II
Le véhicule arriva en haut d’une montagne où les Français avaient construit le siège des autorités locales coloniales de Demnate, à côté d’une grande caserne. En bas, on apercevait, blottie au fond de la vallée verte, la vieille cité de Demnate avec son enceinte rectangulaire crénelée garnie de plusieurs tours. Le tout était en terre pisée.
Au-dessus de la ville donc, ces gros bâtiments de l’ancienne administration française servaient de résidence et de bureaux aux nouvelles autorités marocaines. Les édifices étaient nombreux et spacieux. À l’intérieur de l’enceinte qui les clôturait, se dressaient de nombreux et divers arbres notamment des eucalyptus. Le long des allées, il y avait encore des restes de fleurs. On aurait dit que les occupants avaient emporté avec eux les fleurs et la patine des murs.
Les cinq kilomètres restants étaient formés de virages successifs. Ils furent parcourus rapidement par le véhicule telle une descente de toboggan. Tantôt, il se dirigeait vers le nord et tantôt vers le sud. Abdel Adim eut un début de vertige lorsque le car traversa un petit pont avant de continuer tout droit vers la muraille qui entourait l’agglomération.
L’autocar passa devant quelques nouvelles administrations et des villas généralement de fonction ou de la toute nouvelle bourgeoisie créée par le Makhzen (le pouvoir marocain). Ensuite, il traversa le grand portail et rentra au milieu de la petite et vieille cité. Il s’arrêta sur une minuscule placette. Tous les voyageurs descendirent. C’était le terminus.
Abdel Adim déposa ses affaires dans un bureau faisant office de consigne. Il alla à l’unique hôtel populaire, toujours à l’intérieur de la cité, en face du bureau de poste. Il voulait y prendre une chambre. Effectivement, il prit une sans toilettes mais avec, en face, une vue imprenable sur les vergers derrière les remparts et, à gauche, sur les hautes montagnes de l’Atlas. Fatigué, il s’étendit sur le lit, et durant une heure, il lut un recueil de nouvelles en arabe et s’endormit.
Le cœur battant, il alla le lendemain matin, voir l’école où il était affecté. Un adolescent accepta de le conduire. Les deux passèrent devant la vieille synagogue Ben Hakkou devenue mosquée, sans une seule retouche. Avant de partir, les Juifs avaient vendu leur lieu de culte à un m******n qui en a donc fait une maison d’Allah.
Dans ce quartier des artisans ou Mellah, les ruelles étaient toutes cimentées. On n’y voyait que de jeunes femmes musulmanes généralement voilées. Certaines de celles-ci se tenaient sur la porte des vieilles maisons. Elles ouvraient parfois leurs voiles pour sourire aux passants. L’instituteur se rappela le vieux Mellah de Marrakech : Beaucoup de femmes prostituées avaient occupé les vieilles bâtisses abandonnées par les Juifs, avant que les loups et les requins de l’immobilier se mirent à se les arracher.
— Où sont passés les Juifs ? Je suis bien dans un Mellah !? demanda-t-il au jeune écolier, qui l’accompagnait pour lui montrer l’école israélite du quartier des artisans.
— Ils sont presque tous partis. Il n’y a plus que des femmes musulmanes ici !
— Même ceux de Demnate ! Les Sionistes ont ratissé très large ! dit l’instituteur surpris.
— Ah ! Oui ! Les Sionistes sont tous partis ! dit l’adolescent, qui comme beaucoup d’adultes confondait Juif et Sioniste. Cette confusion était alimentée et entretenue par les nationalistes en plein essor, parfois malgré eux car le peuple adorait ce qui était simple et préférait donc mettre tous les Juifs dans le même ensemble.
L’instituteur ne savait pas quoi penser ni quoi dire. Il finira par comprendre qu’à Demnate, le départ des Juifs a causé un véritable et réel assassinat de l’artisanat car la communauté juive de la cité était essentiellement composée de bons artisans comme beaucoup d’autres communautés à travers tout le royaume.
Abdel Adim voyait un quartier des artisans sans artisanat. Il marchait derrière l’enfant-guide. Ils croisèrent un ânier portant des grappes de carottes et qui leur lança un salam alikom furtif en continuant vers le centre de la ville pour y vendre sa marchandise.
Au bout de la grande ruelle, ils sortirent des remparts par une petite porte et se trouvèrent, cent mètres plus loin, en face d’un mur haut récemment repeint à la chaux teintée ocre. Un mur tout ocre. C’était la clôture de l’école. L’enfant dit :
— Voici le directeur de l’école ! »
Celui-ci était à l’entrée de l’établissement. Il bricolait sa vieille voiture Peugeot 203. Quand il sentit qu’on s’approchait de lui, il sortit sa tête du moteur de l’auto.
— Bonjour, monsieur le directeur ! dit Abdel Adim.
— Salam alik wa rahmatou Allah ! Je ne peux pas vous serrer la main, j’ai de la graisse ! répondit l’homme en darija marocain.
— C’est bien l’école israélite du quartier des artisans de Demnate ?
— Oui ! Mais comme les Juifs sont presque tous déjà partis, notre Ministère de l’Éducation Nationale l’a prise pour en faire une école primaire m*******e. On n’a pas encore changé son nom !
Peut-être que nos responsables éducatifs arabes et musulmans attendaient que les Juifs marocains finissent de construire Ashdod en Israël pour enfin trouver un nom à « l’école israélite du quartier des artisans de Demnate » devenue la leur comme par enchantement. On devrait lui donner le nom d’un grand Juif. Il y a toute une liste des Juifs d’Andalousie. Pensa le jeune homme.
— Monsieur, je croyais que j’étais affecté dans une école juive pour des Juifs ou au moins avec quelques-uns ! dit le maître.
Le directeur, un quinquagénaire, ne dit rien. Il ne regarda même pas l’affectation que lui tendait Abdel Adim. Rapidement, il replongea sa tête dans le moteur de son automobile et lança à haute voix :
— Reviens demain ! C’est la signature du PV, le Procès-Verbal de la rentrée et la rentrée des classes ! »
Cette école israélite du quartier des artisans était juste à proximité et en dehors des vieux remparts. Elle était proche de la petite rivière et voisine de vergers verdoyants. Une piste de deux cents mètres environ y conduisait le long des remparts vers l’entrée de cette vieille cité d’une douzaine de milliers d’habitants.
Ces derniers sont devenus presqu’exclusivement des Musulmans. Jusqu’à peu, une très importante communauté juive vivait dans cette Demnate amazighe située dans une vallée, entre des montagnes fertiles. Il y avait, à l’ouest, non loin de la cité, un important saint juif : Rabi David Draa et un saint judéo m******n : Sidi M’hasser dont la rivière porte le nom. Le Oued M’hasser : toute une symbolique de bonne coexistence pacifique.
Demnate fut construite en 998, soit quarante ans avant Marrakech. Avec sa sœur du Nord, Sefrou « elle était le second endroit au Maroc où les Juifs étaient les plus heureux », écrit Charles de Foucauld.
Le Mellah a vu le jour après la querelle sanguinaire de 1854 dont la principale cause fut une malheureuse et grosse dispute pour l’eau, l’or bleu : Des Juifs étaient accusés de la polluer. Cependant, le nombre des victimes juives fut moins du un dixième de celles musulmanes lors de la bataille de 1907.
Cette année-là, l’armée du jeune Sultan de Fès, Moulay Abdel Aziz, fut vaincue à Demnate même par celle de son frère le Sultan Moulay Hafid de Marrakech soutenu par les Français et par les caïds Madani Glaoui et Mtougui. Autrement dit, en un peu plus d’un demi-siècle, à cet endroit, beaucoup de sang marocain a coulé. Du sang juif et m******n, ce qui donne toute sa signification à la première syllabe, dem, de Demnate.
Avant qu’ils ne commençassent à être troués comme du gruyère, les remparts avaient trois portes dont une grande avec un portail arqué hispano-mauresque. Les deux immenses battants en bois de celui-ci avaient disparu. L’ouverture récemment agrandie permettait le passage de camions et d’autocars. Elle ressemblait à une blessure inqualifiable dans un corps souffrant d’être trop fragile car en terre pisée.
À quelques dizaines de mètres de l’entrée de son établissement, l’instituteur se retrouva donc seul au milieu des vergers. Il regardait le mur de l’école puis décida de se promener dans les champs environnants. Presque tous les vergers étaient libres d’accès.
Il n’y avait pas encore cette course folle à la possession des lopins de terre autour de nos villes et villages petits ou grands. Les grosses et insolentes spéculations sauvages foncières et immobilières n’avaient pas encore vu le jour. On n’avait donc pas clôturé ces champs qui seront promis au triste béton quelques années après.
La course à la propriété s’accélérera à mesure que le départ des Juifs se complétera et vieillira. On dirait que, en partant, les Hébreux avaient tiré très très loin et avec eux la longue ficelle du démarrage d’un moteur : celui d’un capitalisme sauvage à la piquante sauce islamique dont la machine infernale allait faire des chapelets de gros dégâts. Ces derniers seront aussi bien moraux, humains que matériels.
Ainsi, l’instituteur était affecté dans une école israélite sans Israélites. Il ne savait absolument pas quoi penser ni comment se comporter. Il était plus ou moins étourdi. Mais un ânier le réveilla en le poussant légèrement sur le côté de l’étroit sentier entre les vergers, pour le dépasser. Abdel Adim humait l’air frais, sain et vivifiant ainsi que le parfum des nombreuses feuilles qui restaient encore vertes et qui se mêlaient à l’or et au pourpre de l’automne.
C’était le début de cette saison. Il reçut des feuilles d’arbre sur la tête sans savoir quel arbre les avait jetées. Diverses espèces coexistaient autour du passage. Abdel Adim s’assit sur une grosse pierre et se met à penser. En voyant un tas de feuilles mortes, il eut à la tête toutes ces préparations qu’il devrait faire chaque jour sur des fiches brisoles pour les leçons, d’arabe, de mathématiques, de français et d’éducation islamique.
Il craignait de ne pas être capable d’enseigner ces deux langues très différentes. Mais, en pensant qu’il devait aussi enseigner l’explication du Coran : faire mémoriser le texte saint et les règles de la pratique islamique selon la charia version de l’imam Malik, il sourit.
Depuis que Hassan II a obligé, un jour, les lycéens à prier, il ne priait plus. Il se souvint de la plus comique prière collective de sa vie. C’était sur le terrain de hand-ball du lycée Ibn Abbad de la ville ocre, lorsque le Ministère décida, pour endiguer les marxistes, d’obliger les élèves à prier. C’était un concours à qui péterait le mieux ou à qui pisserait juste une goutte dans son pantalon, pour annuler d’hypothétiques ablutions préalables à toute prière.
Les surveillants et les répétiteurs faisaient les gardiens debout autour des jeunes dont la grande majorité se moquait de la prière islamique. Les professeurs d’arabe devaient jouer le rôle d’imams. Mais beaucoup d’entre eux refusèrent y compris les nombreux enseignants « coopérants » arabes venus du Moyen-Orient. C’étaient des Égyptiens, des Syriens, des Irakiens et bien sûr nos frères les Palestiniens.
Comme un tas d’autres « expériences » dans le domaine de l’Éducation Nationale, cette prière collective obligatoire ne dura qu’un jour. Ensuite, chacun pouvait choisir librement et en principe, entre le paradis promis aux bons musulmans et l’enfer promis aux mécréants ou, troisième voie : compter sur le grand pardon d’Allah Clément et Miséricordieux.
Les années après, les lycéens camarades d’Abdel Adim qui réussiront, par exemple en politique, devront nécessairement prier sinon ils risqueront d’être excommuniés ou au moins d’être mal vus par les gens redevenus nettement plus musulmans qu’avant… C’est comme en physique où seuls les ions et les micros particules sont relativement plus libres à condition de rester invisibles. Libres de ne pas prier, libres de boire l’alcool, libres de faire l’amour hors mariage, libres de manger du porc, libres de manger ramadan, libre de penser librement…
La communauté m*******e, en effet, se perçoit comme un corps solide et uni. Les croyants sont définis comme étant les « briques d’un mur », les « soldats d’une armée ». Autrement dit, il n’y a pas de place réelle pour les gens différents. Ils doivent se convertir ou adopter un profil bas voire, normalement, payer une petite taxe spéciale conformément à la charia. Ils n’ont qu’à bien raser les murs pour être tolérés. Une tôle errance. Une tôle très épaisse en fer noir !
Évidemment que ce n’est pas du tout toujours et partout comme cela que ça se passe heureusement ! Il y a des périodes et des endroits où règne une véritable et parfaite tolérance entre la communauté m*******e très majoritaire et la communauté minoritaire, juive, par exemple. Ce fut le cas durant des siècles aussi bien dans les villes que dans les campagnes marocaines.
En tant que m******n, Abdel Adim devait ou se sentir supérieur aux Juifs ou être très jaloux de leur supériorité. Lorsqu’il s’est intéressé à Karl Marx, il a bien appris que ce philosophe était un mauvais Juif, un Juif marginal et donc, en fin de compte, peu ou pas du tout juif. À sa connaissance, Marx n’a jamais mis les pieds dans une synagogue sauf, dit-on, lors de sa visite à Alger.
La hiérarchisation entre les diverses communautés religieuses allait de soi, en principe, dans la pensée dominante qui enveloppait l’instituteur en train de mûrir. On lui a très bien répété qu’il y avait d’abord les bons musulmans (A) puis les Gens du Livre (les judéo-chrétiens) (B), puis les mauvais animistes (C) et enfin les très mauvais athées (D).