chapitre 2

691 Mots
J’étais complètement perdue. Perdue avant même de comprendre que je l’étais vraiment. Tout ce dont je me souviens, c’est de mon oncle commandant un taxi pour nous depuis mon pays d’origine, comme on prend une décision pratique, nécessaire, sans mesurer le poids qu’elle allait laisser dans ma poitrine. Le taxi est venu nous chercher à l’aéroport de Miami. À ce moment-là, je n’étais déjà plus chez moi, mais je n’étais pas encore ailleurs non plus. Nous étions deux. Deux âmes déracinées. Deux agneaux marchant vers l’inconnu, presque vers l’abattoir, mais de notre propre chef. Personne ne nous y forçait. C’était ça le plus troublant. C’est du moins ainsi que je le ressentais. La voiture roulait. Les lumières défilaient. Je regardais par la fenêtre sans vraiment voir. Mon cœur était lourd, trop lourd pour un corps déjà fatigué par le voyage. Une boule se formait dans ma gorge, prête à éclater en larmes. J’avais quitté mon pays. J’avais quitté ce qui me définissait, ce qui me rassurait, ce qui me ressemblait. Et ce sentiment de perte ne m’a jamais quittée. Il s’est installé en moi, discrètement, pour revenir chaque jour, encore et encore, depuis ce départ. Le taxi nous a déposés devant l’appartement de ma tante. Elle et son mari nous ont accueillis avec de grands sourires. Des sourires polis, bien placés. Mais quelque chose en moi résistait. Je ne saurais dire quoi, ni pourquoi. J’ai tout de suite senti que ces sourires n’étaient pas entièrement sincères, comme s’ils étaient portés par l’obligation plus que par l’élan du cœur. — Ma nièce, comme tu as grandi ! Puis, en se tournant vers mon frère : — Et toi, Edit, tu es maintenant marié… Mon Dieu, je me sens d’un coup très vieille. Nous ne les avions pas revus depuis 2011. Les années avaient passé, laissant derrière elles des visages changés et des liens fragilisés par la distance. — Tatie, tu es plus courte que dans mes souvenirs, dit mon frère avec un sourire maladroit. — Tu sais, avec l’âge, on rétrécit, répondit-elle en riant. — Ah vraiment ? Moi, je suis plus grande que toi, tatie. Et Edit m’a dépassée depuis longtemps. Les rires ont rempli la pièce, mais mon cœur, lui, restait ailleurs. — Vous m’avez beaucoup manqué, mes chers neveux. Je vais vous présenter mes deux filles : Stephie et Kiara. — Bonjour tatie Darla, bonjour tonton Edit. Nous sommes très heureux de vous rencontrer. Les présentations faites, nous sommes entrés dans l’appartement. J’allais dormir dans la chambre des filles, et mon frère sur le canapé du salon. Une solution temporaire, nous disait-on. Juste le temps de trouver du travail, juste le temps de s’installer. Mais je savais déjà que certaines choses temporaires laissent des traces durables. Ce soir-là, mon petit ami de l’époque est venu me voir. J’avais presque oublié de le mentionner, comme s’il faisait déjà partie du passé. Il était accompagné de sa petite sœur. Cette même sœur qui, plus tard, deviendrait l’une des raisons silencieuses de notre rupture. À cette époque, il me faisait des promesses. Beaucoup trop de promesses. Des mots doux, des projets, des serments murmurés à l’oreille. Aujourd’hui, quand j’y repense, je souris tristement. J’étais naïve. Peut-être que l’amour était aveugle, oui. Mais moi, je l’étais encore plus. Aveuglée par l’espoir, par le besoin d’être aimée, par la peur d’être seule dans un pays qui ne me ressemblait pas. Je n’étais pas seulement naïve. J’étais perdue. Complètement à côté de la plaque. Un peu idiote aussi, si je suis honnête. Mais chaque erreur laisse une leçon, et j’ose croire que ces expériences m’ont fait grandir, même si elles m’ont d’abord brisée. Ce soir-là, nous sommes allés dans un bar. Nous avons bu quelques bières, comme pour noyer le silence, comme pour oublier le poids de la journée. Il m’a ensuite raccompagnée chez ma tante, renouvelant ses vœux, encore une fois. Des vœux fragiles, portés par la nuit, destinés à s’effondrer avec le temps. Je suis entrée dans l’appartement le cœur lourd, consciente d’une chose : je venais de commencer une nouvelle vie, mais je laissais derrière moi bien plus que je ne l’imaginais.
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