7.Suivons maintenant Callebrand chez lui.
Le maître, on le sait, habitait à l’autre extrémité de l’île Saint-Louis, dans une vieille maison mitoyenne du célèbre hôtel Lambert.
Son appartement, plus que modeste, comme loyer, avait cependant assez grand air. Un escalier de pierre à cage de fer y conduisait, des portes à deux vantaux avec dessus peints à la manière de Boucher reliaient entre elles les pièces à haut plafond, et de vieilles boiseries couvraient les murs.
L’île Saint-Louis a encore quelques-unes de ces anciennes demeures.
On y trouve pour douze cents francs des appartements qui valent ailleurs deux mille écus 1.
Malgré les magnifiques transformations qui ont depuis quelques années assaini Paris, tandis que l’on perce des rues aussi larges que des voies romaines et que la capitale recule indéfiniment ses barrières, la pauvre petite île, encaissée dans son enceinte liquide, conserve quelques-unes des ruelles de son passé et ses vieilles maisons possédées par des propriétaires qui ont l’air aussi vieux qu’elles.
Callebrand habitait donc pour la modique somme de six cents francs un appartement fort convenable au premier étage, avec vue sur les quais.
Il vivait seul avec sa fille et une vieille servante qui avait été sa nourrice et dont l’âge ne se calculait plus — robuste Alsacienne, en dépit de la neige qui couvrait sa tête, et qui en eût remontré encore, pour la vaillance de ses services et la fidélité, à tous les domestiques du quartier.
Marthe, sa jeune fille, était blonde.
Avez-vous vu les madones de Raphaël peintes d’après la Fornarina ?
Ou plutôt, vous représentez-vous Eve, avant la pomme, lorsqu’elle courait pieds nus sur les tapis d’herbe aux mille fleurs du paradis terrestre ?
Marthe avait dix-sept ans, un sourire qui rayonnait comme le soleil levant après la pluie, des joues rosées, des yeux d’un bleu sombre qui rappelait ce double azur de la mer et du ciel sur les plages napolitaines.
Vive et rieuse presque toujours, elle avait cependant ses heures de mélancolie profonde.
On eût dit trop souvent la Mignon de Goethe, regrettant sa patrie.
Marthe adorait son père et ne vivait que pour lui.
Mais ne rêvait-elle pas, à côté de cette affection sainte, quelque chaste et pur amour ?
A dix-sept ans, que ne rêve pas une jeune fille !
Pourtant, elle sortait rarement.
Rarement les bonnes gens de ce quartier, qui ressemble si fort à une ville de province, la voyaient passer accompagnée par la vieille Gretchen, qui la menait à la messe.
Tout le monde la saluait, et elle ne connaissait personne.
Occupée de travaux d’aiguille une partie du jour, elle dirigeait la maison avec une intelligente économie.
Callebrand lui rendait au centuple l’affection qu’elle lui donnait. Elle, toujours elle. Son bonheur était le but unique de son travail.
Jamais adoration ne fut poussée aussi loin.
C’était du fanatisme.
Pour elle il avait rêvé la fortune et la gloire. L’homme qu’elle devait épouser ne serait jamais assez accompli.
Et Marthe soupirait quelquefois, quand son père se laissait aller à ses rêves d’ambition et de richesse.
Quelquefois elle jetait un long regard au-delà du fleuve qui roulait son large flot jaune, entre l’île Saint-Louis et la grande ville, comme si là-bas, de l’autre côté de l’eau, la réalité du rêve du père eût été entrevue par elle. Les yeux de jeune fille ont une double vue.
Callebrand avait gardé pour lui seul tous les soucis de la vie.
Marthe n’en connaissait ou plutôt n’en devait, selon lui, connaître que les joies.
Il savait lui cacher les besoins d’argent impérieux, les déboires, les espérances qui attendent l’artiste et le savant à chaque pas qu’il fait vers son idéal.
Un jour qu’il lui disait :
— Je poursuis une découverte qui bouleversera la science, me donnera des millions et me permettra de te chercher un prince pour époux.
Marthe répondit :
— Cher père, trouvez-moi simplement un honnête homme qui sache m’aimer !
Et, à ces mots, le vieux savant dit tout à coup :
— Je sais un garçon laborieux et modeste qui peut-être te rendrait heureuse.
Marthe ne répondit pas.
Callebrand se crut encouragé par ce silence et poursuivit :
— Tony serait peut-être un bon mari.
Mais, à ce nom, Marthe devint rouge comme une cerise et s’exclama :
— Ah ! mon père ! que dites-vous ?
— Je sais bien, reprit-il un peu déconcerté, que c’est un pauvre enfant trouvé…
— Oh ! ce n’est pas pour cela qu’il me déplaît, dit-elle.
Et elle eut dans toute sa personne quelque chose d’une colombe effarouchée par le cri de mort d’un épervier.
— Mon père, dit-elle, Tony que vous aimez, que vous appelez votre enfant…
— Eh bien ?
— Tony n’est pas fait pour être mon mari.
— Mais pourquoi ?
— Je ne sais… Mais, père, je vous en supplie, ne parlons plus de cela… J’ai bien le temps d’attendre pour me marier.
Un grand silence se fit.
Marthe n’avait pas voulu s’expliquer davantage, et jamais plus Callebrand n’avait reparlé de Tony.
Pourtant, ce matin-là, comme il sortait à cinq heures, après cette terrible nuit d’orage, pour retourner à son laboratoire, la porte de la chambre de Marthe s’ouvrit, et la jeune fille, enveloppée à la hâte dans un long peignoir, vint se jeter au cou de son père :
— N’oublie pas que c’est ma fête aujourd’hui, dit-elle, et apporte-moi un bon gros bouquet.
— Oui, dit Callebrand, et nous aurons un petit dîner bien exquis comme sait en faire notre vieille Gretchen les jours de fêtes carillonnées.
— Oui, petit père.
Puis elle ajouta :
— Invite Tony, si tu veux.
Marthe savait qu’en parlant ainsi elle causait une grande joie à son père.
Et Callebrand s’en était allé radieux.
Toute la journée, après que Tony lui eut rapporté les quinze cents francs avancés par MM. Baül et Tompson, Callebrand avait couru Paris.
Il avait payé diverses dettes et acheté plusieurs produits chimiques d’un prix assez élevé dont il avait besoin pour continuer ses expériences, en même temps que plusieurs saumons de cuivre et trois ou quatre gueuses de fonte.
Il voulait obtenir avec le fer et le cuivre le même résultat qu’avec le platine.
Il était près de six heures lorsqu’il rentra harassé.
Marthe était seule encore.
Tony n’avait point paru.
Callebrand était armé d’un énorme bouquet acheté sur le quai aux fleurs.
Marthe lui sauta au cou, toute rayonnante de joie ; mais la sonnette de la porte d’entrée se fit entendre en ce moment, et le sourire de la jeune fille s’effaça subitement.
Pourquoi ?
Gertrude venait d’ouvrir à Tony, qui, lui aussi, apportait un bouquet et balbutia un maladroit compliment. Chez les bonnes gens le cœur fait bien dire les plus petites choses.
Marthe prit le bouquet, remercia du bout des dents et baissa les yeux.
Puis elle murmura tout bas :
— C’est plus fort que moi, je ne peux pas surmonter l’aversion qu’il m’inspire.
— Allons ! mes enfants, dit Callebrand après avoir rangé dans son laboratoire ses nouvelles emplettes, à table, et que ce jour soit un vrai jour de fête.
— Tu es donc bien joyeux, cher père ? dit Marthe.
— Oui, mon enfant, dit l’artiste, car, Dieu aidant, je crois avoir trouvé ce que je cherchais depuis si longtemps.
— Vrai ?
— Et bientôt, acheva-t-il, il ne tiendra qu’à toi d’être princesse si bon te semble.
Un méchant sourire de doute glissa sur les lèvres minces et blêmes de Tony, comme le maître disait cela.
Marthe surprit ce sourire, et elle frissonna jusque dans la moelle des os comme si un vent glacé l’eût pénétrée.
1 Soit six mille francs. (NdE)