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BRUXELLES, le 6 mai 2000La première entrevue devait avoir lieu à New York. Marylou avait reçu un e-mail quelques jours auparavant lui signifiant que M. Dantiedov voulait la rencontrer le 6 mai. Étant donné son grand âge, il ne se déplaçait plus guère et fixait la plupart de ses rendez-vous dans son Bronx natal. La jeune femme était tout excitée à l’idée de visiter la Grosse Pomme. Dès qu’elle sut qu’elle allait traverser l’Atlantique, elle courut supplier Bill de lui prêter, le temps de son court séjour, un appareil photo digital. Elle devait absolument immortaliser son passage aux États-Unis. Ce n’est pas tous les jours qu’on a la chance de partir là-bas, tous frais payés ! Il faudrait qu’elle fasse un bel album, à son retour, pour qu’elle puisse prouver à ses enfants, ses petits-enfants et toutes les générations qui naîtraient que Marylou Voinet, la grande journaliste Marylou Voinet, a été invitée à New York par un richissime homme d’affaires pour une interview exclusive ! Elle regrettait un peu d’avoir négligé son anglais. De passable au sortir de ses études, il était devenu pitoyable au fil des années, à force d’avoir été mis au placard. Ce n’est pas au contact du Belge moyen qu’on entretient la langue de Shakespeare.
Steve fut tout aussi excité que Marylou, mais pour une tout autre raison. Il dressa une liste non exhaustive de jeux vidéo introuvables en Europe qu’elle était chargée de dénicher à l’aide des quelques adresses new-yorkaises ajoutées au bas du document. Il partit néanmoins bouder dans la chambre lorsqu’elle lui répondit qu’elle n’aurait probablement pas le temps de faire du shopping approfondi dans tous les Game Mania outre-Atlantique ! Les billets d’avion lui avaient été transmis par porteur la veille : celui de l’aller, mais aussi celui du retour, fixé au soir même ! Ce voyage ressemblait plus à un marathon aérien qu’à une escapade touristique. Pourvu qu’elle ait le temps de prendre quelques photos ! Elle revint rapidement s’excuser, quand elle se rendit compte qu’elle avait besoin de lui pour nourrir Tess si son absence devait se prolonger ! Comme quoi, une femme peut bien faire le premier pas et être très pragmatique lorsque l’instinct maternel refait surface ! Quoiqu’elle n’en sût trop rien : un lapin ne remplacera jamais un enfant ! Accompagnant les billets, un vieux vinyle de Frank Sinatra : New York, New York ! À l’heure du CD, elle trouva l’attention plutôt touchante. Comme elle ne possédait plus de tourne-disque, elle ne trouva pas utile de garder le vieux microsillon et le fourra dans un coin du salon. Steve pourrait le ramener chez ses parents où sommeillaient encore une centaine de ses semblables dans l’attente d’un appartement plus grand. Elle prit soin d’emporter un dictaphone, mais laissa l’ordinateur, trop encombrant. Elle glissa le portable de Smith dans sa veste et sortit de l’appartement. Elle rejoignit la gare du Nord d’où elle attrapa le premier train à destination de l’aéroport.
Elle prit le vol de 10 heures à Zaventem. Le trajet se passa sans encombre, mais elle était trop anxieuse pour arriver à dormir, ne fût-ce qu’une petite heure. Bien qu’elle ait connu des vols beaucoup plus chaotiques en Pologne et en République tchèque, elle n’était pas entièrement rassurée. Ce n’était pourtant pas l’avion qui l’effrayait le plus, mais bien la perspective de l’entretien avec M. Dantiedov. Il semblait avoir minutieusement préparé le déroulement de cette journée et cela l’angoissait plus qu’elle ne l’avait prévu. Elle aurait pu se laisser guider, profiter de l’affabilité exagérée des hôtesses de la Sabena, mais cela ne lui ressemblait guère. De tout temps, elle avait voulu savoir : savoir où on allait, par où on allait passer, ce qu’on allait faire, combien de temps cela prendrait, à quelle heure on allait rentrer, pourquoi on faisait cela…, ce qui avait toujours exaspéré ses parents ! Ce comportement répondait à un besoin quasi vital d’avoir prise sur les événements afin d’avoir le sentiment de les contrôler. Ici, elle était entre les griffes de Dantiedov. C’est lui qui avait fixé le jour, l’heure, le lieu et la durée du séjour : le temps d’une discussion !
Après huit heures trente de vol, le 747 se posa en douceur sur le tarmac de l’aéroport Kennedy. La sensation était pour le moins étrange : on était à peine à l’heure du lunch et Marylou avait déjà une longue journée éreintante derrière elle. Son estomac, resté à l’heure européenne, ne réclamerait pas à manger de toute la journée. Passé les formalités d’usage à la douane, elle négligea le tapis roulant qui, imperturbablement, vomissait des valises venues des quatre coins de la planète et déboula dans la salle des arrivées où une foule en attente scrutait chaque personne posant le pied sur le sol new-yorkais. Elle s’arrêta net, n’osant plus faire un pas. Une bouffée de chaleur la submergea, elle se sentit oppressée par cette masse humaine, par cette fourmilière qui aurait pu l’engloutir à jamais. Petit à petit, elle reprit ses esprits et chercha du regard le costume noir de M. Smith. Nul doute que le patriarche avait envoyé son bras droit chercher la petite Belge. Elle resta sur place, bien en évidence, pour que M. Smith la vît. Elle se sentit rougir à s’offrir ainsi en pâture au regard inquisiteur de la foule. Soudain, s’extirpant de la mêlée, une petite pancarte salvatrice mentionnant son nom apparut comme par magie. Elle se précipita vers elle, croyant reconnaître celui qui la tendait, mais fut étonnée de se retrouver nez à nez avec un taximan :
— Vous êtes mademoiselle Voinet ? demanda-t-il dans un français passablement correct.
— Oui, c’est bien moi ! Vous venez de la part de M. Dantiedov ?
— Possible ! Vous savez, moi, du moment qu’on me paie, je viens de la part de qui vous voulez !
— Alors, conduisez-moi là où on vous a demandé de m’amener, rétorqua-t-elle, résignée.
— C’est comme si c’était fait, ma petite Française !
Marylou ne releva même pas qu’elle n’était pas Française, mais Belge. Pour les ricains, tous ceux qui parlent français sont forcément Français, excepté les cousins québécois bien entendu ! Elle ne chercha pas la conversation, tant son attention était focalisée sur la ville. À chaque croisement, elle tentait de trouver une pancarte, un bâtiment, un nom de rue qui aurait pu la mettre sur la piste de l’endroit où on devait la véhiculer. Grâce au plan sommaire qu’elle avait discrètement déposé sur ses genoux, elle put deviner que le taxi roulait vers le nord en traversant le Queens. Laissant sur la gauche le complexe de Flushing Meadows, théâtre des exploits tennistiques de l’US Open, la voiture dépassa l’aéroport interne de LaGuardia, puis fila droit sur le Bronx par le Kennedy Bridge. Dantiedov lui donnait donc rendez-vous dans son fief ! Arrivée dans le district, elle perdit le fil du trajet et renonça à localiser le lieu de rendez-vous. Après de nombreux détours qui – elle n’en douta pas un seul instant – n’étaient destinés qu’à brouiller les pistes, le taxi s’arrêta, vers 13 heures, devant un terrain vague, coincé entre deux immeubles de quatre étages :
— Terminus, tout le monde descend ! lança le taximan à la cantonade.
— De quel immeuble s’agit-il ? demanda Marylou avant de sortir du véhicule.
— Aucune idée ! Peut-être celui du milieu ! s’esclaffa-t-il.
Marylou descendit du taxi, persuadée qu’elle n’obtiendrait plus rien de son interlocuteur. Elle ne s’attendait en tout cas pas à se retrouver dans un quartier perdu au milieu du Bronx. Elle avait plutôt imaginé un gratte-ciel, en plein cœur de Manhattan, un grand bureau au cinquantième étage, avec vue sur une forêt de buildings. Ici, rien de tout cela : une rue quelconque où de vieux immeubles crasseux en briques rouges se pressaient les uns contre les autres. Elle se dirigea vers le bâtiment de droite. Après avoir inspecté les rangées de sonnettes, elle dut bien se rendre à l’évidence qu’elle avait choisi le mauvais. Cela ne l’étonnait qu’à moitié : elle avait toujours eu la poisse quand il s’agissait de prendre une décision à pile ou face, ou lorsqu’il fallait prendre la bonne file au péage et au supermarché. Elle passa outre le terrain vague et vint s’immobiliser devant le second immeuble.
— Bienvenue à New York, mademoiselle Voinet !
À l’écoute de son nom, Marylou s’arrêta net. Elle se retourna brusquement, mais ne vit personne. Elle rebroussa chemin, cherchant d’où avait bien pu sortir la voix de M. Dantiedov, car, elle en était sûre, il s’agissait bien de la voix de son commanditaire.
— Oculos habent, sed non vident ! « Ils ont des yeux, mais ne voient pas » ! Suivez ma voix et vous trouverez votre voie, mademoiselle !
Les paroles du vieil homme lui parvenaient par-dessus la haie du terrain vague. Elle longea le mur végétal et aperçut un léger renfoncement à son extrémité. Un étroit portail en fer forgé ouvrait sur un magnifique petit jardin, extrêmement bien entretenu. Jamais elle n’aurait pensé qu’un si joli coin de paradis puisse exister dans un quartier aussi insignifiant. Au beau milieu, elle reconnut Toni Dantiedov, assis sur un banc identique à ceux que l’on rencontre régulièrement dans les squares, les déjections des pigeons en moins ! Il la pria de venir s’asseoir à ses côtés.
— Avez-vous fait bon voyage, chère collaboratrice ? lui demanda-t-il tout en délicatesse.
— Oui, je vous en suis reconnaissante.
— Vous aurez apprécié, j’espère, le chauffeur de taxi bilingue.
— Je ne vous en demandais pas autant !
Le vieillard laissa le silence s’installer quelques instants. Un merle sifflait dans le chêne planté juste derrière le banc. Marylou en profita pour détailler l’ensemble de ce havre de verdure. Des b****s de gazon étalées en étoile convergeaient vers le centre et séparaient des parterres de fleurs où s’entremêlaient des dizaines de variétés différentes, toutes plus odoriférantes les unes que les autres. Au fond du jardin, à l’ombre d’un immense mur blanc, des centaines de clochettes de muguet montaient la garde, prêtes à tinter au moindre mouvement suspect.
— Vous avez de la chance, c’est l’époque de l’année où ils sont en fleur, murmura-t-il, comme s’il avait peur de les effrayer. Les muguets aiment l’ombre, comme moi. Je leur ressemble un peu.
Marylou commençait déjà à sentir les bienfaits de cet endroit magique et ne regrettait plus le gratte-ciel de Manhattan qu’elle avait pourtant espéré.
— Fermez les yeux, mademoiselle, lui intima Dantiedov. Respirez, écoutez, vivez ce que vous ne pouvez voir ! L’essentiel est invisible pour les yeux ! disait le renard au Petit Prince.
La jeune fille, d’ordinaire si farouche, lui obéit sans hésitation. Elle se laissa bercer par sa voix, s’enivrant au passage des senteurs printanières.
— Savez-vous que c’est à New York que Saint-Exupéry a écrit son Petit Prince, durant son exil forcé ? Nous sommes des centaines de milliers d’exilés au sein de cette ville tentaculaire. Nous fuyons tous quelque chose, mademoiselle, TOUS ! Certains ont fui la guerre, d’autres la misère, d’autres encore l’amour ou, simplement, leur passé.
Il parla de longues minutes, s’interrompant de temps à autre pour reprendre son souffle, essuyer les verres de ses lunettes à l’aide de son mouchoir brodé ou pour se réfugier dans ses souffrances. Marylou n’osait cependant le déranger durant ces silences pesants. Puis, comme s’il poursuivait le fil de ses idées, il reprenait la parole, tenant souvent des propos sibyllins. La biographie de Dantiedov prendrait des années s’il ne se livrait pas plus clairement. Au bout d’un moment, elle le lui fit savoir !
— La patience est une vertu que seuls les vieux sages comme moi possèdent encore ! lui répondit-il calmement. C’est bien paradoxal, vous ne trouvez pas ? À l’heure où mes jours sont comptés !
— Comment se fait-il que je ne sache pas grand-chose de vous ?
— Vous en savez déjà beaucoup plus que n’importe qui, lui rétorqua-t-il. Vous rendez-vous compte que vous êtes une des seules personnes à connaître l’existence de ce jardin ? Cette conversation vous a sûrement appris beaucoup plus sur moi que tous les articles que vous avez collationnés à mon sujet. Dites-moi donc ce que vous savez sur ma vie. Je serais curieux de savoir ce qu’une brillante journaliste a réussi à dénicher comme informations.
— Vous vous appelez Anton (ou Toni) Dantiedov. Vous êtes né le 28 février 1907, ici, dans le Bronx. Je n’ai trouvé aucune trace de votre mère. Enfant unique, vous vivez avec votre père, Andreï Dantiedov, venu d’Europe au début du XXe siècle pour faire fortune. Je n’ai rien pu trouver concernant son passé en Europe. Après avoir exercé quelques petits boulots, il se lance dans la finance, mais, comme beaucoup d’autres, se retrouve sur la paille après le krach boursier de 1929.
Toni Dantiedov l’écoutait attentivement. Il était visiblement passé maître dans l’art de rester secret. Les muscles de son visage ne trahissaient aucune émotion, mais Marylou savait que ce qu’elle allait dire maintenant devrait déclencher les hostilités.
— À la suite de ce revers professionnel, votre père se suicide en se jetant du quatrième étage de l’immeuble où vous louiez un appartement.
Le vieil homme ne broncha pas. Le fait d’évoquer ainsi la mort de son père ne le troublait pas le moins du monde ; du moins, aux yeux du monde ! Elle fit une courte halte afin de jauger son interlocuteur.
— Continuez, je vous prie, dit-il d’une voix posée.
— Orphelin à 22 ans, vous profitez de la crise pour vous faire, à votre tour, une place dans le monde de la finance. Cela vous réussit plutôt bien. Impliqué, mais jamais condamné, dans diverses affaires liées à la prohibition, vous vous lancez ensuite dans l’immobilier où vous faites fructifier vos avoirs. Côté vie privée, c’est un peu plus chaotique : beaucoup de fréquentations, dans les années d’avant-guerre, puis, comme si vous aviez décidé de rentrer dans les ordres, on ne vous prête plus jamais de liaison publique. Fuyant les mondanités, vous vivez dans l’ombre, vous contentant de gérer votre immense fortune. Voilà, c’est à peu près tout ce que j’ai pu découvrir à votre sujet.
— C’est hélas tout ce que vous auriez pu trouver, mademoiselle la journaliste ! Et encore, il vous faudra, pour le moment, vous contenter de cette vérité ; cette vérité que j’ai mis du temps, de l’argent et de l’énergie à bâtir. Beaucoup se sont cassé les dents à vouloir écrire ma biographie sans mon consentement. Vous n’apprendrez rien de plus sans mon aide, sans indices de ma part.
— Je vous écoute, dit-elle précipitamment, dans l’espoir d’obtenir quelque scoop nécessaire à la poursuite de son travail d’écriture.
— De la patience, mademoiselle Voinet, je vous le répète depuis le début ! Chaque chose en son temps ! Retournez à votre ordinateur, gribouillez quelque chose de joli, de narratif et attendez que je vous fasse parvenir de quoi poursuivre votre enquête.
— Si je comprends bien, l’entretien se termine ici et je repartirai en Belgique sans rien savoir de plus, s’étonna-t-elle.
— Vous m’avez très bien compris ! D’ailleurs, votre chauffeur de taxi préféré ne va pas tarder à klaxonner. Il vous conduira à l’aéroport, non sans vous avoir réservé un petit détour touristique pour vous permettre ainsi de prendre quelques photos. Je ne voudrais pas que vous ayez le sentiment d’être venue pour rien !
— C’est trop aimable de votre part, monsieur Dantiedov ! Juste une question avant de partir : comment se fait-il que vous parliez si bien le français ?
— En nonante-trois ans, j’ai eu le temps d’apprendre bien des choses !
Avant d’avoir eu le temps d’approfondir l’échange, un klaxon se fit entendre de l’autre côté de la haie.
— Bon retour, mademoiselle Voinet !
Marylou, surprise par la soudaineté des événements, sortit du jardin sans même saluer le vieillard. Elle reprit place dans le même taxi qui l’avait amenée une heure trente plus tôt. Comme prévu, le taximan ne reprit pas immédiatement la direction de l’aéroport Kennedy. Il la véhicula jusqu’au cœur de Manhattan en passant par la Cinquième Avenue, le long de Central Park.
Le trajet lui parut interminable, tant la ville était immense et les avenues longues et imperturbablement linéaires. Elle eut soudain la nostalgie de Bruxelles, avec ses avenues, ses rues et ses ruelles tortueuses, chargées d’histoire. Elle prit cependant quelques clichés de chaque quartier traversé comme preuve de son passage express dans la ville. Après avoir laissé les tours jumelles du World Trade Center, le taxi se gara tant bien que mal près du Battery Park afin que la demoiselle pût s’émerveiller devant la statue de la Liberté. Elle y resta une bonne heure, aux frais de Toni Dantiedov, laissant le vent lui fouetter le visage et lui apporter les embruns vivifiants de la baie. En fermant les yeux, elle n’eut aucun mal à se rappeler les heures passées à pédaler sur son kwistax tout autour du casino de Middelkerke lors de ses vacances à la mer du Nord. Elle remonta ensuite dans le taxi, qui rejoignit l’aéroport en empruntant le pont de Brooklyn. Son avion décolla vers 20 heures. Peu habituée au décalage horaire, elle ne chercha pas à lutter contre le sommeil qui frappait à ses paupières. Après tout, il était déjà 2 heures du matin chez elle ! Elle s’endormit rapidement et ne se réveilla que peu avant l’atterrissage.