II-1

2462 Mots
IIDans certaines circonstances, quand ils font le vide en eux, des êtres simples éprouvent ma présence. Ils s’effacent, ils me reflètent. Ils sont des exceptions. Une majorité déplore mon mutisme, mon invisibilité. Comment m’entendraient-ils avec le bruit assourdissant qu’ils font ; comment me verraient-ils, abrutis par les images avilissantes ou terrifiantes qui les frappent de cécité spirituelle ? Leur liberté atrophiée par le nombrilisme et la dictature de l’immédiateté, les échéances vagues et lointaines ne les concernent pas. Ceux qui s’en préoccupent malgré tout attestent que, pas plus que d’êtres pensants dans l’univers, aucun signe ne leur parvient de l’éternité. Je serais un ovni de cinéma. Ils étayent leurs certitudes en recourant à des arguments qu’ils estiment imparables. Si j’existais, je serais leur réplique, je ne serais pas amour, mais barbarie. Me complaisant dans l’abjection, je me serais voilé la face devant les génocides, j’aurais couvert les pires exactions, absous les crimes les plus abominables. Ils m’imputent les injustices criantes, les inégalités scandaleuses, la mort des enfants, les attentats meurtriers des fous de dieu, les catastrophes effroyables. L’Homme a des œillères. Il n’existe qu’un mode d’être, le sien. Sens de l’orientation perdu, incapable de comparer ce qu’il devrait et voudrait être avec ce qu’il est. Mais voilà, les cinq sens ne suffisent pas à traverser le miroir, à voir « l’autre soleil ». Bienheureux ceux qui inversent leur regard ; à l’écart du brouhaha, de l’insignifiance et de l’obscénité, leur œil intérieur discerne l’essentiel au cœur de l’anodin : un sourire d’enfant, le chant d’une alouette, le murmure d’une rivière. Ils traversent le bourbier, accèdent à l’ineffable sans trouble, ni tumulte, envahis par une paix profonde, ils découvrent leur prochain à l’aune de leur propre limpidité. Si tu savais le don de dieu. Un petit nombre saisit le vrai sens de cette parole. « Don » n’a pas l’acception qu’en donnent leurs dictionnaires. L’Humanité n’est pas une œuvre caritative à laquelle je verserais régulièrement une part de mes revenus. Je leur fais don de l’existence. Celle-ci n’étant pas reçue comme telle, ils se l’approprient et là blesse le bât. Ils s’en servent pour eux-mêmes, dans leur seul intérêt narcissique. Donateur non reconnu, ignoré ; existence accaparée pour soi, l’autre est méconnu ou devient un rival. Je ne serais présent que sous la forme d’une absence. Éjecté de leur champ de conscience, de leur espace vital, le monde est un tabernacle vide. Il n’y a rien à espérer hors les plaisirs de la vie, rien à craindre hors la souffrance et la mort. La vie se termine dans un trou noir. C’est tellement plus commode. Naître, vivre, mourir. Point à la ligne. Pas de bilan à défendre, de justification à donner, d’alibi à fournir. C’est tellement plus frustrant aussi, sans la relation fondatrice entre l’Homme et moi, son existence s’effrange dans la trilogie de la déchéance : la culpabilité, la haine et la peur. Le jugement dernier n’est pas ce que l’on croit. Michel Angelo1 m’a rendu un très mauvais service. Il s’en est d’ailleurs excusé sitôt que nous nous vîmes. Allez-y ! Éclatez-vous dans des orgies de fureurs et de convoitises, entretuez-vous, obéissez à vos instincts les plus vils, à vos raisons les plus inavouables, exploitez, pillez, forniquez, dansez le sabbat. Profitez-en. Je vous attends au tournant. Quand sonnera l’heure du règlement de compte final, avec une mine patibulaire, roulant des yeux terribles, entouré d’anges et de saints, du haut de mon trône de gloire, j’ouvrirai le livre de vie et jugerai selon leurs œuvres les milliards de spectres parqués devant moi, expédiant les uns dans les flammes de l’enfer, les autres dans les verts pâturages de la félicité éternelle. La fable du méchant loup hante l’inconscient collectif. « La peur de la damnation est le commencement de la sagesse. » Le slogan publicitaire le plus rentable jamais imaginé. Tellement frappant que, de génération en génération, depuis l’aube de l’Humanité, des peuples filent doux. Ma réputation en a pris un coup. Progressivement ce juge incorruptible et manichéen est devenu improbable, imbuvable, impensable. Rien à redire des sages qui ont relégué le matamore dans un c*l-de-basse-fosse. De cette manière, on a disqualifié mon être réel en même temps que ma caricature. Si j’avais en face de moi un adversaire hypercritique, il m’objecterait la pérennité des religions. C’est vrai, les religions subsistent contre vents et marées. Chacune avec ses particularités et ses diverses ramifications, avec les sectes en prime et les faussaires de dieu en embuscade, chacune me circonscrit dans un cercle étroit, m’enferme dans une doctrine, me confère une image rébarbative ou positive, m’impose des rites. Miniaturisé, le dieu authentique du monde hors du monde ; modèle réduit, aux multiples aspects, allant du despote au bon papa Noël ; projection des besoins, des fantasmes, des idéaux de chacun, on s’adresse à lui avec gravité ou familiarité, crainte ou espoir. Parfois proche de ma vérité, plus fréquemment très éloigné. Il leur est inconcevable que mon temple, ma mosquée, mon église, ma synagogue soient hors murailles, hors frontières, hors planètes. L’univers est mon sanctuaire. Le croyant a besoin de repères. Je le comprends. Un dieu nomade, fou de l’Homme, est une nébuleuse. Je ne reproche à personne de me méconnaître, de m’imaginer autre que je suis. Tel quel, je ne suis pas évident. Je ne récuse pas la lamentation du psalmiste : « Malheureux, exténué dès l’enfance, j’ai subi tes épouvantes et je suis hébété. Tes fureurs ont passé sur moi, tes terreurs m’ont anéanti2. » Je ne récuse pas mon ami Albert : « Les Hommes meurent et ne sont pas heureux3. » Je comprends et je déplore. Je suis une présence qui s’offre sans s’imposer. À leur insu, tous les cultes vénèrent le même dieu. Chaque fois qu’un Homme prie, c’est moi qu’il sollicite. Je l’écoute, je partage sa détresse, je l’aime. J’admire éperdument le courage, la ténacité, la générosité de milliards d’êtres humains qui ont régulièrement de bonnes raisons de se décourager, de déprimer, sans abdiquer pour autant. C’est la grandeur de l’Homme. Quand il lui arrive de sombrer, c’est le cas de plus d’un million d’êtres humains par an, son suicide est une ultime tentative de se sublimer – ma vie m’appartient –, de s’évader – le fardeau est trop pesant –, de me faire un bras d’honneur – tu as tout faux. Je les accueille avec une infinie tendresse. En dépit de mon efficience, différente de ce que pensent les Hommes, garant de la nature humaine, je ne puis empêcher le mal sous toutes ses formes de la manière qu’on voudrait que je le fasse. Quand nous nous rencontrons, l’Homme me remet sans hésitation, c’est moi qu’il cherchait à tâtons dans la nuit, avec maladresse, souvent même à son insu. Pour un bon nombre, ce sera une surprenante et enivrante révélation. La vraie découverte, c’est chercher et trouver ce qu’on ne cherche pas. À travers moi, sa vie prend tout son sens, la fragilité de son être disparaît, il trouve sa plénitude à l’aube d’une existence hyperpersonnelle, définitive, au cœur de la communauté du paradis dont la convivialité est absolue. Chacun est une immensité. 4.Milan, lundi 16 juillet 2018 Le surlendemain, décontracté, allure sportive, sourire assuré, Salvo se rendit à l’Ospedale San Giuseppe. Accueilli avec un étonnement teinté de sympathie, à mesure qu’il prenait langue avec des collègues qui se présentaient à lui comme s’il les rencontrait pour la première fois, lorsqu’il dut s’informer du bureau du directeur, il prit conscience des aléas de sa démarche. Ettore Marotta examinait des documents étalés devant lui. Sitôt qu’il l’aperçut, son ancien patron sursauta. Revenu de sa surprise, il se leva et lui serra chaleureusement la main. Sexagénaire de petite taille, étroit d’épaules, le crâne luisant au-dessus d’une couronne de cheveux grisonnants, des traits fins, un regard vif. — Heureux de te revoir, Salvo. Tu as une mine superbe. Marotta l’invita à s’asseoir et reprit place derrière son bureau. Il observait son vis-à-vis par-dessus ses lunettes attendant qu’il prît l’initiative. — Je désire réintégrer mon poste. Le directeur ne broncha pas. — En ce qui concerne les personnes, avant peu je mettrai un nom sur chaque visage, poursuivit-il. — Là n’est pas l’essentiel. Tu es toujours amnésique si je ne m’a***e. — C’est exact. Toutefois j’ai constaté à maintes reprises que mes réflexes étaient intacts. Ainsi, je conduis ma voiture sans difficulté, je trouve le mot juste. Il en ira de même pour les actes médicaux. Marotta passa une main sur son crâne dégarni. Il n’en revenait pas. Un malade mental briguait un certificat d’aptitudes professionnelles. — En un an, la nanotechnologie a fait des progrès considérables, mentionna-t-il. — J’apprendrai. — Comment établiras-tu un diagnostic, liras-tu une radio ? Notre métier exige une mémoire sans faille. Tu as désappris la pharmacologie. — À Cefalu, à plusieurs reprises, amené à soigner mes neveux et nièces, non seulement mes gestes étaient précis, mais je savais quels remèdes administrer. Mettez-moi à l’épreuve. Marotta était très embêté. Comment lui annoncer qu’il avait été mis en disponibilité et remplacé ? — À deux reprises des collègues t’ont rendu visite. T’en souviens-tu ? — Oui, fit-il laconiquement. — Leur rapport fut sans équivoque : incapable de pratiquer. À mon grand regret, je fus contraint de recruter un nouveau collaborateur, tu étais un chirurgien cardiaque remarquable. Mais aujourd’hui, vu ton état, je ne vois pas ce que je peux faire pour toi. — Aussi, professore, je ne souhaite pas de salaire. Considérez-moi comme un étudiant en stage. Selon mon psychiatre, mon cerveau ne souffre d’aucune lésion, mon mal est purement psychologique. Une amnésie de fixation due à l’accident qui a coûté la vie à ma fille. — Je suis navré pour ta fille, Salvo. J’ai eu plusieurs fois le docteur Galuzzo au téléphone. Ses propos n’ont jamais varié d’un iota. Ta maladie est irréversible. — Lui avez-vous demandé s’il partageait l’avis de ses confrères ? — Oui. — Et… — Sa réponse fut circonspecte. Sans doute a-t-il tergiversé par amitié pour toi. — Galuzzo n’a donc pas été formel ? — Il l’a été indirectement. Mets-toi à ma place. Pardonne-moi le terme. Tes collègues ne verraient pas d’un bon œil la présence d’un handicapé mental en salle d’op. Ils t’estiment. Ils te plaignent. Ton accident les a atterrés. Mais leur bienveillance s’arrête là. — Vous ne voulez pas de moi, pas même à titre d’essai, sous la tutelle d’un éminent confrère ? Marotta éprouvait de l’affection pour Salvo. Il l’avait formé et le considérait à l’époque comme son dauphin, mais aujourd’hui il revendiquait l’impossible. Il lui répugnait néanmoins d’être son bourreau. En conséquence, il lui fit une proposition dont il connaissait l’issue, mais qui aurait l’avantage de le dispenser d’une décision cruelle. — Je transmets ta requête au conseil d’administration. Je la présenterai sous un jour favorable. Si j’obtiens leur feu vert, je te prends à l’essai. Cela te convient-il ? Salvo accepta. Pas un instant il ne douta qu’ils lui accorderaient une chance. N’avait-il pas rendu d’immenses services à San Giuseppe ? Il déambula dans l’hôpital. Ses pas le menèrent à la salle d’op. Il y pénétra. Personne. Une infirmière survint. Elle portait l’uniforme de rigueur, pyjama vert et calotte de même couleur. — Que faites-vous ici, monsieur ? Il est interdit… Il se retourna. — Salvo ! Bon sang, qui était-elle ? — Bien sûr, tu ne me remets pas. Ton accident, fit-elle d’une voix compatissante. Je suis Fiona. Fiona Durell. Nous avons flirté autrefois. Fiona Durell. Pas plus que son nom, sa frimousse parsemée de taches de rousseur ne lui disait rien. Elle s’exprimait dans un italien rocailleux. — Navré, Fiona, mais j’ai perdu la clé de ma chambre forte. — Tu m’appelais ta petite Irlandaise. Il esquissa un geste vague, manière d’excuser sa muflerie involontaire. Consciente de son embarras, elle changea de sujet. — On nous a dit que tu vivais quelque part en Sicile. Tu es de passage à Milan ? Comment lui annoncer qu’il espérait réintégrer son boulot alors qu’il ne se remettait pas le visage d’un ancien béguin ? — Je suis de passage. — Nous avons beaucoup pensé à toi. Avec plusieurs collègues, nous avons assisté à l’enterrement de ta fille. Je suis désolée de ce qui est arrivé. Une aussi belle femme ! Elle le dévisagea intensément, étonnée de sa froideur à l’évocation de son enfant. — Elle aussi tu l’as perdue ? murmura-t-elle. — Comme le reste. — Que deviens-tu ? fit-elle d’un ton résolument optimiste. — En réalité, je ne suis pas de passage. Je suis rentré chez moi. — C’est mieux ainsi, s’exclama-t-elle. J’ai connu un amnésique. Il a récupéré toutes ses facultés au contact des personnes et des objets familiers. — Il a mis longtemps ? — Deux ou trois ans, je crois. Sois confiant. On s’en sort toujours. Elle consulta sa montre. — Il faut que je file. Je dois amener le cent quinze. — De quoi l’opère-t-on ? — Une transplantation urgente. Il fut sur le point de demander d’assister à l’opération. Il y renonça. Il indisposerait ses anciens collègues. Fiona l’embrassa et se sauva non sans lui avoir arraché la promesse de revenir la voir. Au contact des objets familiers. Cette gentille fille aurait été sa maîtresse. S’il y a bien un objet familier, c’est le corps d’une femme qu’on a caressé. Rien ne lui revenait d’une liaison avec la petite Irlandaise. Si ça se tenait, il était peut-être un cavaleur impénitent qui baisait à tout va. Un mystère de plus à élucider. Dans son bureau, il souleva la statuette de jade du Bouddha trônant dans une niche ; elle s’éclairait de l’intérieur sitôt qu’on actionnait le commutateur. Le visage de « l’Éveillé » l’avisait avec une souriante sérénité. Le terme lui était venu spontanément à l’esprit. Il vérifia dans le dictionnaire. Il ne s’était pas trompé. Deux ou trois ans ! Il revint au salon. Sur une table basse, il avisa l’album de photos déniché la veille sous une pile de revues. Les notes prises à Cefalu contribueraient à situer les épisodes immortalisés par l’objectif. Bébé sur les genoux de sa mère assise dans un fauteuil. Une belle femme au regard timide et triste. Debout une main posée sur le dossier, son père, chirurgien comme lui, avantageux, l’œil inquisiteur, la lèvre gourmande. Sur un autre cliché, coiffé d’une casquette de marinier, il barre un voilier. Page suivante, hilare, une coupe de champagne au bord des lèvres. Plus loin, il brandit un club de golf. Il n’y en avait que pour lui. Revoilà le petit Salvo, en slip, au bord de la mer, un seau à la main, la tête penchée comme s’il cherchait des coquillages. Un couple plus âgé assis sur un canapé. Ses grands-parents paternels. Sa mère sur un banc du jardin un livre entre les mains. Toujours aussi triste. Sa cadette Rachele dans son berceau. Lui, en premier communiant. Son père aux commandes d’un Cessna rouge et blanc agitant la main. Rachele berçant une poupée. Le corps de sa mère étendu sur un lit funéraire. Il se référa à ses notes. Il avait treize ans lorsqu’un cancer du sein l’emporta. Son père avec une autre femme, rieuse et enjouée. Il s’était remarié à peine un an après le décès de sa première épouse. Salvo tendant une raquette de tennis comme s’il s’apprêtait à servir. Rachele, déjà rondelette, en première communiante. Salvo en position instable sur une planche à voile. Son père et sa nouvelle conquête s’embrassant sous le gui. Les photos défilaient sans qu’il éprouvât le moindre frisson prémonitoire à une réminiscence. Le voici à la sortie de l’église le jour de son mariage au bras de Monica. Une coupure de presse collée sur la page suivante : « À l’âge de cinquante ans, le docteur Pietro D’Ambrosi se tue dans un tragique accident. Pilote émérite, on se perd en conjectures. Pourquoi son Cessna 172 s’est-il crashé dans les environs de Riesi ? Le temps était clair et le vent modéré. Le docteur D’Ambrosi était une personnalité bien connue de notre cité… » Une photo de l’épave avec le visage de son père en encadré illustrait le texte. Il eut recours à une loupe. Ses traits suintaient l’arrogance, l’ambition, la sensualité. Sa sœur s’était montrée très discrète sur leurs parents. Et pourtant, à la vue de ces clichés, elle aurait dû être intarissable à leur sujet. Il l’appela. Elle devait être à l’affût de son coup de fil car elle décrocha dès la première sonnerie. Elle le bombarda de questions. Allait-il bien ? Était-il bien installé ? N’avait-il besoin de rien ? Il la rassura. Il se débrouillait sans problème. Il lui fit part de sa démarche à l’hôpital. Il lui parla de l’album, du couple que formaient leurs parents. Pourquoi leur mère paraissait-elle si triste ? Pourquoi l’omniprésence de leur père ? Quel genre d’homme était-il ? Son accident était-il un suicide comme le sous-entendait le journal ?
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