– Dois-je alors, dit Barnabé, demander au chef de se mettre en rapport avec toi autrement que par mon entremise ?
– Non, non, dit K., pas du tout ; je ne mentionne cette objection qu’accessoirement, cette fois-ci j’ai eu la chance de te rattraper.
– Si nous montions à l’auberge ? dit Barnabé ; tu pourrais m’y donner ta nouvelle commission. Il avait déjà fait un pas dans la direction de la maison.
– Ce n’est pas nécessaire, dit K., je vais t’accompagner un instant.
– Pourquoi ne pas aller à l’auberge ? demanda Barnabé.
– Les gens m’y dérangent, dit K., tu as vu toi-même l’indiscrétion des paysans.
– Nous pouvons aller dans ta chambre, dit Barnabé.
– C’est celle des bonnes, dit K., une chambre sale et qui sent le moisi ; c’est pour ne pas être obligé d’y rester que je voulais t’accompagner. Tu n’as, ajouta-t-il pour mater définitivement son hésitation, qu’à me laisser prendre ton bras, car tu as le pas plus sûr que moi.
Et K. s’accrocha à son bras. Il faisait noir ; K. ne voyait pas le visage de Barnabé, la silhouette du jeune homme était elle-même incertaine, K. avait dû d’abord chercher en tâtonnant. {iii}
Barnabé céda et ils s’éloignèrent de l’auberge. K. sentait bien que, malgré tous ses efforts pour suivre le pas de Barnabé, il l’empêchait de marcher librement et que ce détail aurait tout fait échouer même en temps ordinaire, surtout dans des ruelles comme celle où la neige l’avait déjà paralysé l’après-midi et dont il ne pourrait jamais sortir que porté par Barnabé. Mais il chassait de tels soucis de son esprit et le silence de Barnabé l’encourageait ; s’il se taisait, Barnabé lui-même ne pourrait que continuer à marcher en sa compagnie pour que cette rencontre eût un but.
Ils allaient donc, mais K. ne savait où ; il ne reconnaissait rien ; il ne savait même pas s’ils avaient dépassé l’église. La fatigue que lui causait le seul fait de marcher ainsi l’empêchait de lier ses pensées. Au lieu de se concentrer vers le but elles s’égaraient. L’image de sa patrie surgissait à chaque instant aux yeux fatigués de K. et les souvenirs qu’il en gardait se pressaient dans son esprit. Là-bas aussi une église se dressait sur la grande place du village au milieu d’un vieux cimetière qu’entourait un mur élevé. Bien peu de gamins pouvaient escalader ce mur, K. n’y avait jamais réussi. Ce n’était pas la curiosité qui les poussait à essayer. Le cimetière n’avait plus de secret pour eux. Ils y étaient souvent entrés par une petite porte grillée, mais c’était ce grand mur lisse qu’ils voulaient vaincre. Un après-midi cependant – la place silencieuse et vide était inondée de lumière, K. ne l’avait jamais vue ainsi ni auparavant ni plus tard – il avait réussi enfin à sauter le mur avec une facilité surprenante à un endroit d’où il était souvent retombé ; il avait pu grimper cette fois du premier coup, un petit drapeau entre les dents. Les miettes de chaux dégringolaient encore sous ses pieds qu’il était déjà sur le faîte. Il avait planté son drapeau, le vent avait tendu l’étoffe, il avait regardé à ses pieds les croix qui s’enfonçaient dans le sol ; nul en ce moment ne se trouvait plus grand que lui. L’instituteur passant, l’avait fait redescendre avec un regard courroucé. En sautant, K. s’était blessé au genou ; il n’était revenu chez lui qu’à grand-peine, mais il était monté sur le mur. La sensation de sa victoire lui avait donné sur le moment l’impression d’une sécurité qu’il garderait toute sa vie, ce qui n’était pas tellement fou, car maintenant, au bout de tant d’années, elle venait à son aide en cette nuit de neige tandis qu’il avançait au bras de Barnabé.
Il s’accrochait de plus en plus lourdement, Barnabé le traînait presque, le silence ne cessait pas ; De la route K. savait seulement, qu’à en juger d’après l’état de la chaussée il n’avait encore pris aucune ruelle transversale. Il se louait de ne pas se laisser décourager par la difficulté du chemin ni par le souci de retour. Après tout, pour se faire traîner ses forces lui suffisaient bien ! Et puis la route ne prendrait-elle pas fin ? De jour le Château se présentait comme un but facile à atteindre et Barnabé le messager connaissait certainement le chemin le plus court.
Barnabé s’arrêta soudain. Où étaient-ils ? Ne pouvait-on plus avancer ? Barnabé allait-il prendre congé de K. ? Il n’y réussirait pas. K. tenait son bras si solidement qu’il en avait presque mal lui-même. Peut-être aussi l’incroyable s’était-il accompli ? Peut-être se trouvaient-ils déjà au Château ou à sa porte ? Mais, autant que K. s’en souvînt, ils n’avaient pas eu à monter. À moins que Barnabé ne lui eût fait prendre un chemin de pente presque insensible ?
– Où sommes-nous ? demanda K. à voix basse, parlant plutôt à lui-même qu’à Barnabé.
– À la maison, dit Barnabé tout aussi bas.
– À la maison ?
– Maintenant, maître, fais attention de ne pas glisser. Le chemin descend.
– Le chemin descend ?
– Il n’y a que quelques pas, dit Barnabé frappant déjà à une porte.
Une jeune fille leur ouvrit ; ils se trouvaient sur le seuil d’une grande chambre ténébreuse, car une minuscule lampe à huile brûlait seule dans le fond, à gauche, au-dessus d’une table.
– Qui vient avec toi ? demanda la jeune fille.
– L’arpenteur, dit-il.
– L’arpenteur, répéta la jeune fille plus fort dans la direction de la table. Là-dessus de vieilles gens, l’homme et la femme, se levèrent dans ce coin et une jeune fille aussi. On salua K. Barnabé lui présenta tout le monde ; c’étaient ses parents et ses sœurs Olga et Amalia. K. les regarda à peine, on le débarrassa de sa veste trempée pour la faire sécher près du poêle. K. laissa faire.
Ils n’étaient donc pas rendus tous deux, Barnabé seul était chez lui. Mais pourquoi se trouvaient-ils ici ? K. entraîna Barnabé à l’écart et lui demanda :
– Pourquoi es-tu rentré chez toi ? Peut-être habitez-vous dans le domaine du Château ?
– Dans le domaine du Château ? répéta Barnabé comme s’il ne comprenait pas.
– Barnabé, lui dit K., quand tu as quitté l’auberge tu voulais bien aller au Château ?
– Non, dit Barnabé, je voulais rentrer chez moi, je ne vais que le matin au Château, je n’y couche jamais.
– Ah ! dit K., tu ne voulais pas aller au Château ? Tu ne voulais aller qu’ici ? – son sourire lui semblait plus las et sa personne même moins brillante – Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ?
– Tu ne me l’as pas demandé, maître, dit Barnabé, tu ne voulais que me donner une commission, mais ni dans la salle de l’auberge, disais-tu, ni dans ta chambre : j’ai pensé que tu pourrais le faire ici chez mes parents. Ils se retireront tous immédiatement si tu l’ordonnes ; d’ailleurs, si tu te plais chez nous tu peux bien y passer la nuit. Ai-je bien fait ?
K. ne put répondre. Il y avait une méprise, une vulgaire et immense méprise, et K. s’était livré complètement. Il s’était laissé prendre au charme d’une tunique à reflets de soie que Barnabé déboutonnait maintenant et sous laquelle apparaissait, sur la poitrine vigoureuse d’un valet taillé à coups de hache, une grossière chemise grise, sale et toute reprisée.
Et tout, autour de Barnabé, non seulement répondait à ce détail, mais encore l’aggravait : le vieux père goutteux s’avançait vers K. avec ses mains qui tâtonnaient plutôt qu’à l’aide de ses jambes raides, et la mère, les mains croisées sur son genou, ne pouvait faire elle aussi que de tout petits pas à cause de sa grosseur. Tous deux, père et mère, avançaient depuis que K. était entré et n’étaient pas encore arrivés jusqu’à lui ! Les sœurs, de grandes fortes blondes qui se ressemblaient et ressemblaient à Barnabé, mais en plus dur, entouraient le nouveau venu et attendaient de lui un bonjour. Il ne put rien dire. Il avait cru que dans ce village tout le monde avait de l’importance à ses yeux, et il en était bien ainsi, mais ces gens-là faisaient exception. S’il avait été capable de revenir seul à l’auberge, il serait parti immédiatement {iv} {v} . La possibilité de se rendre au Château avec Barnabé de grand matin ne le séduisait pas du tout. C’était maintenant, dans la nuit, sans que personne le vît, qu’il eût aimé forcer les portes du Château en compagnie de Barnabé, mais du Barnabé qu’il avait connu jusque-là, un homme qui avait à ses yeux plus d’importance que tous ceux qu’il avait trouvés ici et dont il croyait en même temps qu’il était lié au Château par une intimité supérieure à celle que lui eût value son rang apparent. Mais avec le fils de cette famille, à laquelle Barnabé appartenait complètement, à laquelle il s’était déjà mêlé à table, avec un homme qui – fait bien caractéristique, – n’avait même pas le droit de coucher au Château, aller au Château en plein jour, bras dessus bras dessous, c’était chose impossible, tentative ridicule et condamnée d’avance.
K. s’assit sur le rebord d’une fenêtre, décidé à passer la nuit à cette place sans demander aucun autre service à cette famille. Les gens du village, qui le renvoyaient de chez eux ou tremblaient de peur devant lui, semblaient moins dangereux, car au fond ils l’obligeaient à n’avoir de recours qu’en soi, ils l’aidaient à tenir ses forces concentrées, tandis que des sauveurs du genre de Barnabé qui, au lieu de le mener au Château, le conduisaient dans leur famille à la faveur d’une petite mascarade, le détournaient de son but, qu’ils le voulussent ou non, et travaillaient à détruire ses forces. La famille lui fit signe de venir s’attabler, mais il négligea cette invite et resta, tête basse, sur son rebord de fenêtre.
Ce fut alors qu’Olga se leva, – c’était la plus douce des deux sœurs et son visage montrait l’ombre d’un virginal embarras ; elle vint trouver K. et le pria de prendre place à table. Il y avait du pain et du lard et elle irait chercher de la bière.
– Où ? demanda K.
– À l’auberge, dit-elle.
K. fut enchanté de ce détail. Il la pria de ne pas acheter de bière mais de le conduire à l’auberge où il avait laissé des travaux importants. Le quiproquo fut alors évident : ce n’était pas à l’auberge de K. qu’Olga voulait aller, mais à l’Hôtel des Messieurs qui était beaucoup plus près. K. lui demanda pourtant la permission de l’accompagner ; peut-être, dans cet hôtel-là, trouverait-il une chambre pour la nuit ; quelle qu’elle fût il l’eût préférée au meilleur lit de cette maison. Olga ne répondit pas immédiatement, elle jeta d’abord un regard vers la table. Son frère, qui s’était levé, fit un « oui » de la tête et dit : « Si le maître le désire. » Cette approbation faillit pousser K. à retirer sa demande, car Barnabé ne pouvait approuver que pour des choses insignifiantes. Mais quand on eut discuté de l’accueil qui serait réservé à K. et qu’il vit que tout le monde doutait qu’on le laissât entrer à l’auberge, il persista opiniâtrement à vouloir accompagner Olga, sans prendre la peine de donner une raison qui parût sérieuse ; cette famille devait le prendre tel qu’il était, il n’avait en quelque sorte aucune pudeur devant elle. Il ne se sentait un peu gêné que par le regard d’Amalia, un regard grave, direct, impassible, peut-être un peu éteint aussi.
En chemin – K. s’était appuyé sur le bras d’Olga qui le traînait presque, quoi qu’il fît, comme son frère l’avait fait précédemment – il apprit que l’auberge en question était réservée aux messieurs du Château qui venaient y prendre leurs repas, et parfois même leurs quartiers, quand ils avaient affaire au village. Olga parlait à voix basse avec K. et sur un ton quasi confidentiel ; il était agréable d’aller avec elle, presque autant qu’avec son frère. K. se défendit de ce sentiment de bien-être, mais le sentiment persista malgré tout.
L’auberge, du dehors, ressemblait beaucoup à celle de K. D’ailleurs, d’une façon générale, il n’y avait pas de grandes différences extérieures entre les maisons du village ; par contre on remarquait les petites du premier coup. L’escalier du perron possédait une rampe, une belle lanterne était fixée au-dessus de la porte. Quand ils entrèrent, une bannière flotta au vent ; c’était un drapeau aux couleurs du comte. Dès le vestibule ils rencontrèrent l’hôtelier qui devait être en train de faire une ronde ; il regarda K. au passage avec de petits yeux, scrutateurs ou fatigués, et dit :
– Monsieur l’Arpenteur n’a pas le droit de dépasser la salle de consommation.
– Mais certainement, dit Olga, en s’interposant aussitôt, il ne fait que m’accompagner.
K. se débarrassa d’Olga avec ingratitude, et entraîna l’hôtelier à l’écart. Olga attendit patiemment à l’autre bout du couloir.
– Je voudrais bien, dit K., passer la nuit ici.
– C’est malheureusement impossible, dit l’hôtelier. Vous semblez l’ignorer, mais la maison est exclusivement réservée aux messieurs du Château.
– C’est là la consigne, dit K., mais il est certainement possible de me trouver un coin pour la nuit.
– Je serais extrêmement heureux de pouvoir vous rendre ce service, dit l’hôtelier, mais outre que le règlement, dont vous parlez en profane, est parfaitement strict sur ce point, ces messieurs sont très chatouilleux ; je suis persuadé qu’ils sont incapables, tout au moins sans préparation, de supporter la vue d’un étranger ; si je vous laissais passer la nuit ici et que vous fussiez découvert par hasard – les hasards sont toujours du côté de ces messieurs, – je serais perdu et vous aussi. Cela paraît ridicule, mais c’est vrai.
Ce grand monsieur boutonné sévèrement qui, appuyé d’une main contre le mur, le bras tendu, l’autre main sur la hanche, les jambes croisées, parlait confidentiellement à K. en se penchant légèrement vers lui, n’avait plus l’air d’être du village, encore que son habit noir eût un air rustique et solennel.
– Je vous crois parfaitement, dit K., et je ne sous-estime pas l’importance du règlement bien que je me sois maladroitement exprimé. Je voudrais vous faire remarquer un seul point ; j’ai de précieuses relations au Château et j’en aurai de plus précieuses encore, elles vous mettent à l’abri de tous les dangers que peut vous faire courir ma présence et vous garantissent que je suis en état de vous remercier à sa valeur d’un petit service.
– Je sais, fit l’hôtelier ; et il dit encore : – Je sais cela.
K. aurait pu profiter de la réponse pour insister, mais ce fut précisément cette réponse qui détourna le cours de ses pensées, de sorte qu’il se contenta de demander :
– Avez-vous beaucoup de Messieurs du Château cette nuit ?
– À cet égard aujourd’hui ce serait bien, dit l’hôtelier d’un ton en quelque sorte tentateur, il n’est resté qu’un seul de ces messieurs.
K. ne pouvait toujours pas insister, il espérait d’ailleurs maintenant qu’on allait l’admettre ; aussi ne s’enquit-il que du nom du monsieur.
– Klamm, dit négligemment l’hôtelier en se retournant vers sa femme qui s’était approchée de lui toute froufroutante, dans un costume étrangement usé, démodé, surchargé de ruches et de plissés mais d’une distinction citadine. Elle venait chercher son mari. Monsieur le chef de bureau avait besoin de lui. Avant de partir, l’hôtelier se retourna encore vers K. comme si ce n’était plus à lui mais à K. même de décider au sujet du coucher. K. ne put rien dire ; il était ahuri de rencontrer son chef ici. Sans pouvoir se l’expliquer clairement il se sentait moins libre avec Klamm qu’avec le reste du Château ; si Klamm l’avait surpris ici, K. n’en eût pas éprouvé l’effroi que dépeignait l’hôtelier, mais il en eût été gêné comme d’avoir commis une inconvenance et causé de la peine à quelqu’un auquel il dût de la gratitude ; il était en même temps gravement peiné de voir que ces difficultés étaient l’une des premières conséquences qu’il avait craintes de son poste subalterne, de sa situation d’ouvrier, et qu’il n’était même pas capable de surmonter un obstacle qui se présentait d’une façon si nette. Aussi resta-t-il là debout. Il se mordit les lèvres et ne dit rien. L’hôtelier, avant de reparaître, se retourna encore une fois pour jeter un regard sur K., K. le suivit des yeux sans bouger d’une semelle jusqu’à ce qu’Olga vînt l’emmener.
– Que voulais-tu à l’hôtelier ? demanda-t-elle.
– Je voulais passer la nuit ici, répondit K.
– Mais tu la passeras chez nous ! dit Olga étonnée.
– Oui, certainement, dit K., lui laissant le soin d’interpréter elle-même sa réponse.