore jamais eu de poupée de ma vie. Ça m’a calmée.
Et puis, il y avait tant de choses étonnantes, incroyables pour moi. Par exemple, ce premier soir, ma mère nous a fait des œufs au plat. Je n’aimais pas du tout l’odeur. J’avais été habituée à l’huile d’olive et là, ma mère avait fait à manger avec une graisse que je ne connaissais pas. Je regardais ma mère nous donner à manger.
— Eh, Maman, ici, on mange aussi le soir ?
Pour moi c’était inimaginable. Alors qu’à la maison on n’avait rien déjà à midi, manger le soir me paraissait un luxe incroyable.
Et alors là, ma mère a commencé à pleurer. Elle m’a serrée très fort contre elle et elle s’est mise à pleurer.
Et voilà, c’était mon premier contact avec la Suisse. Un pays où les gens mangeaient même le soir ! C’était absolument épatant.
Par contre, je ne comprenais pas pourquoi ma mère pleurait comme ça. Maintenant, quand j’y pense ! Quand je pense à son courage, à ses efforts, à sa vie ! Oui, tu vois, je crois qu’il est temps que je te parle de ma mère. Je reprendrai le fil plus tard, j’ai encore pas mal de choses à raconter à propos de cette vie, là-bas, en Valais.