M. Hall, en réponse à une question de miss Helstone sur ce qu’il pensait de Louis Moore, répondit franchement qu’il n’avait pas rencontré un meilleur compagnon depuis qu’il avait quitté Cambridge.
« Mais il est si grave ! objecta Caroline.
– Grave ! Le plus joyeux compagnon du monde. Plein d’entrain, d’humeur et d’originalité. Jamais excursion ne m’a procuré autant de plaisir que celle que j’ai faite avec lui aux lacs. Son intelligence et son goût sont si supérieurs, que l’on se sent heureux de se trouver sous leur influence ; et quant à son caractère et à sa nature, ce sont les plus beaux qui se puissent voir.
– À Fieldhead il paraît triste, et je lui crois le caractère d’un misanthrope.
– Oh ! je m’imagine plutôt qu’il se trouve là dans une fausse position. Les Sympson sont des gens fort honorables, mais incapables de le comprendre. Ils attachent une grande importance aux formes et à l’étiquette, ce qui est tout à fait en dehors des habitudes de Louis.
– Je ne pense pas que miss Keeldar l’aime.
– Elle ne le connaît pas ; autrement, elle a assez de sens pour rendre justice à ses qualités. »
« Bien, je suppose qu’elle ne le connaît pas, » se murmura à elle-même Caroline ; et par cette hypothèse elle s’efforça de se rendre compte de ce qui lui paraissait inexplicable. Mais elle ne put s’en tenir à une si simple solution de la difficulté, et elle fut bientôt obligée de refuser aux préjugés de miss Keeldar cette excuse même de l’ignorance.
Un jour, il lui arriva de se trouver dans la salle d’étude avec Henry Sympson, qu’un aimable et affectueux caractère lui avait tout d’abord fait remarquer. L’enfant était absorbé dans certaine opération mécanique : son infirmité lui faisait rechercher des occupations sédentaires. Il commença à ravager le bureau de son précepteur pour trouver de la cire ou de la ficelle nécessaire à son travail. Moore était absent : M. Hall était venu le prendre pour faire une longue promenade. Henry ne put trouver immédiatement l’objet de sa recherche : il bouleversa compartiment sur compartiment, et ouvrant enfin un dernier tiroir, il tomba non pas sur une pelote de ficelle ni sur un morceau de cire, mais sur une petite liasse de cahiers aux couvertures marbrées, attachée avec un ruban. Henry regarda cet objet :
« Quelles vieilleries M. Moore conserve dans son bureau ! dit-il ; j’espère qu’il ne conserverait pas si soigneusement mes vieux exercices.
– Qu’est-ce que c’est ?
– De vieux cahiers d’exercices. »
Il jeta la liasse à Caroline. Le paquet lui parut si propre extérieurement, qu’elle voulut en connaître le contenu.
« Si ce sont seulement des cahiers d’exercices, je pense que je puis les ouvrir.
– Oh ! oui, certainement. Le bureau de M. Moore est à moitié le mien ; car il me permet d’y renfermer une foule d’objets, et je vous donne la permission. »
C’étaient des compositions françaises d’une écriture compacte, mais d’une netteté et d’une clarté remarquables. Cette écriture lui était connue, et elle eut à peine besoin de jeter les yeux sur le nom qui se trouvait au bas de chaque thème pour dire à qui elle appartenait. On y lisait : « Shirley Keeldar, Sympson-Grove, » et la date remontait à quatre années auparavant.
Elle relia le paquet, et le tint un instant dans sa main, plongée dans une sorte de méditation. Il lui semblait qu’en ouvrant ce paquet elle eût v***é un dépôt.
« Vous voyez, ce sont les exercices de Shirley, dit nonchalamment Henry.
– Est-ce que vous les avez donnés à M. Moore ? Elle les a écrits avec mistress Pryor, je suppose.
– Elle les a écrits dans ma chambre d’étude, à Sympson-Grove, pendant qu’elle y demeurait avec nous. M. Moore lui enseignait le français… c’est sa langue maternelle.
– Je sais… Était-elle une bonne élève, Henry ?
– Elle était un peu sauvage et rieuse, mais j’aimais bien à l’avoir dans ma chambre ; elle rendait agréable les heures des leçons. Elle apprenait vite, on ne savait quand ni comment. Le français n’était rien pour elle. Elle le parlait couramment, aussi couramment que M. Moore lui-même.
– Était-elle obéissante ? vous donnait-elle du tourment ?
– Elle me donnait beaucoup de tourment sous un rapport : elle était étourdie, mais je l’aimais. Je suis désespérément amoureux de Shirley.
–Désespérément amoureux, vous, petit nigaud ! Vous ne savez ce que vous dites.
– Je suis désespérément amoureux d’elle. Elle est la lumière de mes yeux. Je l’ai dit hier soir à M. Moore.
– Il a dû vous réprimander pour parler ainsi avec exagération.
– Non. Il ne réprimande jamais, comme font les gouvernantes des jeunes filles. Il lisait, et il se contenta de sourire dans son livre en disant que, si miss Keeldar n’était pas plus difficile que cela, elle l’était moins qu’il ne l’avait pensé ; que je n’étais qu’un petit garçon boiteux et à la vue trouble. J’ai bien peur d’être un pauvre infortuné, miss Helstone. Je suis estropié, vous savez.
– Ne vous affectez pas de cela, Henry, vous êtes un très gentil petit garçon ; et, si Dieu ne vous a pas donné la santé et la force, il vous a doué d’un bon caractère, d’un cœur et d’un cerveau excellents.
– Je serai méprisé. Quelquefois je m’imagine que vous et Shirley me méprisez.
– Écoutez, Henry. En général, je n’aime pas les écoliers ; j’en ai même une grande horreur. Je vois en eux de petits scélérats qui prennent un barbare plaisir à tuer et à tourmenter les oiseaux, les insectes, les petits chats et tout ce qui est plus faible qu’eux ; mais vous êtes si différent, que j’éprouve une vive sympathie pour vous. Vous avez presque autant de sens qu’un homme (beaucoup plus, Dieu le sait, qu’un grand nombre d’hommes, se dit-elle) ; vous aimez la lecture, et vous pouvez parler avec bon sens de ce que vous lisez.
– J’aime la lecture. Je sais que j’ai du sens, et je sais aussi que j’ai du sentiment. »
En ce moment, miss Keeldar entra.
« Henry, dit-elle ! j’ai apporté ici votre goûter. Je le préparerai moi-même. »
Elle plaça sur la table un verre de lait frais, une assiette de quelque chose qui ressemblait assez à du cuir, et un objet qui avait la forme d’une fourchette.
« Que faites-vous donc là tous deux, mettant au pillage le bureau de M. Moore ?
– Nous examinons vos cahiers d’exercices, répondit Caroline.
– Mes vieux cahiers d’exercices ?
– Des cahiers d’exercices français. Voyez ! On doit y attacher du prix ; ils sont conservés soigneusement. »
Elle montrait le paquet. Shirley le saisit :
« Je ne savais pas qu’un seul existât encore, dit-elle. Je pensais que le tout avait servi depuis longtemps à allumer le feu, ou à faire les papillotes des servantes de Sympson-Grove. Pourquoi les avez-vous conservés, Henry ?
– Ce n’est pas moi qui les ai conservés. Je n’y aurais jamais songé. Il n’est jamais entré dans ma tête que des cahiers d’exercices fussent bons à quelque chose. M. Moore les avait placés là dans le tiroir le plus caché de son bureau ; il les a sans doute oubliés.
– C’est cela ; il les a oubliés, sans doute, répéta Shirley. Ils sont extrêmement bien écrits, dit-elle avec complaisance.
– Quelle petite fille étourdie vous étiez en ce temps-là, Shirley ! je me le rappelle si bien : vous étiez si svelte et si légère que, bien que vous fussiez grande, je pouvais vous enlever du plancher. Je vous vois encore avec votre abondante et longue chevelure et votre robe flottante. Vous aviez coutume de rendre gai M. Moore, c’est-à-dire dans le commencement. Je crois que par la suite vous lui donniez du chagrin. »
Shirley tourna les feuillets manuscrits et garda le silence ; un instant après elle dit : « Ceci fut écrit dans une après-midi d’hiver ; c’est la description d’un effet de neige.
– Je me rappelle, » dit Henry. M. Moore, après l’avoir lue s’écria : « Voilà le français gagné. Il dit que c’était très bien. Ensuite vous lui fîtes dessiner, à la sépia, le passage que vous aviez décrit.
– Vous n’avez donc pas oublié, Henry ?
– Nullement. Nous fûmes tous réprimandés ce soir-là, pour n’être pas descendus au thé lorsqu’on nous avait appelés. Je me rappelle mon précepteur assis à son chevalet, et vous debout derrière lui, tenant la chandelle, et le regardant dessiner la roche neigeuse, le pin, le daim couché dessous, et la demi-lune au-dessus.
– Où sont ses dessins, Harry ? Caroline désirerait les voir.
– Dans son portefeuille ; mais il est fermé, et il a la clef.
– Demandez-la-lui lorsqu’il rentrera.
– Vous devriez la lui demander vous-même, Shirley ; vous êtes réservée avec lui maintenant ; vous êtes devenue pour lui une fière lady : j’ai remarqué cela.
– Shirley, vous êtes réellement une énigme, murmura Caroline à son oreille. Quelles étranges découvertes je fais maintenant jour par jour ! Moi qui pensais avoir votre confiance ! inexplicable créature ! même ce jeune garçon vous blâme.
– J’ai oublié le bon vieux temps, vous voyez, Harry, dit miss Keeldar, répondant au jeune Sympson, et n’ayant pas l’air d’entendre Caroline.
– Ce que vous n’auriez jamais dû faire ; vous n’êtes pas digne d’être l’étoile du matin d’un homme, si vous avez une si courte mémoire.
– L’étoile du matin d’un homme, vraiment ! et par cet homme vous voulez vous désigner vous-même, je suppose. Allons ! buvez votre lait frais pendant qu’il est chaud. »
Le jeune boiteux se leva et se dirigea clopin-clopant vers le feu. Il avait laissé sa béquille près de la cheminée.
« Mon pauvre cher infirme ! murmura Shirley de sa plus douce voix, en l’aidant à marcher.
– Qui aimez-vous le mieux de moi ou de Sam Wynne, Shirley ? demanda le jeune garçon en s’asseyant dans la chaise à bras.
– Oh ! Harry ! Sam Wynne est l’objet de mon aversion : vous êtes mon favori.
– De moi ou de Malone ?
– Vous encore, mille fois.
– Cependant ce sont de grands jeunes hommes qui ont des favoris et six pieds de haut.
– Tandis que vous, aussi longtemps que vous vivrez, vous ne serez jamais autre chose qu’un pâle petit boiteux.
– Oui, je le sais.
– Cela ne doit pas vous attrister. Ne vous ai-je pas dit souvent qu’il y avait un homme qui était presque aussi petit, aussi pâle, aussi souffrant que vous, et qui est cependant aussi puissant qu’un géant, aussi brave qu’un lion ?
– L’amiral Horace ?
– L’amiral Horace, vicomte Nelson et duc de Bronti, grand par le cœur comme un Titan, brave et héroïque comme les plus braves des temps de chevalerie, qui dirige la puissance de l’Angleterre, commande ses forces sur mer, et lance la foudre sur les flots.
– Un grand homme ; mais je ne suis pas guerrier, Shirley. Et cependant mon esprit est si impatient, je brûle jour et nuit, pourquoi, je ne puis le dire, pour être, pour faire, pour souffrir, je pense.
– Harry, c’est votre intelligence, qui est plus forte et plus âgée que votre corps, qui vous tourmente. Elle se trouve captive, enchaînée dans un esclavage physique. Mais elle opérera sa propre rédemption, cependant. Étudiez avec soin, non seulement les livres, mais le monde. Vous aimez la nature ; aimez-la sans craindre. Soyez patient, attendez le cours du temps. Vous ne serez ni un soldat ni un marin, Henry ; mais, si vous vivez, vous serez, écoutez ma prophétie, vous serez un auteur, peut-être un poète.
– Un auteur ! c’est un éclair, un éclair de lumière pour moi ! je veux… je veux écrire un livre que je puisse vous dédier.
– Oui, vous l’écrirez, afin de donner à votre âme son soulagement naturel. Dieu ! mais que dis-je ? et quel bien peuvent produire ces paroles indiscrètes ? Henry, voici votre gâteau d’avoine ; mangez et vivez.
– Très volontiers !
– Ici ! s’écria une voix en dehors de la fenêtre ouverte ; je connais l’odeur du déjeuner. Miss Keeldar, puis-je entrer et en prendre ma part ?
– Monsieur Hall (c’était M. Hall, et avec lui Louis Moore, revenant de leur promenade), il y a un goûter convenable servi dans la salle à manger, et une réunion de gens convenables assis autour : vous pouvez vous joindre à cette société et partager leur chère si cela vous convient ; mais, si votre mauvais goût vous conduit à préférer le goûter irrégulier que nous faisons ici, montez et faites comme nous.
– J’approuve le parfum, et je me laisserai conduire par le nez, » répondit M. Hall, qui fit à l’instant son entrée, accompagné de Louis Moore. Les yeux de ce dernier tombèrent sur son bureau ravagé. Voleurs ! s’écria-t-il. Henry, vous méritez la férule.
– Alors, donnez-la à Shirley et à Caroline ; ce sont elles qui sont coupables, dit Henry, songeant plus à produire de l’effet qu’à dire la vérité.
– Traître et faux témoin ! s’écrièrent à la fois les deux jeunes filles. Nous n’avons jamais mis la main sur la chose d’autrui, excepté dans un esprit de louable recherche.
– Je n’en doute pas, dit Moore avec son rare sourire. Et qu’avez-vous fureté, dans votre esprit de louable recherche ?
Il aperçut le tiroir intérieur ouvert. « Ce tiroir est vide, dit-il. Qui a pris… ?
– Voilà ! Voilà ! » se hâta de répondre Caroline en remettant le petit paquet à sa place.
Il ferma le tiroir avec une petite clef attachée à sa chaîne de montre, remit en ordre les autres papiers, ferma le bureau et s’assit sans faire d’autre remarque.
« Je pensais que vous auriez grondé beaucoup plus, monsieur, dit Henry. Les jeunes filles méritent une réprimande.
– Je les livre à leur propre conscience.
– Elle les accuse de crimes médités aussi bien que de crimes accomplis, monsieur. Si je n’avais pas été ici, elles eussent traité votre portefeuille comme elles ont traité votre bureau ; mais je leur ai dit qu’il était fermé à clef.
– Voulez-vous goûter avec nous ? dit Shirley, s’adressant à Moore, et paraissant désireuse de changer le cours de la conversation.
– Certainement, si je le peux.
– Vous serez réduit au lait frais et au gâteau d’avoine du Yorkshire.
– Va pour le lait frais, dit Louis. Mais pour votre gâteau d’avoine !… et il fit une grimace significative.
– Il ne peut le manger, dit Henry ; il lui semble que ce soit du pain de son fait avec de la levure aigre.
– Alors, par une faveur spéciale, nous lui accorderons quelques craquelins. »
L’hôtesse sonna et donna ses ordres, qui furent aussitôt exécutés. Elle-même mesura le lait et distribua le pain au petit cercle qui entourait le feu brillant de la salle d’étude. Elle prit ensuite la place de rôtisseur général, et s’agenouillant devant le foyer, la fourchette à la main, elle s’acquitta de cette fonction avec dextérité. M. Hall, qui aimait toute innovation aux usages ordinaires, et auquel le grossier gâteau d’avoine semblait, par la force de l’habitude, aussi savoureux que la manne, était dans sa plus belle humeur. Il causait et riait joyeusement, tantôt avec Caroline, qu’il avait placée à son côté, tantôt avec Shirley, puis ensuite avec Louis Moore. Louis monta sa gaieté à l’unisson de celle de M. Hall ; il ne riait pas beaucoup, mais il disait du ton le plus tranquille les choses les plus spirituelles. De graves sentences auxquelles il savait donner un tour inattendu, une saveur et un piquant tout nouveaux, tombaient sans apprêt de ses lèvres. Il prouva qu’il était ce que pensait de lui M. Hall, un compagnon d’agréable société. Caroline était émerveillée de son humeur, mais plus encore de son entière possession de lui-même. Aucune personne présente ne paraissait exercer sur lui la moindre impression de contrainte ; et cependant la froide et fière miss Keeldar était là agenouillée devant le feu, presque à ses pieds.
Mais Shirley n’était plus ni froide, ni fière, du moins en ce moment. Elle ne paraissait pas s’apercevoir de l’humilité de la fonction qu’elle remplissait, ou si elle s’en apercevait, c’était seulement pour y goûter un charme. Son orgueil ne se révoltait nullement de voir le précepteur de son cousin faire partie du cercle pour lequel elle remplissait l’office de servante ; elle n’avait pas la moindre répugnance à lui offrir de ses mains le pain et le lait comme aux autres. De son côté, Moore acceptait de sa main sa portion avec autant de calme que s’il eût été son égal.
« Vous avez trop chaud, maintenant, lui dit-il après qu’elle eût tenu la fourchette pendant quelque temps ; laissez-moi prendre votre place. »
Et il lui prit la fourchette avec une sorte de calme autorité à laquelle elle se soumit passivement, sans lui résister ni le remercier.
« J’aimerais à voir vos peintures, Louis, dit Caroline après que le somptueux goûter fut terminé. Et vous, monsieur Hall ?
– Pour vous faire plaisir, je dirai comme vous ; mais, pour mon compte, j’ai rompu avec lui comme artiste : j’ai eu assez de lui en cette qualité dans le Cumberland et le Westmoreland. Nous avons plus d’une fois attrapé une averse dans les montagnes à cause de son obstination à demeurer assis sur son tabouret de campagne, saisissant les effets des nuages, du brouillard qui se formait, des éclaircies de soleil, que sais-je ?
– Voici le portefeuille, dit Henry, l’apportant d’une main et s’appuyant de l’autre sur sa béquille. »
Louis le prit, mais il demeura assis, comme s’il attendait que quelque autre parlât. Il semblait ne vouloir l’ouvrir que si Shirley daignait se montrer intéressée à l’exhibition.
« Il nous fait attendre pour aiguiser notre curiosité, dit-elle.
– Vous savez l’ouvrir, dit Louis en lui donnant la clef. Vous m’avez cassé une fois la serrure ; essayez, maintenant. »
Elle ouvrit, et monopolisant le contenu, elle eut elle-même la première vue de toutes les esquisses. Elle jouit de la faveur, si c’était une faveur, en silence, sans faire le moindre commentaire. Moore se tenait debout derrière elle et regardait par-dessus son épaule, et, lorsqu’elle avait fini et que les autres regardaient encore, il quittait son poste et se promenait dans la chambre.
Une voiture fut entendue dans l’avenue ; la cloche de la grande porte retentit. Shirley tressaillit.
« Ce sont des visiteurs, dit-elle, et je vais être appelée. J’ai une jolie figure, comme ils disent, pour recevoir de la compagnie ! Henry et moi avons été dans le jardin cueillir des fruits la moitié de la matinée. Oh ! quand pourrai-je me reposer sous ma vigne et mon figuier ! Heureuse la femme du chef indien, qui n’a aucun devoir de salon à remplir, et peut demeurer assise dans un coin de son paisible wigwam, occupée à tresser des nattes ou à caresser ses petits enfants ! Je veux émigrer dans les forêts de l’Ouest. »
Louis Moore sourit.
« Pour épouser un Nuage-Blanc ou un Gros-Buffle, et après le mariage vous vouer à la douce tâche de labourer le champ de maïs de votre seigneur, tandis qu’il fumera sa pipe ou boira de l’eau-de-vie ? »
Shirley paraissait disposée à répondre ; mais à ce moment la porte de la salle d’étude s’ouvrit pour laisser entrer M. Sympson. Ce personnage sembla pétrifié en voyant le groupe placé devant le feu.
« Je vous croyais seule, miss Keeldar, dit-il. Je trouve toute une réunion. »
Et évidemment, d’après son air choqué et scandalisé, s’il n’avait reconnu dans une des personnes présentes un ecclésiastique, il n’eût pas manqué de se livrer à une philippique sur les habitudes excentriques de sa nièce : le respect pour la robe l’arrêta.
« Je voulais simplement vous annoncer, continua-t-il froidement, que la famille de Walden-Hall, M. et mistress Wynne, misses et M. Sam Wynne, sont au salon. »
Puis il fit un salut et se retira.
« La famille de Walden-Hall ! il ne pouvait m’arriver pis, » murmura Shirley.
Elle demeura assise, l’air un peu contrariée, et peu disposée à se rendre au salon. La chaleur du feu avait coloré son visage ; plus d’une fois ses cheveux noirs avaient été échevelés par le vent pendant la matinée. Elle n’était vêtue que d’une légère et ample robe de mousseline ; le châle qu’elle portait dans le jardin était drapé en plis négligés autour de sa taille. Son aspect avait quelque chose d’indolent, de sauvage, de pittoresque et de singulièrement joli, plus joli que de coutume, comme si quelque émotion intérieure eût donné une fraîcheur et une expression nouvelles à ses traits.
« Shirley, Shirley, vous devez y aller, murmurait Caroline.
– Je me demande pourquoi. »
Elle leva les yeux, et vit dans la glace qui surmontait la cheminée M. Hall et Louis Moore qui la regardaient gravement.
« Si, dit-elle avec un sourire, si une majorité de la compagnie présente maintient que les gens de Walden-Hall ont des droits à mes civilités, je soumettrai mes inclinations à mes devoirs. Que ceux qui pensent que je dois aller lèvent la main. »
De nouveau elle consulta le miroir, qui réfléchit un vote unanime contre elle.
« Vous devez y aller, dit M. Hall, et vous comporter courtoisement aussi. Vous avez des devoirs envers la société. Il ne vous est pas permis de faire seulement ce qui vous fait plaisir. »
Louis Moore fut du même avis.
Caroline, s’approchant d’elle, lissa ses boucles flottantes, donna à son costume une grâce plus décente, mais moins artistique, et Shirley fut mise hors de la chambre, protestant par une moue significative contre son renvoi.
« Il y a dans sa personne un charme curieux, dit M. Hall lorsqu’elle fut partie. Maintenant, ajouta-t-il, il faut que je m’en aille, car Sweeting est allé visiter sa mère, et il y a deux enterrements à faire.
– Henry, prenez vos livres, voici l’heure de la leçon, dit Moore en s’asseyant à son pupitre.
– Un charme curieux ! répéta l’élève lorsque lui et son maître furent laissés seuls. C’est vrai. N’est-ce pas une sorte de blanche enchanteresse ? demanda-t-il.
– De qui parlez-vous, monsieur ?
– De ma cousine Shirley.
– Pas de questions oiseuses. Étudiez en silence. »
M. Moore avait la physionomie et la parole sévères. Henry connaissait cette disposition ; elle était rare chez son précepteur, mais, quand elle se montrait, il en avait peur : il obéit.