IUne confusion extrême règne dans la salle à l’arrivée de la gendarmerie. Doit-on débarrasser ou non ? Les policiers ne vont-ils pas vouloir analyser les traces de pas à l’intérieur ?
Suivant les conseils de Michel, Serge a immédiatement fait interdire l’accès au couloir de service où quelques curieux aux goûts morbides auraient aimé se rendre pour voir le corps.
Après constatation des faits, le lieutenant Dumontoir vient informer l’organisateur de la soirée :
— Il s’agit sans aucun doute d’un crime dont la scène devra être préservée. Les équipes scientifiques sont prévenues, elles ne devraient pas tarder… Mais, que faites-vous là, vous deux ?
Reconnaissant leur ami, Michel et Chantelle se sont approchés discrètement.
— Bonsoir Alain. Comme beaucoup de monde ici, nous avons participé au loto, en tant que joueurs…
Serge complète :
— Et également en tant qu’invité d’honneur. Je vois que vous connaissez monsieur Mabec, Lieutenant, vous êtes donc au courant de sa profession d’écrivain.
Il attrape l’affiche roulée dépassant du sac en toile que Chantelle porte à l’épaule et la déplie devant l’officier.
« Samedi 17 mai,
Grand Loto à Saint-Thégonnec, au bénéfice de l’association KREES :
Kador-ruilh – emrenadur evit Sylvain
(Fauteuil roulant – Autonomie pour Sylvain).
Présence dans la salle de l’écrivain
Michel Mabec, alias Double-M,
qui se fera un plaisir de dédicacer vos livres »
Michel complète :
— Serge est un ami d’enfance : je ne l’avais pas vu depuis longtemps et nous nous sommes croisés par hasard le mois dernier. Il a bien sûr entendu parler de mes livres – surtout après l’histoire des meurtres de Plougourvest – et m’a proposé de figurer sur les affiches afin d’attirer plus de monde ; Serge s’implique beaucoup dans l’association KREES. Ma présence ce soir était caritative. Je suis étonné que la gendarmerie de Landivisiau ait récupéré cette nouvelle affaire de crime, enfin, s’il convient d’utiliser ce terme…
— En effet, carreau d’arbalète en plein cœur à ce qu’il m’a semblé, par conséquent les thèses d’un accident ou d’un suicide sont à exclure. Mais je ne suis là que de façon très temporaire : nous effectuions un contrôle à proximité, et la gendarmerie de Saint-Thégonnec est dévolue au service routier. Le procureur nous a donc requis pour faire les premières constatations en attendant l’arrivée de la police judiciaire brestoise à qui l’affaire va revenir. C’est donc cette demoiselle qui a découvert le corps ?
Dumontoir montre une jeune fille, assise sur une chaise, entourée par deux femmes qui la soutiennent et la consolent. Serge explique :
— Exactement, Alexandrine devait donner un coup de serpillière dans les tinettes, car la mairie nous enjoint de faire un petit décrassage en fin de soirée, de dégager les déchets, vider les poubelles, ce genre de chose… Les toilettes des dames étant toujours occupées, Alexandrine a commencé par celles des hommes. Une porte était fermée, alors elle a nettoyé autour, en demandant à l’utilisateur s’il en avait pour longtemps. N’obtenant aucune réponse, elle s’est penchée pour vérifier s’il y avait bien quelqu’un à l’intérieur en regardant sous les cloisons. C’est là qu’elle a vu la flaque de sang… Pensez-vous qu’elle pourra bénéficier de l’aide d’un psychologue ? C’est une gentille fille, il ne faudrait pas que cela la perturbe…
— Ne vous inquiétez pas, j’en fais la demande dès demain. Pour cette nuit, le médecin lui administrera des calmants, elle paraît en effet bien affectée par sa découverte. Par la suite, un suivi sera mis en place.
Des hommes se présentent à l’entrée de la salle ; Dumontoir les rejoint sans tarder.
— Ah, il semble que l’IRCGN soit arrivé…
Chantelle reprend son compagnon :
— Mais non, bêta ! Alain t’a dit que l’affaire allait passer à la PJ brestoise, donc ces techniciens doivent faire partie de l’IJ…
Serge regarde le couple d’un air hébété.
— Que signifient tous ces sigles ?
— L’IRCGN est l’Institut de Recherche Criminel de la Gendarmerie Nationale, la PJ, c’est la Police Judiciaire et l’IJ, c’est l’Identité Judiciaire, les scientifiques de la police, chargés de scruter les scènes d’homicide à la recherche d’indices.
— Ah, OK ! Dis donc, vous vous y connaissez tous les deux en la matière. Pourtant, ce ne sont pas des polars que tu écris, toi… Bon, en tout cas, j’espère que ce drame ne va pas porter préjudice à KREES.
— As-tu vu la victime ?
— Oui, mais je ne sais pas de qui il s’agit. J’ai aperçu cet homme dans la soirée pour la première fois, il ne fait heureusement pas partie de l’association…
Margot, l’animatrice du loto s’approche de Serge, s’appuyant sur sa canne qui ne l’abandonne jamais.
— Je crois que je vais devoir faire une croix sur mes cartes…
En effet, deux techniciens de l’IJ s’activent autour de la place occupée par l’assassiné. Après avoir pris des photos des différents cartons, l’un d’eux s’adresse à Dumontoir qui désigne Margot du doigt. L’homme se dirige alors vers le groupe.
— Établissez-vous la liste des numéros sortis au fil de la soirée ? Cela nous permettrait de déterminer à quel moment la victime a quitté sa place, en fonction des jetons posés.
— Non, désolé, je fais tout à l’ancienne, avec mes boules dans un sac de tissu dans lequel je pioche au hasard. Certains animateurs plus modernes disposent d’un ordinateur affichant les tirages sur un grand écran et qui peut également indiquer les statistiques au fil de la séance, mais l’équipement coûte cher, et je trouve que ça fait perdre son charme à notre activité, même si cela présente des avantages… Pour savoir quand cet homme a quitté la table, il serait plus simple de demander aux personnes assises auprès de lui : la salle était pleine, ou presque, donc il y avait forcément du monde à proximité.
Ayant rejoint le technicien, Dumontoir complète :
— Oui, bien sûr. Le problème, c’est qu’au moins une bonne moitié des participants est partie…
— Attendez ! Si je me souviens bien, près de lui, se tenait cette joueuse, de Plouigneau je crois, qui a remporté le lave-linge : dans le cas de gros lots comme cela, on relève le nom du gagnant et d’où il vient. Une femme assez forte, un pull bleu foncé… Je vais chercher la liste !
Pendant que l’animatrice part récupérer la feuille sur sa table, le lieutenant demande à ses amis s’ils ont remarqué quelque chose, mais Chantelle indique qu’elle tournait le dos à la victime, et Michel n’a pas prêté attention à ce coin de salle, trop occupé à remplir ses grilles de jetons colorés ou, pendant les pauses, à dédicacer ses romans que quelques courageux avaient osé apporter.
— D’ailleurs, il s’agissait plus de courageuses que de courageux, les lectrices ont moins honte de montrer qu’elles peuvent s’intéresser à ce genre d’histoires coquines…
Margot est déjà revenue et tend un papier où elle a recopié le nom de la gagnante.
— Je me souviens bien de cette femme maintenant, avec son mari et son grand gamin, deux costauds. Elle était assise à la table juste à côté de celle où sont toujours mes cartons. Coup de chance, ils étaient venus avec le break familial car on a eu plusieurs fois des personnes remportant un lot encombrant, sèche-linge ou frigo, voire même une simple table à repasser, et qui ne pouvaient pas le faire rentrer dans leur Twingo 2 portes. Là, dès la fin de la partie, ils ont sauté sur la scène et nous ont débarrassés de la machine, ça n’a pas tardé…
Un gendarme interrompt la conversation : depuis l’arrivée de la maréchaussée, il est interdit à quiconque de quitter la salle, et les gens restants s’impatientent ; il est une heure passée, et certains ont encore pas mal de route à faire pour rentrer chez eux.
— Installez une table devant la sortie et collez-y deux bleus qui relèveront les coordonnées complètes de ceux qui s’en vont, nom, adresse, numéros de téléphone. Vérifiez aussi qu’ils n’emportent rien de suspect…
Le dispositif est rapidement mis en place, mais Dumontoir s’inquiète : cela ne servira pas à grand-chose, car le meurtrier n’est certainement plus dans la salle depuis un moment, trop de monde est parti…
Chantelle relativise :
— Dès la découverte du corps, Michel a conseillé à Serge de demander à ceux qui étaient encore là d’attendre votre arrivée ; il se doutait que vous souhaiteriez récupérer les identités, mais dix bonnes minutes s’étaient écoulées depuis la fin du loto…
— Ils auront déjà pas mal à faire avec les noms récoltés…
Chantelle sourit.
— Si par « ils », tu désignes la PJ brestoise, alors sois rassuré, tu ne seras pas mis à l’écart.
Dumontoir la regarde ; à travers les verres fumés qu’elle a gardés toute la soirée, il devine les variations de couleur des yeux de la sorcerez.
— Merde, tu veux dire que… pfff, on va encore se taper tout le boulot chiant !
Un membre de l’équipe technique vient quérir le lieutenant qui repart au travail. Des ambulanciers déplient un brancard à roulettes qu’ils poussent maintenant dans le couloir de service menant aux toilettes de la salle.
Chantelle et Michel se mettent en fin de file, afin de donner leur nom au gendarme de corvée, qui recopie patiemment les identités dans sa longue liste. Les voyant attendre leur tour, Dumontoir abandonne l’homme de L’IJ pour les faire sortir.
— Je crois me souvenir de vos patronymes et adresses, et si je ne les retrouve pas, j’apporterai la feuille la prochaine fois que je viendrai prendre un café chez toi, Michel, c’est-à-dire probablement demain. Bonne nuit à vous deux !
* * *
Malgré l’heure tardive, Édith éprouve une nouvelle fois des difficultés à s’endormir. En rentrant du loto, elle a pris garde à ne surtout pas réveiller Étienne qui monopolise comme d’habitude la place et la couette dans le lit. Cette veille opportune lui permet d’entendre la sonnerie de son téléphone portable, resté sur la table de l’entrée dans son sac à main. Tâchant de ne pas déranger son mari, elle se relève et se presse de décrocher, reconnaissant immédiatement l’accent léonard de son amie.
— Margot ? Qu’est-ce qu’il t’arrive ?
— Il y a eu un mort, après le loto !
— Quoi ? Mais toi, tu n’as rien au moins ?
— Tout va bien, ne t’inquiète pas pour moi ! Enfin, c’est l’un de ces gars, de vieux souvenirs ressurgissent, cette sale histoire…
— Tu le connaissais ?
— Un gendarme a dit son nom au moment où je me tenais près de lui ; c’est peut-être un hasard, une homonymie… Pourquoi est-il venu se faire tuer lors de mon loto ?
— Je ne sais pas, ma pauvre… Oh ! J’entends Étienne, je dois raccrocher. On en reparle demain !
* * *
À la mi-mai, le temps doux pousse les couples à sortir se dégourdir les jambes en cette matinée de dimanche. Bras dessus bras dessous, Michel et Chantelle font leur tour du plan d’eau de Plouvorn, rituel établi lors de leur rencontre, deux ans plus tôt, et qu’ils aiment à faire perdurer aussi fréquemment que la météo le permet.
Comme souvent, ils croisent Jacques Jézégou, maire de Plougourvest, qui vient également faire sa promenade dominicale en compagnie de son épouse.
— Bonjour Michel. J’ai appris que tu étais présent hier soir à Saint-Thégonnec. Solène Crandiou, la mairesse, m’a appelé ce matin pour me raconter le drame, c’est affreux !
— Oui, j’étais invité par l’association qui aide la famille de ce jeune handicapé, et j’ai passé un très bon moment, jusqu’à la découverte… Ainsi, entre élus, vous vous transmettez les informations ?
— Il est souvent utile de savoir ce qu’il advient dans les communes proches, et Saint-Thégonnec n’est finalement pas très éloigné de Plougourvest. J’espère pour Solène que cela ne va pas se reproduire : nous avons déjà eu un tueur en série dans les parages, ça suffit comme ça ! Pauvre Margot, cela a dû la secouer…
— Vous la connaissez ?
— Bien sûr ! Qui ne la connaît pas, dans la région ? Aux environs, il n’y a pas un village où elle n’ait animé un loto.
— Avez-vous eu plus de renseignements sur la victime, s’il est du coin ?
— Oui, l’homme habitait Plounévez-Lochrist, marié et père de famille, c’est tout ce que Solène a pu me dire.
Se tournant vers Chantelle, Jacques ose une étrange question, assortie d’un clin d’œil :
— Qu’en pense Prunella ? Ses pouvoirs ne lui permettent-ils pas de prédire s’il y aura d’autres méfaits ?
Sourire de la sorcerez : le maire est maintenant au courant que Chantelle et la voyante Prunella ne font qu’une. Mais la compagne de Michel préfère toujours changer d’identité et se vieillir artificiellement pour recevoir sa clientèle qui considère qu’une guérisseuse et diseuse de bonne aventure ne doit pas être une fringante quinquagénaire prenant soin de sa peau, mais plutôt une arrière-grand-mère voûtée, au visage ridé.
— Je lui poserai la question au plus tôt, mais je présume qu’elle ne saura rien augurer… Déjà, pour l’affaire passée, elle n’a pas été capable de deviner grand-chose…
Les deux couples se séparent, chacun terminant son tour du plan d’eau dans un sens différent. Inquiet, Michel interroge Chantelle à son tour :
— J’ai cru détecter une hésitation dans ta réponse ; n’as-tu vraiment rien perçu ?
— Bravo, tu deviens de plus en plus performant, je ne pourrai bientôt plus te mentir. En effet, hier soir, j’ai ressenti d’étranges ondes que je n’ai pas voulu interpréter, mais il semble bien que ce meurtre ne sera pas le dernier…
* * *
L’air préoccupé, Paulette raccroche le téléphone. Jean, son mari, s’inquiète, mais l’enseignante retraitée le rassure vite :
— C’était Margot ! Figure-toi qu’un meurtre a été commis hier soir, dans la salle où se déroulait le loto !
— Il y a eu un meurtre dans la salle et personne n’a rien vu ? Êtes-vous donc si obnubilés par vos cartons pour ne pas remarquer cela ?
— Mais non, ballot ! Pas exactement dans la salle, mais aux toilettes pour hommes. Le corps a été découvert quelques minutes après la fin du jeu, nous étions déjà parties. Margot voulait se décommander pour son animation de cet après-midi, mais la responsable du club de foot de Plouédern a insisté pour qu’elle vienne : difficile pour elle d’annuler, et pas évident de trouver une remplaçante aussi rapidement…
— Ce n’est pourtant pas trop compliqué à faire, il suffit de touiller dans le sac et de piocher les boules, n’importe qui peut s’en occuper !
— Tout à fait, Monsieur Je Sais Tout ! Tu n’imagines pas le travail que cela représente : à la moindre erreur, tu risques de te faire huer par les joueurs. Crois-en une institutrice retraitée après quarante ans de bons et loyaux services, une salle de loto, c’est bien pire qu’une classe de gamins à l’approche de Noël, au moment où ils sont le plus excités : il faut savoir les tenir, les calmer, tirer les oreilles des resquilleurs pour qu’ils ne sèment pas la zizanie dans les rangs, rester concentré sur les numéros sortants, tout en surveillant chaque recoin, et presque avoir des yeux dans le dos, comme lorsque j’écrivais au tableau noir pour détecter les margoulins qui faisaient des bêtises derrière moi. Un loto animé par un incompétent peut vite devenir un grand chahut. Je comprends l’insistance de cette organisatrice.
Devant la démonstration de la professeure anéantissant sa remarque, le mari préfère changer de sujet :
— Et le mort, de qui s’agit-il ?
— Margot ne m’a pas dit. Mais, bizarrement, elle m’a affirmé par deux fois ne pas le connaître, alors que je ne lui demandais rien… Dommage qu’elle n’ait pas été en face de moi : ma longue carrière à l’Éducation nationale m’a appris à immédiatement démasquer les menteurs ! Pourtant, j’ai senti qu’elle avait besoin de m’en parler, comme pour se disculper. Cette pauvre Margot a perdu sa maman trop tôt et, quand elle désire s’épancher, c’est vers moi qu’elle se tourne, même si je n’ai pas une décennie de plus qu’elle, mais, dans le groupe, je suis la doyenne, donc c’est bien normal qu’elle se penche vers moi.
Quarante-trois ans de mariage ont permis à Jean de déterminer quand les monologues de sa femme n’attendent aucune réponse, il a déjà repris le remplissage de sa grille de mots croisés.