Chapitre 3-2

2005 Mots
Après Carrare, où le comte a soin de laisser son nom sur un bloc de marbre49, il se déplace avec la comtesse à Rome où il a l’occasion de rencontrer d’autres artistes et de visiter plusieurs ateliers. Il fait la connaissance du grand sculpteur danois Thorvaldsen, à qui il commande le portrait en marbre d’Elisabeth. Le sculpteur, s’inspirant d’une statue de l’impératrice romaine Agrippine, représente la comtesse Galitzine en matrone, assise sur un fauteuil, les mains abandonnées sur les genoux. Elle a l’expression décidée que donne un menton proéminent, planté très avant50. Thorvaldsen sculpte aussi le général étendu sur le dos, son bras droit reposant sur un tambour et son bras gauche amputé posé à côté de lui. Une horloge est taillée dans le tambour, horloge indiquant l’heure à laquelle Ostermann a été blessé. C’est durant le séjour du comte et de la comtesse Ostermann à Rome que Napoléon quitte l’île d’Elbe avec six navires, accoste au golfe Juan, emprunte la route des Alpes jusqu’à Grenoble où il est accueilli comme l’empereur, et continue son chemin en direction de Paris. A Vienne, la nouvelle du retour de Napoléon provoque une réaction immédiate. L’Anglais Wellington est nommé général en chef des troupes alliées anglaises et prussiennes tandis que Bonaparte, de son côté, réunit une force de 360 000 hommes. Entre le 15 et le 20 juin 1815, les deux armées s’affrontent en Belgique, dans la plaine de Waterloo. La bataille décisive est remportée par les Anglais et les Prussiens. Finalement, le 21 juin, Napoléon signe son abdication ; le 17 novembre 1815, sous bonne garde et sans procédure judiciaire, il accoste à l’île de Sainte-Hélène où il passera les sept dernières années de sa vie. Le comte Ostermann-Tolstoï suit probablement de près les nouvelles de la dernière phase napoléonienne. Il avoue une certaine fascination pour Napoléon Bonaparte, cet homme de génie qu’il avait combattu avec acharnement et témérité, ce grand stratège qui lui avait également offert une chance : celle de se faire connaître comme héros de la campagne de Russie et de la bataille de Kulm. En octobre 1815, Alexandre Ivanovitch et son épouse traversent Weimar, Francfort, Leipzig et Varsovie51 avant de rentrer dans leur pays « parce que la comtesse veut être en Russie avant l’arrivée de la mauvaise saison » 52. Par la suite, le général reviendra à Varsovie. Pourquoi ? Il y a certes un lien entre sa présence en Pologne et la maladie d’amour qu’il contracte envers la princesse Jablonowska, jeune beauté fort séduisante. La comtesse Rosalie Rzewuska, dans ses Mémoires, fait le récit de cet engouement soudain : « Il [Ostermann-Tolstoï] avait pris pour ma cousine Thérèse Jablonowska, en 1815, une passion subite qu’il affichait avec la naïveté de la folie. Thérèse avait été condamnée à l’ennui de se faire peindre pour lui, parce qu’il l’avait demandé avec une effrayante ténacité, et que l’empereur Alexandre avait conseillé de ne pas le contrarier, la cervelle du vainqueur de Culm paraissant complètement tournée par l’amour. Au reste le portrait de ma cousine devint bientôt tableau de galerie, et lorsqu’un jour j’en parlai au général (c’était quelques années plus tard) il me dit sans embarras : « le tableau a été donné ou vendu à la princesse Galitzine ».53 Entre 1816 et 1819, Ostermann-Tolstoï fait transformer de manière coûteuse sa demeure de Saint-Pétersbourg. Situé au bord de la Neva, au numéro 10 du quai Anglais, le palais est une des plus belles demeures de Saint-Pétersbourg. La construction de la salle blanche se monte à 46 000 roubles, somme énorme pour l’époque. Aux quatre coins se dressent, sur des piédestaux, les bustes de Pierre le Grand, Souvorov, Koutousov et Rumiantsev-Zadunaiski. Dans le même salon, on peut voir le vase donné par le tsar au général Ostermann-Tolstoï après la bataille de Kulm, de même que le gobelet des aristocrates de Bohême. Entre autres choses se trouvent dans l’immense pièce deux énormes peintures représentant la bataille de Leipzig et l’entrée des troupes russes à Paris. Des fenêtres du salon, on aperçoit les lanternes des bateaux sur la Neva. La vue y est magnifique. On dit que le palais d’Ostermann est aussi le plus somptueusement meublé de toute la capitale. Beaucoup de membres de l’aristocratie pétersbourgeoise et de la famille impériale le fréquentent. Les réceptions qui s’y donnent sont mémorables, « Aussi splendides et inhabituelles que le cadre dans lequel elles se déroulaient […] Les jours de semaine, trente personnes environ se retrouvaient à table, et deux fois plus les dimanches. Les hôtes n’étaient pas seulement obligés d’apparaître en grand uniforme, mais également de garder tout au long du repas shakos et bicornes sur leurs genoux. En dépit de ce protocole, qui ne faisait que préserver une certaine splendeur en accord avec les lieux, les réceptions étaient détendues et fort agréables. La présence de deux aigles vivants, qui cognaient leurs becs contre les chandeliers et s’envolaient parfois au-dessus de la tête des convives, ajoutaient l’indispensable touche d’excentricité. Etaient également présents les ours apprivoisés, fidèles compagnons de ses campagnes, qui vivaient désormais une honorable retraite. Revêtus de la splendide livrée des Tolstoï, ils se tenaient au garde-à-vous derrière les hôtes, appuyés sur des hallebardes de cérémonie ».54 A Saint-Pétersbourg, on jase abondamment sur le comte. On cite ses paroles, on décrit ses comportements présents et passés, on évoque l’aigle et le corbeau blanc qui l’accompagnaient dans ses campagnes. On en rajoute. Certains généraux, envieux de sa renommée, insinuent qu’il est déséquilibré. Ostermann n’en a cure. Hors de l’armée il n’est soumis à aucune discipline, ce qui lui permet de faire ce qu’il entend dans n’importe quelle situation, de donner son avis quel que soit le personnage qu’il a en face de lui, de se livrer à tous les caprices, toutes les excentricités. En mars 1818, avec une nombreuse suite, le comte Ostermann-Tolstoï accompagne l’empereur Alexandre Ier à Varsovie pour assister à l’inauguration de la première diète polonaise. Le duché de Varsovie, créé par Napoléon, vient d’être attribué à la Russie en récompense de sa lutte contre la domination française. Déjà en 1815 lors du congrès de Vienne, le tsar avait demandé pour les anciennes provinces polonaises une constitution avec un pouvoir législatif appartenant à une diète et comprenant deux chambres : le sénat et la chambre des députés. Par un discours très libéral, Alexandre Ier inaugure cette diète, enchante les Polonais mais déçoit les Russes et les militaires tels qu’Ostermann-Tolstoï. Dans ses Mémoires, le prince Paskévitch rapporte qu’ayant été lui aussi à Varsovie, il avait interrogé le comte Ostermann : « Qu’est-ce qu’il y aura après [la diète] ? » Ce dernier avait répondu : « Et voilà ce qu’il y aura : dans dix ans, tu vas les prendre d’assaut »55. Dans ses prévisions, le comte ne se trompera que de trois ans. Une insurrection éclatera en 1831 dans le royaume de Pologne, insurrection qui sera écrasée par la Russie. A son retour de Pologne, Ostermann démissionne de son poste de commandant en chef du régiment de Pavlovsk. Il fait plus ou moins ses adieux à Saint-Pétersbourg et se rend à Moscou où existe la « Maison du Comte Ostermann », résidence de ville des Strechnev56 puis des Ostermann. Alexandre Ivanovitch en est devenu propriétaire au décès de son grand-oncle Ivan Ostermann, à la condition que jamais la demeure ne soit vendue ou même louée et qu’elle conserve son nom de « Maison du Comte Ostermann »57. En dehors de Moscou se trouve le domaine d’Illinskoïe, autrefois propriété des tsars, puis celle de la même famille Strechnev. A la mort du dernier porteur de ce nom, la propriété fut transmise à un neveu, le comte Ivan Andreïevitch Ostermann, qui acheta le village voisin de Gloukhovo et légua tout le domaine à son petit-neveu Alexandre Ivanovitch Ostermann-Tolstoï. Celui-ci en prit possession en 1811, lorsque mourut son grand-oncle. Plus tard, il fit planter deux rangées de platanes de chaque côté de la route menant d’Illinskoïe à Gloukhovo, pour rappeler la mémoire des Russes morts durant la bataille de Borodino. Il fit presque entièrement reconstruire la propriété. De son temps, il existait à Illinskoïe une quarantaine de bâtiments dont sept maisons de maître, plusieurs pour les invités et des annexes pour la domesticité. Il y avait, à côté d’un ancien jardin, un parc de style anglais dans lequel le comte avait fait dresser des passerelles, un théâtre et des pavillons qui portaient des noms curieux : « Refuge des copains », « comprends-moi », « Abandonne la tristesse », « Ne sois pas malheureux ». En 1818, l’épouse du tsar Alexandre Ier, Elisaveta Alexeïevna, et sa belle-mère Maria Fiodorovna, après avoir déjeuner chez le prince Nicolaï Borissovitch Youssoupov, voisin du général, s’étaient rendues à Illinskoïe et y avaient été reçues de manière remarquable. En l’honneur de cette visite, Ostermann-Tolstoï avait fait bâtir un pont sur la rivière Moskova car il n’en existait point entre la route de Moscou et la propriété. Il avait de même fait ériger un poteau à l’entrée de la passerelle, poteau qui rappelait que l’impératrice avait été la première à la traverser. « Tout était grandiose chez lui : et la maison à Saint-Pétersbourg, et la réception de l’Impératrice Alexeïevna à Illinskoïe, sa propriété de campagne près de Moscou, et ses réceptions à Saint-Pétersbourg que certains membres de la famille impériale honoraient par leur présence. Il n’était jamais intriguant ou mesquin, ni hypocrite, et n’aimait pas ceux qui l’étaient. Il n’affichait pas ses mérites et ne sollicitait rien pour lui-même, il ne supportait pas la flatterie. »58 Il faut dire que le comte est immensément riche. Outre ses propriétés de Saint-Pétersbourg, d’Alexandrovo et de Matoksa dans la région de Saint-Pétersbourg, d’Illinskoïe, de Gloukhovo près de Moscou, du village de Nikolskoï-Poltévo dans le district de Bogorodsk également proche de Moscou, il possède d’autres biens dans la région de Riazan : Krasny Ougol avec son village Krasnoï, dans lequel son grand-oncle Fiodor Andreïevitch avait fait construire une église où il repose avec sa mère et son frère Ivan. C’est là, dans la crypte familiale, qu’en 1818, Alexandre Ivanovitch, accompagné d’un prêtre, enterre son bras gauche conservé jusque-là dans l’alcool, « en signe de gratitude pour leurs bienfaits et pour témoigner du fait qu’il n’avait pas déshonoré le nom dont il avait hérité »59. A la fin de l’année 1820 le goût du voyage reprend Ostermann. On le constate, son originalité est singulière, son appétit de vivre sans bornes. Ses blessures, loin de l’anéantir, attisent sa force de caractère, son désir d’indépendance et de nouveauté. Ses palais, ses demeures sont belles, ses domaines certes immensément vastes, mais ils ont le tort d’être tels qu’ils sont. Il faut les transformer ou s’en aller. D’ailleurs, « la vie de la plupart des seigneurs russes est un voyage continuel, même lorsqu’ils ne voyagent point »60. Pourquoi ne pas retourner en Italie ? S’imprégner d’œuvres d’art ? Rejoindre la colonie des Russes installés à Rome ? Eviter le long hiver de son pays et les chemins impraticables, même en troïka ? Cette fois-ci, le comte semble quitter sa patrie sans Elisabeth. Il ne sait pas au-devant de quels bouleversements il s’avance en traversant la Pologne, l’Autriche et le nord de l’Italie. 39 Charrette. 40 Henri Troyat, La grande histoire des tsars : Alexandre Ier, p. 386. 41 André Trofimoff, La Princesse Zénaïde Volkonsky. De la Russie impériale à la Rome des Papes, Rome, Staderini, 1966. 42 Tatiana Jouravina, Nid de seigneurs. Saint-Pétersbourg. Quai Anglais 10. SPb. : Polytechnika, 2002, p. 52. 43 Construit dans la première moitié du XVIIIe siècle pour Alexandre Lvovitch Narychkine. 44 1 000 ducats pour la statue d’Alexandre, 380 ducats pour chacun des bustes, à condition que le travail soit terminé le 1er janvier 1817. 45 Le 4 décembre 1814. 46 Février 1815, lettre écrite de Rome. 47 Le buste qu’il en fera sera jugé fort ressemblant par diverses personnes et par le tsar lui-même. Par la suite, Rauch le convertira en marbre, en fera plusieurs copies dont une pour Ostermann qui en offrira une autre aux Uffizi de Florence ainsi qu’au ministre Fossombroni. 48 Lettre dictée le 11 octobre1818. 49 Encore visible aujourd’hui au Musée de Carrare, en russe : « Ostermann-Tolstoj a été ici ». 50 La statue sera transportée en 1838 dans le palais du comte Ostermann à Saint-Pétersbourg. Elle se trouve actuellement au musée de l’Ermitage. 51 On le sait grâce aux en-têtes de ses lettres à Rauch. 52 Lettre du comte à Rauch, le 26 octobre 1815 de Leipzig. 53 Natalia Galitzine, née Tolstoï, sœur d’Ostermann. La lettre provient des Mémoires de la comtesse Rosalie Rzewuska, publiées par Giovanella Caetani Grenier, Cugiani, Rome, 1939. 54 Nicolaï Tolstoï, Histoire d’une grande famille russe, 1353-1983, Presses de la Renaissance, p. 155. 55 Grand Prince Nicolaï Mikhaïlovitch. L’Empereur Alexandre Ier. Essai d’études historiques (1912). 56 L’ancêtre d’Alexandre Ivanovitch, le chancelier et fameux homme d’état André Ivanovitch Osterman, avait épousé une Strechnev, arrière-petite-fille du premier des tsars Romanov. 57 Elle changera cependant de mains plus tard, et deviendra le Séminaire Russe-Orthodoxe. Elle abrite actuellement le musée des Arts décoratifs, rue Delegatskaïa. Elle a retrouvé son nom : « Maison du comte Ostermann ». 58 Ivan Lajetchnikov, op. cit. 59 Ibid. 60 Emile Dupré de Saint-Maure, L’Hermite en Russie, tome I, chap. 12.
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