Raven reste un moment immobile, les doigts suspendus au-dessus du clavier. Son cœur bat un peu trop vite, pas assez pour paniquer, mais suffisamment pour qu’elle se sente comme une personne qui vient d’appuyer sur un bouton rouge sans faire exprès.
Un long soupir lui échappe. Elle recule dans sa chaise, roule la tête en arrière et fixe le plafond comme si la réponse à tous ses problèmes était écrite là.
— Pourquoi moi…? murmure-t-elle.
Bien sûr, aucune réponse ne vient. Le plafond reste un plafond. Inutile, comme d’habitude.
Elle se frotte le visage, puis secoue la tête, prête à se remettre au travail… quand son ordinateur, peut-être vexé d’avoir été insulté, décide de faire un bip sonore extrêmement désagréable.
Raven sursaute.
— Ok. Toi, tu veux VRAIMENT que je me fasse virer…
Elle tapote une touche. Rien. Elle enfonce une autre. Toujours rien. Son écran reste obstinément figé, comme un enfant qui refuse de ranger sa chambre.
— Oh, je te jure que si tu continues… commence-t-elle.
Elle lève la main, prête à le frapper (gentiment… enfin, relativement), quand une ombre glisse derrière elle.
Une voix profonde, beaucoup trop proche, beaucoup trop reconnaissable :
— Je croyais vous avoir dit de ne plus menacer le matériel.
Raven se raidit, tourne lentement la tête…
AIDEN. Debout derrière elle. À un mètre. Bras croisés. Regard brûlant et pourtant glacial. Littéralement l’équivalent humain d’un volcan sous la banquise.
— Vous— vous étiez pas parti ? balbutie-t-elle.
Il arque un sourcil.
— Je suis le PDG. Je ne “pars” jamais vraiment.
Elle cligne des yeux.
— … wow. Ça sonne incroyablement triste.
Un très léger muscle tressaute dans la mâchoire d’Aiden.
— Ce n’est pas triste. C’est efficace.
Raven le fixe. Il la fixe. L’air devient plus dense, plus lourd, comme si quelqu’un venait de fermer toutes les fenêtres invisibles de la pièce.
Respire, Raven. Respire.
Elle tente une diversion :
— Mon ordinateur m’a déclaré la guerre. Encore.
— J’ai entendu, dit Aiden calmement.
Elle fronce les sourcils.
— Comment ça, “entendu” ?
Il incline imperceptiblement la tête vers l’oreillette presque dissimulée sous ses cheveux impeccablement coiffés.
Raven écarquille les yeux.
— Attendez… vous écoutez les étages ? En direct ? Comme une émission ?
— Non. Une pause. — Pas habituellement.
Elle le fixe, bouche entrouverte.
— … Vous aviez activé votre dispositif pour MON bureau ?
Il ne répond pas. Ce qui, en soi, EST une réponse.
— Aiden, vous êtes… terrifiant.
— Je sais, dit-il sans aucune honte.
L’écran de Raven choisissez pile ce moment pour émettre une série de petits bips de panique.
Aiden baisse les yeux vers lui.
— Appuyez sur F4.
Raven croise les bras.
— Et comment vous savez ça ?
— J’ai une mémoire photographique. — Et vous espionnez ? — Je supervise.
Raven soupire, appuie sur F4… L’écran revient à la normale.
Elle jette un regard noir à la machine.
— Tu vois ?! Fallait juste que Monsieur Vesper te regarde. Évidemment.
Aiden ne réagit pas à l’accusation. Il l’observe simplement, longuement, trop longuement.
— Raven.
Elle lève les yeux.
Erreur. Grave erreur.
Son regard la percute comme une bourrasque glacée. Il a l’air concentré. Beaucoup trop.
— Oui ? fait-elle, soudain étranglement consciente de la tension dans ses épaules.
— Un rappel, dit-il doucement. — Un rappel ? — Oui. Il baisse légèrement le ton. — Ne vous penchez plus vers moi comme vous l’avez fait tout à l’heure.
Raven rougit instantanément.
— Je— j’ai juste… c’était pas— je voulais juste vous embêter !
— Je sais.
Il s’avance d’un pas. Elle recule d’un centimètre.
— Mais j’aimerais éviter que vous fassiez ça devant d’autres employés, dit-il, toujours calme.
Elle cligne des yeux.
— … parce que ?
Il la regarde comme si elle posait la question la plus évidente du monde.
— Parce que je suis déjà suffisamment perturbé comme ça.
Raven oublie comment respirer.
— Je— pardon ? — Vous m’avez très bien entendue.
Elle recule si vite que sa chaise roule sur un mètre en arrière.
— Ok. Wow. On va… garder de la distance, hein ? Une distance polie, professionnelle, respectueuse !
Aiden ouvre la bouche, mais une voix retentit dans l’open space :
— RAAAAAVEEEEEN !!!!
Lune. Evidemment.
La jeune femme déboule dans l’allée comme un ouragan avec une mallette sous un bras, une tasse renversée dans l’autre main et une expression d’urgence absolue.
— Il faut que tu viennes ! Maintenant !
Raven bondit sur ses pieds.
— Quoi encore ?!
Lune arrive, haletante, puis remarque la stature glaciale d’Aiden juste derrière Raven.
Elle blêmit.
— Ah. Bonjour… Monsieur le PDG.
Aiden hoche la tête, parfaitement neutre.
— Lune. Tout va bien ?
— Euh… oui. Enfin non. Enfin oui. Enfin— Raven, viens !!
Elle saisit le bras de son amie et tire.
— Attends ! proteste Raven, jetant un regard paniqué vers Aiden. Je— je reviens ! J’ai pas fini !
Aiden la fixe encore un instant.
— Très bien. Mais revenez.
— Oui ! Oui, oui, je reviens ! Comme… un employé normal ! Voilà !
Elle disparaît derrière Lune.
Aiden la suit du regard jusqu’au dernier centimètre. Quand elle n’est plus visible, il passe une main dans ses cheveux — geste rare — comme s’il cherchait à remettre en place un contrôle invisible qui venait de se fissurer.
Du côté de lune — LA SALLE DU DÉPARTEMENT CRÉATIF Lune claque la porte derrière elles.
Maëlia saute presque sur place.
— Ça y est ! Tu es là !
— Quoi ?! hurle Raven. Qu’est-ce qu’il se passe ? Qui a encore mis le feu à quoi ?
Maëlia agite un dossier sous son nez.
— Regarde !!
Raven prend le document, confuse. En première page :
PROJET SPECIAL – RÉSERVÉ À L’ÉQUIPE CRÉATIVE Responsable attitrée : RAVEN HALE
Elle ouvre la deuxième page.
Son sang se glace.
— … c’est une blague.
Lune secoue la tête.
— Aiden t’a assigné au projet principal de la saison.
— Moi ?! Mais je suis arrivée ce matin !
Maëlia sourit.
— Oui ! Mais selon les rumeurs, tu lui as fait une forte impression.
Raven tombe sur une chaise.
— Oh mon dieu. Je suis MORTELLEMENT dans la m***e. Je lui ai dit qu’il avait une tête de mec qui allait m’insulter pendant trente minutes, et lui… lui il me donne un projet majeur ? Pourquoi ?!
Lune s’assoit à côté d’elle.
— Raven… c’est peut-être parce que tu es douée ?
Maëlia, plus honnête :
— Ou parce qu’il te fixe comme une caméra de surveillance depuis ce matin.
Raven se prend la tête entre les mains.
— Me dites pas ça…
— Il t’aime bien, dit Lune avec un sourire malicieux.
— ARRÊTEZ.
— Il t’aime beaucoup, insiste Maëlia.
— STOP.
Mais les filles rient.
Raven soupire, prend une grande inspiration et se redresse.
— Ok. C’est bon. Je vais gérer. Je vais le voir et lui demander pourquoi il m’a mise là-dessus. S’il a fait une erreur, il peut me retirer du projet. Voilà.
Maëlia et Lune échangent un regard.
— Tu vas vraiment aller demander ça… au PDG ?
— Oui ! Une pause. — Non. Une autre pause. — Mais j’ai pas le choix.
Elle se lève.
— Bon. On y va.
Lune la retient par le bras.
— Attends. — Quoi encore ?! — Tu comptes y aller comme ça ?
Raven baisse les yeux sur son jean, son t-shirt un peu trop large et ses cheveux attachés n’importe comment.
— Oui ?
Maëlia secoue la tête.
— Non. Non, non, non. Pas devant Aiden Vesper. Le mec a des costumes plus chers que notre appartement. Tu vas pas débarquer comme si tu allais acheter du pain.
Raven roule des yeux.
— Vous exagérez.
— On t’exagère pas, dit Lune. On te sauve.
Et avant qu’elle puisse protester, elles se jettent toutes deux sur elle, la coiffant, lissant son t-shirt, relevant un peu ses manches, essuyant une trace de café imaginaire.
— Voilà ! — Tu ressembles à quelqu’un qui peut mener un projet. — Ou au moins quelqu’un qu’on prend au sérieux pendant cinq minutes.
Raven soupire.
— Merci… je crois.
Elle inspire profondément.
— Bon. J’y vais. Je demande juste : “Monsieur Vesper, pourquoi moi ?” Et j’espère qu’il ne me regarde pas trop longtemps.
Lune murmure :
— Bonne chance.
Maëlia ajoute :
— On t’aimait beaucoup. Si tu meurs, je peux avoir ton sweat préféré ?
— MAËLIA !!!
RETOUR À L’ÉTAGE D’AIDEN:
Raven s’arrête devant la porte de son bureau.
Elle frappe. Aucune réponse.
Elle frappe encore.
Toujours rien.
— Bon… je rentre.
Elle ouvre doucement la porte…
Aiden est là. Dos tourné. Devant les grandes vitres qui donnent sur la ville.
Une statue. Un bloc de glace. Un monolithe d’élégance qui réfléchit intensément à quelque chose.
Il se retourne lentement en l’entendant.
Son regard tombe immédiatement sur elle. Elle sent son cœur rater légèrement une marche.
— Raven.
Il dit son nom comme une constatation. Comme une évidence.
— Euh… bonjour ? lance-t-elle.
Il incline la tête.
— Vous vouliez quelque chose ?
— Oui. Enfin, je crois. Je… je voulais parler du projet que vous m’avez assigné.
Aiden s’approche d’elle.
Elle recule d’un demi-pas. Par pur réflexe.
Il remarque. Bien sûr qu’il remarque.
— Cela vous dérange ? demande-t-il calmement.
— Quoi ? — Que je m’approche ?
Raven cligne des yeux.
— Non ! Enfin… un peu. Enfin… c’est compliqué.
Aiden s’arrête exactement à une distance respectable.
— Je vous écoute.
Raven serre le dossier contre sa poitrine comme un bouclier.
— Je voulais juste être sûre que… vous ne vous êtes pas trompé. Je suis nouvelle. Très nouvelle. Arrivée-ce-matin nouvelle. Et ce projet est énorme. Peut-être que quelqu’un d’autre serait plus…
— Non.
Elle ouvre la bouche.
— Mais—
— Non. Il la fixe. — C’est vous. Et uniquement vous.
Raven cligne des yeux, troublée.
— … pourquoi ?
Une ombre passe dans les yeux d’Aiden.
Il hésite un instant. Cela seul est une anomalie.
Puis il dit doucement :
— Parce que vous m’échappez.
Elle sursaute.
— Pardon ?!
— Les gens dans cette entreprise… ils me comprennent. Ils me suivent. Ils anticipent ce que je veux, ce que je pense. Pas vous. Vous êtes imprévisible. Irritante. Une pause. — Vivante.
Raven reste bouche bée.
— Et… c’est censé être un compliment ?
— C’est un constat, dit-il simplement.
Il s’avance d’un petit pas, juste assez pour qu’elle sente son parfum — frais, net, presque tr tranchant.
— Ce projet nécessite de l’audace. De l’instinct. Du chaos. Vous êtes… adaptée.
— Du chaos ? répète Raven.
— Oui.
Elle plisse les yeux.
— C’est insultant.
— Non.
— Si.
— Non.
— Vous avez dit que je suis du chaos incarné !
— J’ai dit que vous en aviez l’énergie.
— Même combat !
Il la fixe longuement, puis dit :
— Raven.
— Oui ?
— Faites-moi confiance.
Elle cligne des yeux encore.
— Je… je sais pas si c’est une bonne idée.
— Moi, si.
Le silence retombe dans la pièce. Lourd. Dense. Chargé.
Elle finit par souffler :
— Ok. J’accepte le projet.
Une lueur traverse les yeux d’Aiden. Il hoche lentement la tête.
— Très bien.
Elle recule.
— Bon… je vais… euh… travailler. Voilà. Travailler.
Elle se tourne vers la porte.
— Raven ?
Elle se retourne.
Aiden la regarde avec une intensité qui ferait fondre du métal.
— Ne doutez pas de vos capacités. Une micro-pause. — Et… ne m’évitez pas.
Elle déglutit.
— Je. Je ne vous évite pas.
Il arque un sourcil.
Elle lève les mains.
— Ok ! Peut-être un peu ! Par réflexe ! Vous faites peur !
— Je sais.
Elle secoue la tête, puis sort rapidement avant qu’il n’ajoute quelque chose d’encore plus troublant.
RETOUR À SON BUREAU Cassian et Elias l’attendent devant sa chaise. Comme deux gardes du temple.
Cassian croise les bras.
— Alors ?
Raven s’effondre dans sa chaise.
— C’est officiel. Je suis l’incarnation du chaos et Aiden veut que je dirige un projet parce que je suis “vivante”.
Cassian applaudit.
Elias sourit.
— C’est cohérent.
— Je suis fatiguée, murmure Raven.
Cassian lui tapote la tête.
— Courage. Tu viens d’entrer dans l’arène. Et crois-moi…
Il montre la direction du bureau d’Aiden.
— Ce lion-là ne va pas te lâcher.
Raven souffle.
— Génial. Super. J’adore ma vie.
Elias répond tranquillement :
— Bienvenue à VesperCorp.
Raven se recule, regarde son écran redevenu docile, et murmure :
— Je suis tellement, TELLEMENT dans la merde