CHAPITRE 1Le 5 mai 1798, Girolamo, second fils de feu Antonio Pagliari et de Constanza née Grilli, prend pour femme Caterina, fille d’Antonio Rabotti-Tirolazzi, capitaine des cuirassiers du pape, et de Maria Anna, née Bianchi. Le mari est âgé de vingt-neuf ans, son épouse a vingt-sept ans. Tous deux appartiennent à la même petite ville de Frascati nichée à 20 kilomètres de Rome, sur le versant nord du Mont Cavo. Stendhal, dans ses Voyages en Italie, évoque ces lieux :
« Je suis établi depuis un mois à Castelgandolfo ; je passe ma vie sur les bords du lac Albano et à Frascati. Ce serait être injuste envers ces sites délicieux que de les décrire en moins de vingt pages… »2
Aux alentours, on produit un vin réputé depuis l’Antiquité et sur ces terres volcaniques, les familles appartenant à la noblesse romaine ont planté de merveilleux jardins et construit de somptueuses villas. Parmi ces familles se trouvent des Borghese, des Colonna, des Piccolomini, des Torlonia, des Cesarini-Sforza, des Aldobrandini.
Ni Girolamo, ni Caterina n’appartient à cette communauté. Même s’ils viennent d’une ancienne lignée de Tusculum, ville proche de Frascati, patrie de Caton et séjour de Cicéron, détruite au XIIe siècle par les Romains, ces Pagliari, ces Rabotti-Tirolazzi sont des bourgeois de Frascati. Des notables, il est vrai, mais qu’on devine souvent à court d’argent. Pourtant ils sont astucieux, possèdent des terres et des vignes en dehors des murs de la cité. Il y a parmi eux des « mercanti di campagna », entrepreneurs des grandes propriétés et pâturages appartenant à l’Eglise, aux communes ou à de riches propriétaires. Ils ne sauraient habiter les fermes et se livrer au rude travail des cultures, aussi confient-ils les exploitations agricoles à de miséreux intendants. Ils sont fidèles au pape et à l’Eglise à laquelle ils offrent un prêtre à chaque génération. Bientôt ils vont être touchés par la tourmente républicaine, par les révoltes, les guerres napoléoniennes et les bouleversements politiques en Italie.
En ce jour d’épousailles, c’est le chanoine Joseph Rabotti, frère de la mariée, qui officie dans la cathédrale de San Pietro de Frascati. La basilique est remplie de membres des familles Pagliari, Robotti-Tirolazzi, Grilli et Bianchi. Les amis et voisins se partagent le reste des bancs. Parmi eux, des Tranquilli, des Masi, des Seghetti, des Pelli, des Campoli. Joseph Rabotti vient de poser les questions rituelles auxquelles les jeunes gens répondent. Puis, tandis que les mariés se tiennent par la main droite, le chanoine bénit l’anneau que Girolamo glisse à l’annulaire de sa femme. Selon la coutume du temps, elle seule portera l’alliance. Caterina a revêtu le costume des Albanaises ou femmes des monts Albains, du nom de ces massifs volcaniques qui entourent Frascati, à savoir un corset de brocart, une large jupe bleue et sur la tête une toque de toile blanche pliée en quatre. La jeune femme a des traits fins et réguliers, une peau claire et une chevelure foncée, attributs que l’on retrouvera chez une de ses filles dont l’étonnant destin sera évoqué plus loin. Quant à Girolamo, nous savons que sa taille ne dépasse guère un mètre soixante, qu’il a un front haut, un visage régulier, une barbe et des yeux châtains. Son nez et sa bouche sont « classiques », son teint « vermillon »3. Bientôt il sera notaire et plus tard, responsable des archives notariales de Frascati.
Pourquoi Girolamo et Caterina ont-ils tellement attendu pour s’unir ? Parce que selon la coutume d’alors, seul Gaetano, frère aîné de Girolamo, avait le droit de se marier. Son épouse Marianne Reggi lui avait amené une dot substantielle, mais de dix ans plus âgée que Gaetano, elle ne lui a point donné d’héritier, raison pour laquelle Girolamo est autorisé à se marier. Sans doute fait-il un mariage d’inclination. Caterina ne semble pas amener à son mari d’autres biens qu’une modeste partie de la maison Rabotti4. Comment les jeunes gens se sont-ils rencontrés ? La cité n’est pas bien grande, il leur a été facile de se côtoyer lors des multiples célébrations religieuses.
Mais revenons à la cérémonie du mariage : la messe, dite en latin, se termine par la communion des mariés et des fidèles. Joseph Rabotti rend une dernière action de grâce puis toute l’assistance entonne le Kyrie. Pour terminer, le prêtre bénit l’assemblée qui s’agenouille, remplissant de craquements la basilique. Enfin Caterina et Girolamo, tournant le dos au bas-relief en marbre qui représente Jésus remettant les clefs à Saint Pierre, s’avancent dans la nef centrale, accompagnés du chanoine. Les voici qui franchissent le portique de l’église et s’immobilisent en haut des marches donnant sur la place. Aussitôt, ils sont entourés de leurs amis et de leurs familles qui se pressent pour les féliciter et les embrasser. Ce jour-là, de nombreux habitants flânent sur la place devant la cathédrale. Parmi eux, beaucoup de curieux car les Pagliari et les Rabotti appartiennent à l’élite de la cité. Mais il s’y mêle également une foule de gens du petit peuple en costumes pittoresques, formant un assemblage de couleurs vives. On remarque des hommes en culottes courtes nouées par des rubans, portant de larges chapeaux coniques à pompons vert et rouge et aussi des campagnards à la veste de velours bleue ou verte, un filet de soie retenant leurs cheveux. Les invités à la noce, suivis de mendiants, d’enfants, de chiens maigres, traversent lentement la place et se dirigent vers la Trattoria Campagna, l’auberge la plus fréquentée. On dit même que Goethe, amoureux de Frascati, y aurait habité en 17885. Après cela, il faut laisser les mariés, leurs familles et leurs amis se réjouir, goûter au repas de fête composé d’au moins six plats. Dehors la lumière est joyeuse. Le ciel au-dessus de Frascati a la couleur du bonheur. Et pourtant !
Au moment du mariage de Caterina et Girolamo se déroulent de graves événements politiques. L’Italie d’avant 1796 était divisée en un patchwork complexe de royaumes, de duchés et de républiques, parmi lesquels se trouvaient les Etats pontificaux, auxquels appartenaient Frascati et tous les Castelli romains6. Les divers Etats de la péninsule variaient considérablement les uns des autres par leurs codes, leurs structures économiques, leurs institutions administratives, leurs monnaies et leurs dialectes ; même les élites et les dynasties qui les gouvernaient différaient les unes des autres. Toutefois, l’Ancien Régime se fissurait déjà, par le besoin de changement qui s’observait dans le reste de l’Europe. En outre, les voyageurs étrangers qui venaient admirer les merveilles de la péninsule apportaient avec eux de nouvelles valeurs culturelles et sociales. Dans certains Etats d’Italie, le besoin de réformes se faisait sentir de manière pressante alors que dans d’autres, il était plus modéré et rencontrait une féroce résistance de la part de l’Eglise, des ordres religieux et de la noblesse qui craignaient de perdre leurs privilèges et leurs terres. Finalement, bien que plusieurs gouvernements lui eurent été hostiles, la Révolution française avait eu un profond impact sur le contexte politique de la péninsule.
En 1796, après avoir franchi les Alpes avec une armée et créé dans le nord la République cisalpine, Napoléon avait obligé les Autrichiens à évacuer le Milanais puis à signer le traité de Campoformio. Ses victoires avaient signifié le début du « Triennio révolutionnaire »7 dans la péninsule et le premier stade de la domination française. D’immenses sommes en or et en argent, de même qu’un grand nombre d’œuvres d’art avaient été transportées d’Italie en France. En 1798, alors qu’il quittait la péninsule pour se rendre en Egypte, Bonaparte avait laissé des troupes massées aux confins septentrionaux des Etats romains sous la direction du général Louis-Alexandre Berthier. Ce dernier, cherchant un prétexte pour entrer dans la Ville éternelle, le trouva lorsqu’un jeune général français de l’armée d’Italie, en séjour à l’ambassade de France à Rome, se fit tuer par les soldats du pape alors qu’il participait à une manifestation des républicains romains. Malgré toutes les excuses du gouvernement pontifical, l’armée française se mit en marche et s’empara, le 10 février 1798, de Rome et du château Saint-Ange. Quelques jours plus tard, la République romaine ou tibérine était créée sous les auspices de la France et la fin du régime papal était déclaré. Seuls les républicains et les patriotes montrèrent de l’enthousiasme. Sans être franchement hostile, le peuple romain ne participa guère à la ferveur générale. De plus, malgré les garanties offertes au pape Pie VI, ce dernier avait été contraint de quitter Rome, de se réfugier à Sienne puis à Florence avant d’être rattrapé et emmené en France où il mourra à Valence, en août 1799.
Que devient Frascati dans ces bouleversements ? Il semble que la petite ville soit devenue chef-lieu du département du Tevere. Au-dessus de la fontaine de la place San Pietro est érigé un arbre de la Liberté8. Comme cela arrive lors de changements de régimes politiques, il y a bien quelques vendettas privées, quelques rapines, mais point d’effusion de sang, point de grande démonstration. L’agitation républicaine est bien plus marquée à Velletri, cité voisine, où un groupe occupe le Palais de la ville, siège du « gouverneur perpétuel de la cité ». Un document officiel est rédigé, annonçant le précédent régime aristocratique déchu et un gouvernement républicain instauré. Là aussi, l’arbre de la Liberté est dressé sur la place, tandis que les citoyens se trouvent obligés de porter sur leur habit la cocarde aux couleurs républicaines, noire, rouge et blanche.
Les familles Pagliari et Rabotti ont-elles adhéré au nouveau système politique en vigueur à Frascati ? Ont-elles volontiers accepté un gouvernement républicain ? Certainement pas. En Italie, on avait considéré la Révolution française comme « la bête monstrueuse de l’Apocalypse »9. Les Rabotti et les Pagliari ont probablement accueilli les changements de régime de manière étonnée, prudente. Mais, lorsque de lourdes taxes imposées par les Français obligent les autorités à vendre les biens de l’Eglise et lorsqu’en juin 1798, un mois après le mariage de Girolamo et de Caterina, une nouvelle loi supprime les monastères, les abbayes et toutes sortes de congrégations laïques et religieuses dont les biens sont vendus au profit de la Nation, les Pagliari et Rabotti ressentent une profonde amertume. N’y a-t-il pas un chanoine dans chacune des familles ? Par ailleurs, comment ne pas s’insurger contre les ventes de propriétés des élites et de l’Eglise lorsqu’on sait que l’Italie possède une économie essentiellement rurale et que tant de foyers vivent du produit de la terre, depuis les mercanti dei campagna comme Gaetano, frère aîné de Girolamo, jusqu’aux fermiers et finalement jusqu’aux braccianti, ou tâcherons, qui se louent à la journée ?
Peu à peu, certains habitants des monts Albains vont se joindre aux pauvres des villes et des campagnes qui, encouragés par le clergé, se soulèveront dans toute l’Italie. A Frascati, on n’aime guère les Français, dont les troupes se livrent à des vols et des déprédations de toutes sortes, se nourrissent du produit de la terre et réclament de fortes dépenses militaires. On est attaché au Saint-Père. On voit son départ et son emprisonnement comme un acte grave.
Voici qu’en novembre 1798, le roi de Naples Ferdinand IV forme une coalition contre les Français et entre à Rome avec ses soldats en réclamant la libération de Pie VI. Le général français Championnet, dont les troupes sont éparpillées, est obligé de quitter Rome et de se retirer tandis que les Napolitains envahissent la Ville éternelle où, dans un premier temps, ils se font acclamer et, dans un deuxième temps, se font haïr du peuple en pillant musées, églises et bibliothèques. La peur se répand à Frascati. Craignant les brutalités des troupes napolitaines, les viols et les mesures de rétorsion contre les républicains et les patriotes favorables au nouveau régime, une partie de la population se réfugie dans l’église de Santa Maria in Vivario, la plus ancienne de la cité. Les saccages des troupes vont durer onze jours, au terme desquels le général Championnet, revenant avec des renforts, chasse les Napolitains de Rome et de ses environs et les poursuit jusqu’à Naples, où sera installée une république. Dès lors, dans les Etats pontificaux comme dans toute l’Italie, l’opposition aux Français et à leurs partisans républicains va aller en s’intensifiant. Dans le nord de l’Italie, les victoires de Suvorov10 contre les troupes françaises encouragent des soulèvements un peu partout dans la péninsule.
A Frascati, il n’y a pas de violentes émeutes ; mais suite aux très lourds impôts, aux dépenses militaires et aux actes de brigandage de toute nature, la situation économique est dramatique. Des bandits occupent les monts Albains et, plus au sud, les b****s napolitaines du célèbre Fra Diavolo se terrent, résistant à l’occupant français, ce qui rend toute excursion dangereuse. Il n’est plus possible pour les habitants de la ville de se rendre sur les hauteurs du mont Cavo pour admirer le vaste panorama, le dôme de Saint-Pierre de Rome, la mer avec ses minuscules bateaux transportant des cargaisons d’hommes et de marchandises.