Le flot succédait sans interruption. Il y en avait des vieux, des jeunes, des gentilshommes de campagne en complet gris de la guêtre au petit chapeau, des chefs d’ateliers endimanchés dans leurs redingotes marquées de plis, des ménagers, des fermiers de la banlieue d’Aps en vestes rondes, un pilote du Port Saint-Louis, tortillant son gros bonnet de forçat, tous avec leur Midi marqué sur la figure, qu’ils fussent envahis jusque dans les yeux de ces barbes en palissandre que la pâleur des teints orientaux fait plus noires encore, ou bien rasés à l’ancienne France, le cou court, rougeauds et suintant comme des alcarazas en terre cuite, tous l’œil noir, flambant, hors de la tête, le geste familier et tutoyeur.
Et comme Roumestan les accueillait, sans distinction de fortune ou d’origine, avec la même effusion inépuisable ! « Té ! Monsieur d’Espalion ! et comment va, marquis ?… »
« Hé bé ! mon vieux Cabantous, et le pilotage ?… »
« Je salue de tout cœur M. le président Bédarride. »
Alors les poignées de main, des accolades, de ces bonnes tapes sur l’épaule qui doublent la valeur des mots, toujours trop froids au gré d’une sympathie méridionale. L’entretien ne durait pas longtemps, par exemple. Le leader n’écoutait que d’une oreille, le regard distrait, et tout en causant, disait bonjour de la main aux nouveaux venus ; mais personne ne se fâchait de sa brusque façon d’expédier son monde avec de bonnes paroles, « Bien, bien… Je m’en charge… Faites votre demande… je l’emporterai. »
C’étaient des promesses de bureaux de tabac, de perceptions ; ce qu’on ne demandait pas, il le devinait, encourageait les ambitions timides, les provoquait. Pas médaillé, le vieux Cabantous, après vingt sauvetages ! « Envoyez-moi vos papiers… On m’adore à la Marine !… Nous réparerons cette injustice. » Sa voix sonnait, chaude et métallique, frappant, détachant les mots. On eût dit des pièces d’or toutes neuves qui roulaient. Et tous s’en allaient ravis de cette monnaie brillante, descendaient de l’estrade avec le front rayonnant de l’écolier qui emporte son prix. Le plus beau dans ce diable d’homme, c’était sa prodigieuse souplesse à prendre les allures, le ton des gens à qui il parlait, et cela le plus naturellement, le plus inconsciemment du monde. Onctueux, le geste rond, la bouche en cœur avec le président Bédarride, le bras magistralement étendu comme s’il secouait sa toge à la barre ; l’air martial, le chapeau casseur pour parler au colonel de Rochemaure, et vis-à-vis de Cabantous les mains dans les poches, les jambes arquées, le roulis d’épaules d’un vieux chien de mer. De temps en temps, entre deux accolades il revenait vers ses Parisiennes, radieux, épongeant son front qui ruisselait.
– Mais, mon bon Numa, lui disait Hortense tout bas avec un joli rire, où prendrez-vous tous les bureaux de tabac que vous leur promettez ?
Roumestan penchait sa grosse tête crépue, un peu dégarnie dans le haut : « C’est promis, petite sœur, ce n’est pas donné. »
Et devinant un reproche dans le silence de sa femme : « N’oubliez pas que nous sommes dans le Midi, entre compatriotes parlant la même langue… Tous ces braves garçons savent ce que vaut une promesse et n’espèrent pas leur bureau de tabac plus positivement que moi je ne compte de leur donner… Seulement ils en parlent, ça les amuse, leur imagination voyage. Pourquoi les priver de cette joie ?… Du reste, voyez-vous, entre Méridionaux les paroles n’ont jamais qu’un sens relatif… C’est une affaire de mise au point. »
Comme la phrase lui plaisait, il répéta deux ou trois fois en appuyant sur la finale : « De mise au point… de mise au point… »
« J’aime ces gens-là…, » dit Hortense qui décidément s’amusait beaucoup. Mais Rosalie n’était pas convaincue. « Pourtant les mots signifient quelque chose, murmura-t-elle très sérieuse comme se parlant au plus profond d’elle-même.
– Ma chère, ça dépend des latitudes !
Et Roumestan assura son paradoxe d’un coup d’épaule qui lui était familier, l’ « en avant » d’un porte-balle remontant sa bricole. Le grand orateur de la droite gardait comme cela quelques habitudes de corps dont il n’avait jamais pu se défaire et qui dans un autre parti l’auraient fait passer pour un homme du commun ; mais aux sommets aristocratiques où il siégeait entre le prince d’Anhalt et le duc de la Rochetaillade, c’était un signe de puissance et de forte originalité, et le faubourg Saint-Germain raffolait de ce coup d’épaule sur le large dos trapu qui portait les espérances de la monarchie française. Si madame Roumestan avait partagé jadis les illusions du faubourg, c’était bien fini maintenant, à en juger par le désenchantement de son regard, le petit sourire qui retroussait sa lèvre à mesure que le leader parlait, sourire plus pâle encore de mélancolie que de dédain. Mais son mari la quitta brusquement, attiré par les sons d’une étrange musique qui montait de l’arène au milieu des clameurs de la foule debout, exaltée, criant : « Valmajour ! Valmajour ! »
Vainqueur au concours de la veille, le fameux Valmajour, premier tambourinaire de Provence, venait saluer Numa de ses plus jolis airs. Vraiment il avait belle mine, ce Valmajour, planté au milieu du cirque, sa veste de cadis jaune sur l’épaule, autour des reins sa taillole d’un rouge vif tranchant sur l’empois blanc du linge. Il tenait son long et léger tambourin pendu au bras gauche par une courroie, et de la main du même bras portait à ses lèvres un petit fifre, pendant que de sa main droite il tambourinait, l’air crâne, la jambe en avant. Tout petit, ce fifre remplissait l’espace comme un branle de cigales, bien fait pour cette atmosphère limpide, cristalline, où tout vibre, tandis que le tambourin, de sa voix profonde, soutenait le chant et ses fioritures.
Au son de cette musique aigrelette et sauvage, mieux qu’à tout ce qu’on lui montrait depuis qu’il était là, Roumestan voyait se lever devant lui son enfance de gamin provençal courant les fêtes de campagne, dansant sous les platanes feuillus des places villageoises, dans la poudre blanche des grands chemins, sur la valande des côtes brûlées. Une émotion délicieuse lui piquait les yeux ; car malgré ses quarante ans passés, la vie politique si desséchante, il gardait encore, par un bénéfice de nature, beaucoup d’imagination, cette sensibilité de surface qui trompe sur le fond vrai d’un caractère.
Et puis ce Valmajour n’était pas un tambourinaire comme les autres, un de ces vulgaires ménétriers qui ramassent des bouts de quadrilles, des refrains de cafés chantants dans les fêtes de pays, encanaillant leur instrument en voulant l’accorder au goût moderne. Fils et petit-fils de tambourinaires, il ne jouait jamais que des airs nationaux, des airs chevrotés par les grand’mères aux veillées ; et il en savait, il ne se lassait pas. Après les noëls de Saboly rythmés en menuets, en rigodons, il entonnait la Marche des rois, sur laquelle Turenne au grand siècle a conquis et brûlé le Palatinat. Le long des gradins où des fredons couraient tout à l’heure en vols d’abeilles, la foule électrisée marquait la mesure avec les bras, avec la tête, suivait ce rythme superbe qui passait comme un coup de mistral dans le grand silence des arènes, traversé seulement par le sifflement éperdu des hirondelles tournoyant en tous sens, là-haut, dans l’azur verdissant, inquiètes et ravies comme si elles cherchaient à travers l’espace quel invisible oiseau décochait ces notes suraiguës.
Quand Valmajour eut fini, des acclamations folles éclatèrent. Les chapeaux, les mouchoirs étaient en l’air. Roumestan appela le musicien sur l’estrade et lui sauta au cou : « Tu m’as fait pleurer, mon brave ! » Et il montrait ses yeux, de grands yeux bruns dorés, tout embus de larmes. Très fier de se voir au milieu des broderies et des épées de nacre officielles, l’autre acceptait ces félicitations, ces accolades, sans trop d’embarras. C’était un beau garçon, la tête régulière, le front haut, barbiche et moustache d’un noir brillant sur le teint basané, un de ces fiers paysans de la vallée du Rhône qui n’ont rein de l’humilité finaude des villageois du centre. Hortense remarqua tout de suite comme sa main restait fine dans son gant de hâle. Elle regarda le tambourin, sa baguette à bout d’ivoire, s’étonna de la légèreté de l’instrument depuis deux cents ans dans la famille, et dont la caisse de noyer, agrémentée de légères sculptures, polie, amincie, sonore, semblait comme assouplie sous la patine du temps. Elle admira surtout le galoubet, la naïve flûte rustique à trois trous des anciens tambourinaires, à laquelle Valmajour était revenu par respect pour la tradition, et dont il avait conquis le maniement à force d’adresse et de patience. Rien de plus touchant que le petit récit qu’il faisait de ses luttes, de sa victoire.
« Ce m’est vénu, disait-il en son français bizarre, ce m’est vénu de nuit en écoutant santer le rossignoou. Je me pensais dans moi-même : Comment, Valmajour, voilà l’oiso du bon Dieu que son gosier lui suffit pour toutes les roulades, et ce qu’il fait avec un trou, toi, les trois trous de ton flûtet ne le sauraient point faire ? »
Il parlait posément, d’un beau timbre confiant et doux, sans aucun sentiment de ridicule. D’ailleurs personne n’eût osé sourire devant l’enthousiasme de Numa, levant les bras, trépignant à défoncer la tribune. « Qu’il est beau !… Quel artiste !… » Et, après lui, le maire, le général, le président Bédarride, M. Roumavage, un grand fabricant de bière de Beaucaire, vice-consul du Pérou, sanglé dans un costume de carnaval tout en argent, d’autres encore, entraînés par l’autorité du leader, répétaient d’un accent convaincu : « Quel artiste ! » C’était aussi le sentiment d’Hortense, et elle l’exprimait avec sa nature expansive : « Oh ! oui, un grand artiste… » pendant que Mme Roumestan murmurait : « Mais vous allez le rendre fou, ce pauvre garçon ! » Il n’y paraissait guère cependant, à l’air tranquille de Valmajour, qui ne s’émut pas même en entendant Numa lui dire brusquement :
– Viens à Paris, garçon, ta fortune est faite.
– Oh ! ma sœur ne voudrait jamais me laisser aller, répondit-il en souriant.
Sa mère était morte. Il vivait avec son père et sa sœur dans un fermage qui portait leur nom, à trois lieues d’Aps, sur le mont de Cordoue. Roumestan jura d’aller le voir avant de partir. Il parlerait aux parents, il était sûr d’enlever l’affaire.
– Je vous y aiderai, Numa, dit une petite voix derrière lui.
Valmajour salua sans un mot, tourna sur ses talons et descendit le large tapis de l’estrade sa caisse au bras, la tête droite, avec ce léger déhanchement du Provençal, ami du rythme et de la danse. En bas des camarades l’attendaient, lui serraient les mains. Puis un cri retentit : « La farandole ! » clameur immense, doublée par l’écho des voûtes, des couloirs, d’où semblaient sortir l’ombre et la fraîcheur qui envahissaient maintenant les arènes et rétrécissaient la zone du soleil. À l’instant le cirque fut plein, mais plein à faire éclater ses barrières, d’une foule villageoise, une mêlée de fichus blancs, de jupes voyantes, de rubans de velours battant aux coiffes de dentelle, de blouses passementées, de vestes de cadis.
Sur un roulement de tambourin, cette cohue s’aligna, se défila en b****s, le jarret tendu, les mains unies. Un trille de galoubet fit onduler tout le cirque, et la farandole menée par un gars de Barbantane, le pays des danseurs fameux, se mit en marche lentement, déroulant ses anneaux, battant ses entrechats presque sur place, remplissant d’un bruit confus, d’un froissement d’étoffes et d’haleines, l’énorme baie du vomitoire où peu à peu elle s’engouffrait. Valmajour suivait d’un pas égal, solennel, repoussait en marchant son gros tambourin du genou, et jouait plus fort à mesure que le compact entassement de l’arène, à demi-noyée déjà dans la cendre bleue du crépuscule, se dévidait comme une bobine d’or et de soie.
– Regardez là-haut ! dit Roumestan tout à coup.
C’était la tête de la danse surgissant entre les arcs de voûte du premier étage, pendant que le tambourinaire et les derniers farandoleurs piétinaient encore dans le cirque. En route, la ronde s’allongeait de tous ceux que le rythme entraînait de force à la suite. Qui donc parmi ces Provençaux aurait pu résister au flûtet magique de Valmajour ? Porté, lancé par des rebondissements du tambourin, on l’entendait à la fois à tous les étages, passant les grilles et les soupiraux descellés, dominant les exclamations de la foule. Et la farandole montait, montait, arrivait aux galeries supérieures que le soleil bordait encore d’une lumière fauve. L’immense défilé des danseurs bondissants et graves découpait alors sur les hautes baies cintrées du pourtour, dans la chaude vibration de cette fin d’après-midi de juillet, une suite de fines silhouettes, animait sur la pierre antique un de ces bas-reliefs comme il en court au fronton dégradé des temples.
En bas, sur l’estrade désemplie, – car on partait et la danse prenait plus de grandeur au-dessus des gradins vides, – le bon Numa demandait à sa femme en lui jetant un petit châle de dentelle sur les épaules pour le frais du soir :
– Est-ce beau, voyons ?… Est-ce beau ?…
– Très beau, fit la Parisienne, remuée cette fois jusqu’au fond de sa nature artiste.
Et le grand homme d’Aps semblait plus fier de cette approbation que des hommages bruyants dont on l’étourdissait depuis deux heures.
Fin du premier chapitre.