I.-2

2056 Mots
– Qui est-ce ? demanda K. ; le comte ? Il se tenait devant le tableau, il n’avait même pas regardé l’aubergiste. – Non, dit l’hôte, c’est le portier. – Ils ont vraiment un beau portier dans ce Château, déclara K., dommage que son fils lui ressemble si peu. – Mais non, dit l’aubergiste, et il fit pencher K. pour lui chuchoter à l’oreille : – Schwarzer a exagéré hier soir, son père n’est que sous-portier, et encore l’un des derniers. L’aubergiste faisait dans cet instant à K. l’effet d’un enfant. – Ah ! l’animal ! dit K. en riant. Mais l’aubergiste ne rit pas, il déclara : – Son père est puissant lui aussi. – Allons donc ! dit K., tu crois tout le monde puissant, peut-être même moi ? – Non, toi, dit l’hôte d’une voix timide mais d’un ton grave, je ne te crois pas puissant. – Tu observes fort bien, dit K. ; en effet, entre nous, je ne suis pas puissant ; sans doute, je n’ai pas moins de respect que toi pour ceux qui le sont, seulement je suis moins franc, je ne veux pas toujours l’avouer. Et il tapota la joue de l’hôte pour le consoler et gagner ses bonnes grâces. L’autre sourit alors un peu. Il ressemblait vraiment à un adolescent avec son visage délicat et son menton presque sans barbe. Comment s’était-il apparié avec cette femme volumineuse et d’air âgé que l’on voyait remuer, les coudes loin du corps, par la petite fenêtre qui donnait sur la cuisine ? Mais K. ne voulait plus sonder l’homme ; il eût craint de chasser le sourire qu’il avait fini par obtenir. Aussi lui fit-il simplement signe d’ouvrir la porte et il sortit dans la rue où l’accueillit un beau matin d’hiver. Maintenant il voyait le Château qui se détachait nettement là-haut dans l’air lumineux ; la neige qui s’étalait partout en couche mince en accusait nettement le contour. Elle semblait d’ailleurs moins épaisse sur la montagne qu’au village où K. avait autant de peine à marcher que la veille sur la grand-route. La neige montait jusqu’aux fenêtres des cabanes et pesait lourdement sur les toitures basses, tandis que là-haut, sur la montagne, tout avait un air dégagé, tout montait librement dans l’air, c’était du moins ce qu’il semblait d’ici. En somme, tel qu’on le voyait ainsi de loin, le Château répondait à l’attente de K. Ce n’était ni un vieux Château féodal ni un palais de date récente, mais une vaste construction composée de quelques bâtiments à deux étages et d’un grand nombre de petites maisons pressées les unes contre les autres ; si l’on n’avait pas su que c’était un Château on aurait pu croire qu’on avait affaire à une petite ville. K. ne vit qu’une tour et ne put discerner si elle faisait partie d’une maison d’habitation ou d’une église. Des nuées de corneilles décrivaient leurs cercles autour d’elle. K. poursuivit son chemin, les yeux braqués sur le Château ; rien d’autre ne l’inquiétait. Mais en se rapprochant il fut déçu ; ce Château n’était après tout qu’une petite ville misérable, un ramassis de bicoques villageoises que rien ne distinguait, sinon, si l’on voulait, qu’elles étaient toutes de pierre, mais le crépi semblait parti depuis longtemps et cette pierre semblait s’effriter. Un souvenir fugitif vint frapper l’esprit de K… : il songea à sa ville natale. Elle le cédait à peine à ce prétendu Château ; si K. n’était venu que pour le voir, ç’aurait été un voyage perdu et il aurait mieux fait d’aller revoir sa patrie où il n’était plus retourné depuis si longtemps. Il comparait en pensée le clocher de son village avec la tour qui se dressait là-haut. Celle du clocher, sûre d’elle, montait tout droit sans une hésitation et se rajeunissait en haut, terminée par un large toit qui la couvrait de tuiles rouges ; c’était un bâtiment terrestre, bien sûr, – que pouvons-nous construire d’autre ? – mais qui plaçait son but plus haut que le plat ramassis des petites maisons et qui prenait une expression plus lumineuse au-dessus des tristes jours et du travail quotidien. La tour d’ici – la seule que l’on vît – était la tour d’une maison d’habitation – on s’en rendait compte maintenant, – peut-être celle du corps principal du Château ; c’était une construction ronde et uniforme dont le lierre recouvrait gracieusement une partie ; elle était percée de petites fenêtres que le soleil faisait étinceler ; elle avait quelque chose de fou et se terminait par une sorte de plate-forme dont les créneaux incertains, irréguliers et ruineux, gravaient dans un ciel bleu des dents qui semblaient avoir été dessinées par la main craintive ou négligente d’un enfant. On eût dit qu’un triste habitant, contraint de vivre enfermé dans la pièce la plus reculée de la maison, avait crevé le toit et s’était levé pour se montrer au monde. K. s’arrêta encore une fois, comme si ces haltes lui eussent permis de mieux réfléchir. Mais il fut dérangé. Derrière l’église près de laquelle il s’était arrêté – ce n’était qu’une chapelle agrandie, pour recevoir les fidèles, par des corps de maçonnerie qui lui donnaient de faux airs de grange, – derrière l’église du village se trouvait l’école. C’était un long bâtiment bas, qui mariait étrangement le caractère du provisoire et celui des très vieilles choses, au fond d’un jardin grillé transformé en steppe neigeuse par la saison. Les enfants en sortaient avec l’instituteur. Ils entouraient leur maître d’une troupe compacte, tous les regards étaient fixés sur le maître et toutes les langues se démenaient ; les enfants parlaient si vite que K. ne comprenait rien. L’instituteur, un jeune homme, petit et étroit d’épaules, mais sans être ridicule, et qui se tenait très droit, avait aperçu K. du plus loin ; il faut dire que K., en dehors de ce groupe, était le seul homme qu’on pût voir jusqu’à l’horizon. En sa qualité d’étranger il salua le premier le petit homme autoritaire. – Bonjour, monsieur l’instituteur, dit-il. Tous les enfants se turent d’un coup ; ce silence soudain, préludant à ses mots, dut plaire au jeune instituteur. – Vous regardez le Château ? demanda-t-il plus doucement que K. ne s’y fût attendu, mais sur un ton qui semblait désapprouver cette occupation. – Oui, dit K., je ne suis pas d’ici, je ne suis arrivé que d’hier. – Le Château ne vous plaît pas ? demanda hâtivement l’instituteur. – Comment ? riposta K., un peu ahuri ; puis il répéta la question plus doucement : Le château ne me plaît pas ? Pourquoi voulez-vous qu’il ne me plaise pas ? – Aucun étranger ne le trouve à son goût, dit l’instituteur. Pour éviter une réponse désagréable, K. détourna le cours de l’entretien et demanda : – Vous connaissez sans doute le comte ? – Non, dit l’instituteur qui voulut s’en aller. Mais K. ne le lâcha pas et demanda encore : – Comment ! Vous ne connaissez pas le comte ? – Comment le connaîtrais-je ? dit l’instituteur tout bas, et il ajouta en français à haute voix : Songez à la présence de ces enfants innocents. K. en prit motif pour demander : – Pourrai-je venir vous voir, Monsieur l’instituteur ? Je dois rester longtemps ici et je me sens déjà un peu seul ; je ne suis fait ni pour les paysans ni, sans doute, pour le Château. – Il n’y a pas de différence entre les paysans et le Château, dit l’instituteur. – Soit, dit K., mais cela ne change rien à ma situation. Ne pourrai-je venir vous voir ? – J’habite chez le boucher, dans la petite rue du Cygne. C’était un renseignement plutôt qu’une invitation, K. répondit cependant : – Eh bien, merci, je passerai. L’instituteur fit un signe de tête et partit avec les enfants qui se remirent immédiatement à crier. Ils disparurent bientôt au fond d’une ruelle abrupte. Mais K. restait distrait, fâché de l’entretien. Pour la première fois depuis son arrivée il ressentait une vraie fatigue. Le long chemin qu’il avait dû faire pour venir ne l’avait pas épuisé pendant l’effort lui-même ; comme il avait marché patiemment ces jours-là, pas après pas, sur cette longue route ! Les suites de ce surmenage se faisaient sentir maintenant, et c’était au mauvais moment. Il éprouvait un irrésistible besoin de faire de nouvelles connaissances, mais toutes celles qu’il trouvait augmentaient sa fatigue {i} . S’il se contraignait dans son état présent à poursuivre sa promenade jusqu’à l’entrée du Château, ce serait plus que suffisant. Il poursuivit donc son chemin ; mais que ce chemin était long ! En effet la route qui formait la rue principale du village, ne conduisait pas à la hauteur sur laquelle s’élevait le Château, elle menait à peine au pied de cette colline, puis faisait un coude qu’on eût dit intentionnel, et, bien qu’elle ne s’éloignât pas davantage du Château, elle cessait de s’en rapprocher. K. s’attendait toujours à la voir obliquer vers le Château, c’était ce seul espoir qui le faisait continuer ; il hésitait à lâcher la route, sans doute à cause de sa fatigue, et s’étonnait de la longueur de ce village qui ne prenait jamais de fin ; toujours ces petites maisons, ces petites vitres givrées et cette neige et cette absence d’hommes… Finalement il s’arracha à cette route qui le gardait prisonnier et s’engagea dans une ruelle étroite ; la neige s’y trouvait encore plus profonde ; il éprouvait un mal horrible à décoller ses pieds qui s’enfonçaient, il se sentit ruisselant de sueur et soudain il dut s’arrêter, il ne pouvait plus avancer. Il n’était d’ailleurs pas perdu : à droite et à gauche se dressaient des cabanes de paysans : il fit une boule de neige et la lança contre une fenêtre. Aussitôt la porte s’ouvrit – la première porte qui s’ouvrait depuis qu’il marchait dans le village – et un vieux paysan apparut sur le seuil, aimable et faible, la tête penchée sur le côté, les épaules couvertes d’une peau de mouton brune. – Puis-je entrer un instant chez vous ? demanda K., je suis très fatigué. Il n’entendit pas la réponse du vieux mais accepta avec reconnaissance la planche qu’on lui lança sur la neige et qui le tira aussitôt d’embarras ; en quatre pas il fut dans la salle. Une grande salle crépusculaire : quand on venait du dehors, on ne voyait d’abord rien. K. trébucha contre un baquet, une main de femme le retint. Des cris d’enfants venaient d’un coin. D’un autre coin sortait une épaisse fumée qui transformait la pénombre en ténèbres. K. se trouvait là comme dans un nuage. – Il est ivre ! dit quelqu’un. – Qui êtes-vous ? cria une voix autoritaire, et, s’adressant probablement au vieux : – Pourquoi l’as-tu laissé entrer ? Doit-on recevoir tout ce qui traîne dans la rue ? – Je suis l’arpenteur du comte, dit K., cherchant à se justifier aux yeux de l’homme qu’il ne voyait toujours pas. – Ah ! c’est l’arpenteur du comte, dit une voix de femme ; ces paroles furent suivies d’un silence complet. – Vous me connaissez ? demanda K. – Certainement, fit brièvement la même voix. Ce fait n’avait pas l’air de le recommander. Finalement la fumée se dissipa un peu et K. put voir où il était. Il semblait que ce fût grand jour de lessive. Près de la porte on lavait du linge. Mais le nuage venait de l’autre coin où deux hommes se baignaient dans l’eau fumante d’un baquet de bois tel que K. n’en avait jamais vu ; il tenait la place de deux lits. Pourtant c’était le coin de droite qui semblait le plus surprenant sans qu’on pût discerner au juste d’où provenait cette étrangeté. D’une grande lucarne, la seule du fond de la pièce, tombait une blafarde lueur de neige qui devait venir de la cour et donnait un reflet de soie aux vêtements d’une femme fatiguée qui se tenait presque couchée sur un haut fauteuil dans ce coin de la salle. Elle portait un nourrisson sur son sein. Des enfants jouaient autour d’elle, des fils de paysans, comme on pouvait le voir, mais elle n’avait pas l’air d’être du même milieu ; la maladie et la fatigue affinent même les paysans.
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