La nuit du rituel, la Lune était pleine.
Elle régnait haut dans le ciel, vaste et froide, répandant sa lumière d’argent sur le territoire de la meute Alpha comme une bénédiction silencieuse. Les pierres blanches du sanctuaire lunaire reflétaient son éclat, gravées de symboles anciens que peu savaient encore lire, mais que tous respectaient. C’était un lieu sacré, inviolable — du moins, c’est ce que l’on croyait.
Elle se tenait au centre du cercle.
Pieds nus sur la pierre glacée, vêtue d’une robe rituelle trop fine pour la saison, elle sentait le froid s’insinuer dans ses os. Pourtant, elle ne tremblait pas. Son cœur battait vite, trop vite, mais pas de peur. D’émotion. D’espoir.
Dix-huit ans.
Dix-huit années passées au sein de cette meute qui l’avait recueillie après la mort de ses parents. Dix-huit années à apprendre les règles, les regards à éviter, les silences à respecter. Dix-huit années à aimer en secret celui qui se tenait devant elle.
Il était beau ce soir-là. Plus que d’ordinaire. Grand, droit, vêtu des couleurs de la lignée Alpha. Ses yeux dorés ne la quittaient pas, et lorsqu’il lui tendit la main, elle y vit ce qu’elle avait toujours voulu y voir : une promesse.
L’Âme Sœur.
Le mot résonnait encore dans son esprit, comme un miracle trop grand pour être vrai. Quand la Déesse Lune l’avait désignée, quelques semaines plus tôt, tout avait basculé. Elle n’était plus seulement l’orpheline recueillie par charité. Elle était devenue la future Luna. La bénie. Celle que la meute attendait sans le savoir.
Elle n’avait pas compris immédiatement l’ampleur de ce que cela signifiait.
Elle avait seulement su une chose : il était le sien, et elle était la sienne.
Les chants s’élevèrent autour d’eux. Graves, anciens, portés par les anciens et les prêtresses lunaires. Le cercle se referma. Le sang fut mêlé. La pierre s’illumina.
Quand il posa sa paume contre la sienne, une chaleur étrange la traversa. Intense. Presque douloureuse. Son souffle se bloqua un instant.
— Tu le sens ? murmura-t-il.
Elle hocha la tête, incapable de parler.
La Lune sembla pulser.
Un frisson parcourut l’assemblée.
C’était là que tout aurait dû s’arrêter.
C’était là que la vérité aurait dû éclater.
Mais la vérité, ce soir-là, était déjà morte.
Le rituel s’acheva sous les acclamations. La meute se dispersa lentement, laissant le sanctuaire aux nouveaux liés, selon la tradition. La nuit était calme. Trop calme.
Elle riait encore doucement quand ils quittèrent le cercle, le cœur léger, l’esprit embrumé de bonheur. Elle n’avait jamais été aussi vivante.
— Je n’arrive pas à y croire, dit-elle dans un souffle.
— Habitue-toi, répondit-il avec un sourire que, plus tard, elle se rappellerait comme figé.
Ils s’enfoncèrent dans la forêt, suivant le sentier rituel censé les mener au pavillon lunaire, là où l’union devait être consommée, scellant définitivement le lien.
Elle n’entendit pas les pas derrière eux.
Elle ne sentit pas l’odeur étrangère avant qu’il ne soit trop tard.
La première lame entra dans son dos sans un bruit.
La douleur fut si brutale qu’elle en perdit le souffle. Le monde bascula. Elle cria — ou crut crier — mais aucun son ne sortit de sa bouche. Son corps s’effondra à genoux.
— Qu… qu’est-ce que…?
Il ne la regardait plus.
Autour d’eux, les ombres se matérialisèrent. Les silhouettes familières de ceux qu’elle appelait famille. L’Alpha. Sa compagne. Les anciens. Les prêtresses.
Tous là.
Tous silencieux.
Elle comprit avant qu’on ne lui explique.
— Tu as bien servi ton rôle, dit l’Alpha d’une voix calme, presque bienveillante.
— Ne… non… balbutia-t-elle.
Le second coup la transperça à l’épaule. On la maintint au sol. Son sang s’étalait déjà sur les pierres, noir sous la lumière lunaire.
— La Déesse Lune t’a choisie, poursuivit l’Alpha. Un honneur immense. Une bénédiction… que nous ne pouvions pas laisser filer.
Elle tourna la tête vers celui qu’elle aimait.
— Dis-leur que c’est faux… supplia-t-elle.
Il la regardait enfin. Ses yeux n’étaient ni désolés, ni surpris. Ils étaient froids. Calculateurs.
— C’est nécessaire, dit-il simplement. Pour la meute. Pour notre avenir.
Quelque chose se brisa en elle. Plus douloureux encore que la chair.
— L’Âme Sœur… murmura-t-elle.
Il détourna le regard.
— Un lien est un outil, quand on sait s’en servir.
Ils la vidèrent de son pouvoir lentement. Méthodiquement. Le faux rituel se referma sur elle comme une cage invisible. Elle sentit quelque chose lui être arraché, aspiré hors de son corps. Sa louve hurla à l’intérieur d’elle, déchirant son esprit.
La Lune, là-haut, sembla pâlir.
— Elle conspirait avec les renégats, déclara l’Alpha. La Déesse l’a abandonnée.
Le mensonge fut prononcé sans trembler.
La dernière lame entra dans son cœur.
Cette fois, elle cria.
Puis il n’y eut plus rien.
On jeta son corps à la lisière du territoire avant l’aube.
Comme un déchet.
Le sang attira les bêtes. La forêt referma ses mâchoires autour d’elle. La meute, déjà, racontait une autre histoire. La Luna traîtresse. L’orpheline ingrate. La bénédiction perdue.
Mais la mort, ce soir-là, ne fit pas son œuvre jusqu’au bout.
Quelque part, très loin sous la douleur, quelque chose refusait de s’éteindre.
La Lune vibra une dernière fois.
Et dans la chair brisée, dans l’âme éventrée, une étincelle s’embrasa.
Elle inspira dans un spasme v*****t.
L’air lui brûla les poumons comme du feu liquide. Son corps se cambra, hurlant sans voix. Chaque nerf était une plaie ouverte. Chaque battement de cœur, une explosion.
Elle ne savait pas où elle était. Elle ne savait pas combien de temps avait passé. Seulement qu’elle souffrait.
Et qu’elle vivait.
La forêt l’entourait, sombre, menaçante. Son sang séché collait à sa peau. Les blessures étaient toujours là — béantes, impossibles — mais une chaleur étrange pulsait en elle, lente et inexorable.
La Lune brillait encore.
Pas pour les autres.
Pour elle.
Des images la frappèrent par vagues : un regard froid. Une lame. Un sourire calculé. La trahison.
Elle porta une main tremblante à sa poitrine. Son cœur battait. Lentement. Puissamment.
Alors, pour la première fois depuis sa renaissance, elle pensa clairement.
Ils l’avaient tuée.
Ils avaient pris son pouvoir. Son destin. Son amour.
Un rire rauque, presque inhumain, lui échappa.
— Erreur…, murmura-t-elle dans la nuit.
La douleur ne la brisait plus.
Elle la forgeait.
Elle se redressa, vacillante, mais debout. La louve en elle n’était plus une proie. Elle sentait déjà la chasse s’ouvrir devant elle, longue, méthodique, inévitable.
Elle leva les yeux vers la Lune.
— Je reviendrai, dit-elle d’une voix basse, chargée d’une promesse ancienne.
— Et vous paierez tout.
La forêt sembla retenir son souffle.
La vengeance venait de naître.