1. Messine, le 24 décembre 1908

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1 MESSINE, le 24 décembre 1908Quand il aperçut les premières lueurs de la ville, il poussa un soupir de soulagement. Il touchait au but. Bientôt, toute cette histoire ne serait plus qu’un mauvais souvenir. Son vieil âne cheminait cahin-caha depuis trop longtemps et il était urgent qu’ils se trouvent tous les deux un refuge pour la nuit de Noël. Ce soir, il ne dormirait pas dans une étable ; la comparaison avec le pauvre Joseph s’arrêtait là, car, ce 24 décembre, Massimo Gavazza, accroché à son vieil âne, ne transportait pas son épouse sur le point d’accoucher. La brave Anna avait déjà mis au monde leur petite fille depuis bientôt six ans ! Ce soir, Massimo ne se rendait pas au recensement, il fuyait ! Il était harassé, perclus d’ampoules aux pieds, et les derniers hectomètres seraient peut-être les plus difficiles à parcourir. À l’approche de ce dont on a rêvé durant cent soixante kilomètres, l’esprit nous joue des tours et le corps refuse parfois d’obéir. Il était parti de Syracuse, dix jours plus tôt, marchant de la tombée du jour jusqu’au lever du soleil. Cette marche nocturne n’était pas un caprice de sa part, elle lui était vitale ! À cette période de l’année, les nuits étaient longues et particulièrement froides et il ne voulait pas risquer un engourdissement fatal. Et puis, on ne fuit pas au grand jour sous une haie d’honneur ! Que l’on fuie le danger ou le déshonneur, on le fait en catimini, à l’insu de tous, dans la plus grande discrétion. Seul le curé de sa paroisse, Don Giovanni, était au courant de sa destination. C’était d’ailleurs lui qui avait donné l’adresse d’un de ses confrères à Messine, à l’issue d’une séance de confession. — Ah, Massimo, Massimo ! Tu obliges mon esprit à d’horribles tourments. Ce que tu me confesses est un crime aux yeux de Dieu, mais également aux yeux de la loi ! — Vous n’allez quand même pas me dénoncer, mon Père ? — N’oublie pas que je suis tenu par le secret de la confession, mon fils. C’est probablement ce qui t’a poussé à venir soulager ta conscience ici, en toute impunité laïque ! — Vous avez raison, mon Père ! À la longue, le secret devenait insupportable à tenir. Quand on ne peut pas le partager avec quelqu’un, il remplit votre tête, il vous suit partout, il vous ronge de l’intérieur. Il hante mes nuits et occupe mon esprit du matin au soir. J’ai peur, mon Père, je suis mort de peur ! — De quoi as-tu le plus peur, Massimo ? — Que voulez-vous dire, mon Père ? — Tu as très bien compris ce que je veux t’entendre dire ! De quoi as-tu le plus peur ? Du châtiment humain ou de la colère divine ? — J’ai peur des soupçons qui pèsent de plus en plus sur moi, j’ai peur d’être dénoncé par ceux qui me sont chers, par ma femme en particulier. On est souvent trahi par les siens, mon Père, comme Judas avait envoyé Jésus à la mort ! — Ne te compare pas au fils de Dieu, Massimo ! Dans ta bouche, ces paroles sont un blasphème ! — Aidez-moi, mon Père, je vous en conjure ! — Quelqu’un a-t-il des raisons valables de te soupçonner ? — Oui… enfin, non ! Plus maintenant. Mais on ne sait jamais ! Je n’ose plus croiser le regard des gens dans la rue. J’ai l’impression que mon crime est tatoué en grand sur mon front, que mes gestes me trahissent, que … — Et le châtiment de Dieu, Massimo, en as-tu peur aussi ? — Non, mon Père ! Je ne crains pas la colère de Dieu ! Lui, Il sait tout, Il voit tout ! Je ne peux pas échapper à Sa justice. Je sais qu’un jour, Il me le fera payer très cher… et je l’aurai mérité ! — Tu es déjà en train de payer ta faute, mon fils !
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