Barrack regarda son frère quand il sentit son dragon battre en retraite, soumis, chose qu’il ne se rappelait pas être déjà arrivée. La ferveur de sa folie naissante avait laissé place à la confusion.
— Est-ce que tu le sens aussi ? demanda Brogan entre ses dents.
Il hocha brièvement la tête puis parcourut du regard la silhouette féminine qui s’éloignait d’eux. Leurs symbiotes marchaient docilement de chaque côté d’elle.
Barrack lui emboîta le pas, suivant la femme à une courte distance de sécurité. Ses yeux étaient rivés sur son dos tandis qu’il essayait de comprendre la raison de la déférence de son dragon pour elle. Brogan l’imita, venant à son niveau.
Ils promenaient un regard intense autour d’eux à mesure qu’ils progressaient. Barrack fut envahi de remords à la vue de la terreur sur les visages de ceux qu’il avait toujours respectés. Les femmes et les enfants avaient trouvé refuge et les visages de tous les guerriers exprimaient la peur. Leur présence avait clairement eu un effet cataclysmique sur le village.
— C’est moi qui ai fait ça, commenta Brogan d’une voix dure et rauque.
Ses yeux se posèrent sur l’expression angoissée de leur mère alors qu’elle arrivait en courant, une main tendue vers Creja, père de deux jeunes dragons jumeaux.
— J’ai déshonoré ma famille.
— Nous avons tous les deux déshonoré notre famille, convint Barrack, le cœur lourd.
Il pouvait sentir Brogan essayer de s’éloigner de lui afin qu’il ne puisse pas ressentir ses émotions. C’était impossible, évidemment. L’exclure serait comme essayer de se couper en deux pour son frère.
Qu’importaient leurs efforts pour tenter de se protéger l’un l’autre, leur lien était trop fort. C’était ce lien qui les avait menés à leur perte ce jour-là. La solitude qu’ils ressentaient avait été amplifiée par celle de leurs dragons. Leurs symbiotes se nourrissaient de leurs émotions combinées et étaient devenus dépressifs et apathiques au cours des derniers mois, à tel point que rien de ce qu’ils avaient fait n’avait pu aider les créatures.
La honte envahit Barrack. Il savait que la jeune fille sur laquelle Brogan avait jeté son dévolu n’était pas leur âme sœur. Il n’était même pas attiré physiquement par la fille, ni son dragon ni son symbiote ne l’étaient d’ailleurs. Il savait que Brogan ne l’était pas réellement non plus. Cependant, il avait fermé les yeux. Il avait espéré que si leurs dragons étaient convaincus qu’elle était leur compagne, cela leur permettrait de tromper le vide incessant qui les rongeait et leur laisserait le temps de fouiller d’autres villages et d’autres villes à la recherche de leur âme sœur.
Brogan était le plus instable et, bien qu’il puisse le nier, le plus émotif des deux frères. Son dragon l’avait poussé à revendiquer une femelle, n’importe laquelle, pour combattre la folie. Malheureusement, c’était Mula qui avait croisé le chemin de Brogan plusieurs mois auparavant. La jeune fille avait flirté avec eux, inconsciente que le dragon de Brogan considérerait son invitation innocente, quoique flagrante, comme sérieuse. Ce n’était que lorsque la jeune fille avait compris que flirter avec l’un des jumeaux signifiait recevoir les attentions intenses des deux — en même temps — qu’elle avait battu en retraite, paniquée.
Barrack n’en voulait pas à la fille d’avoir eu peur ni de ne pas avoir eu conscience de ce que son comportement insouciant provoquerait. Brogan et lui reconnaissaient l’impossibilité de trouver une âme sœur. Ils comprenaient tous deux que gérer un guerrier dragon était déjà assez difficile. Jamais encore avait-on entendu parler d’une femme capable d’en avoir deux pour compagnons. En fin de compte, le mieux qu’ils pouvaient espérer était de mourir au combat avant de perdre complètement le contrôle. Ce jour-là avait prouvé que leur espoir avait été vain. Leur pire cauchemar était devenu réalité.
Il se focalisa sur la femme devant lui et serra les poings. Elle était peut-être ici pour abréger leurs souffrances. Si c’était le cas, pourquoi ne pas simplement le faire et en finir ? Après avoir vu la peine qu’il provoquait, il savait que ni Brogan ni lui ne résisteraient.
— Qui êtes-vous et comment avez-vous fait ça ? finit par demander Brogan en s’arrêtant à un peu plus d’un mètre de la femme lorsqu’elle marqua une pause sur le pont qui enjambait la rivière.
Les yeux de Barrack suivirent le geste de la main de son frère. Le village semblait surréaliste, figé ainsi dans le temps. Il déglutit, incapable d’appréhender la puissance qu’une telle prouesse demanderait. Dans un coin de son esprit, il se demanda si son frère et lui n’étaient pas déjà morts.
— Tu ne l’es pas, murmura la femme, son regard suivant la rivière.
— Je ne suis pas quoi ? demanda Barrack.
— Mort. Tu ne l’es pas… encore, répondit-elle d’une voix sereine.
— Qui êtes-vous ? interrogea Barrack, sa voix rendue rauque par la stupeur lorsqu’il réalisa que qui que cet être fût, elle pouvait lire dans ses pensées.
— Je me fais appeler Aikaterina par votre peuple, répondit-elle en se tournant pour les regarder avant de tendre une main pour caresser tendrement la tête de chacun des symbiotes. Je vous ai donné une partie de moi pour aider à vous protéger.
— Pour nous maudire, vous voulez dire, rétorqua Brogan, ses yeux s’assombrissant de colère.
— Brogan, l’avertit Barrack avant de se tourner pour la regarder. Est-ce que vous êtes en train de nous dire que vous êtes la déesse Aikaterina ?
Cette dernière inclina la tête.
— Oui. Ton frère a raison. Les cadeaux que je vous ai faits sont devenus une malédiction, répondit-elle, ses mains quittant le cou des symbiotes. Il n’est pas aisé de manipuler les fils du temps pour une bonne raison. Modifier le temps, c’est modifier le destin de l’avenir. Ces chemins se croisent parfois et se rectifient d’eux-mêmes, créant ainsi un avenir qui continuera en étant relativement peu déformé. Mais il arrive aussi que les fils s’emmêlent ou se rompent. Si cela devait arriver, les changements pourraient avoir des conséquences inattendues.
Barrack fronça les sourcils, essayant de comprendre ce que la femme leur disait. Brogan grommela qu’elle s’exprimait en énigmes. Il tendit la main et empoigna le bras de son frère lorsqu’il commença à tourner les talons. Quelque chose lui disait qu’ils n’auraient pas d’autre chance.
— Quel genre de conséquences inattendues ? Des mauvaises ? demanda Barrack, le regard rivé sur le visage de la femme.
Celle-ci esquissa un sourire.
— Peut-être.
— Peut-être ? Je croyais que vous étiez toute-puissante. Quiconque capable de faire ça doit savoir ce qui va se passer, lança Brogan d’un ton impatient.
Elle planta son regard intense sur lui.
— Même la personne la plus puissante ne peut prédire ce que les membres d’une espèce possédant le libre arbitre vont décider de faire si l’on leur donne une seconde chance.
Son regard se porta sur le village.
— Si vous saviez qu’il existe une âme sœur pour vous quelque part dans l’univers, l’attendriez-vous ?
— Oui !
Barrack fut surpris lorsqu’il entendit la réponse stridente de Brogan.
— Oui, dit-il, faisant écho à la réponse de son frère d’un ton plus doux. Si une telle femme existe, ajouta-t-il.
— Elle existe… mais…, sa voix mourut et son regard se perdit dans le lointain.
— Je le savais. Elle nous donne juste de faux espoirs, Barrack. Il n’y aura jamais de femelle capable de nous gérer, encore moins nos deux dragons et nos symbiotes. Cette âme sœur imaginaire devrait être acceptée par nous tous, et tous nous accepter en retour, grogna Brogan, frustré.
— Tu te trompes, guerrier. Elle existera, mais elle aussi est destinée à mourir jeune, répondit-elle en tendant une main pour toucher de nouveau les symbiotes.
— Mourir ? Comment ? Où est-elle ? exigea de savoir Barrack en s’approchant d’elle.
— Je peux modifier votre destin, ce qui modifiera le sien, mais comme pour tout, il n’y a aucune garantie, expliqua Aikaterina.
— Ce qui signifie quoi, exactement ? demanda Brogan d’une voix dure.
Barrack frissonna lorsqu’Aikaterina se tourna pour regarder son frère. Il vit la tête de Brogan partir en arrière comme s’il s’était fait frapper. Le sifflement de son frère transperça l’air avant qu’il ne chancelle en arrière sur plusieurs pas. Barrack tendit machinalement la main pour stabiliser Brogan quand son dos heurta le mur de pierre qui longeait le pont.
Grâce au lien qu’il partageait avec son frère, Barrack sentit le profond choc de Brogan, un choc bien plus grand que ce à quoi il se serait attendu d’une claque sans contact de la part d’un être capable de figer un village entier. Il regarda entre eux et se concentra, mais il fut seulement capable de saisir l’impressions ténue qu’Aikaterina avait montré quelque chose à Brogan. Il se retourna vers la déesse et plissa les yeux.
— Tu vas devoir attendre longtemps, guerrier. J’espère que tu apprendras à te calmer avant de trouver ta compagne ou elle pourrait bien te calmer elle-même, le prévint Aikaterina.
Barrack s’était attendu à ce que l’avertissement soit teinté d’une pointe de colère ou même d’une légère remontrance, mais jamais qu’il soit accompagné d’un petit sourire satisfait. Espérait-elle que Brogan échoue à se calmer ? Pourquoi ?
— Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? demanda Barrack.
Aikaterina regarda le village. Il suivit son regard. Elle regardait leur mère et leur père.
— Vous devez quitter Valdier, déclara-t-elle doucement.
— Vous avez dit… qu’on allait devoir attendre longtemps ? demanda Brogan d’une voix étonnamment calme.
Elle se tourna pour les regarder tous les deux. Barrack la vit caresser de nouveau les symbiotes d’une main douce. Les deux tigres-garous ronronnaient et se frottaient contre elle.
— Oui, votre compagne n’est pas encore née. Vos symbiotes sauront quand le temps sera venu. Cherchez un guerrier du nom de Jaguin. Sa compagne Sara saura où vous pouvez trouver la vôtre, leur promit-elle en souriant.
Barrack était sur le point de lui demander comment, mais les mots moururent sur ses lèvres quand Aikaterina se transforma. Son apparence de jeune fille valdier avait laissé place à quelque chose de bien plus éthéré. La couleur de son corps était la même que celle des symbiotes, mais il pouvait voir à travers. Elle s’élevait lentement du pont.
— Partez, guerriers, avant que votre village ne se réveille, ordonna-t-elle doucement. S’ils vous voient, alors votre destin restera inchangé, tout comme celui de votre âme sœur.
— Transforme-toi, Brogan, dit Barrack, sentant l’urgence de son dragon qui poussait contre lui.
Brogan hocha la tête. En quelques secondes, les deux guerriers s’étaient transformés en leurs dragons. Ils décollèrent et survolèrent le village, partant vers le nord. Leurs symbiotes fusionnèrent pour se transformer en un grand vaisseau spatial doré et rejoignirent les dragons en quelques secondes.
Barrack sentit le symbiote envelopper son dragon et l’attirer à l’intérieur du vaisseau spatial. Un instant plus tard, Brogan était à ses côtés. Ils se retransformèrent tous les deux, ne sachant pas vraiment où aller. Tout ce qu’ils savaient, c’était que tant qu’ils restaient dans leur monde natal, ils seraient en danger, tout comme leur future âme sœur.
— Il y a des spatioports rarement fréquentés par ceux de notre espèce à la périphérie de la galaxie. On pourrait y proposer nos services, suggéra Brogan.
Barrack acquiesça avant de s’asseoir sur le siège formé par son symbiote.
— On va s’arrêter et récupérer les objets qu’on avait stockés puis on partira ni vu ni connu, approuva-t-il.
Cela faisait à présent plusieurs années qu’ils vivaient au cœur des montagnes. Ils s’y étaient installés lorsqu’ils avaient senti les premiers signes de la folie s’abattre sur eux.
Quelques minutes plus tard, ils atterrirent à l’extérieur de la petite maison rudimentaire qu’ils avaient construite au pied de la montagne près d’une large rivière. Ils prirent leurs vêtements, leur nourriture, leurs outils et leurs armes avant de retourner au vaisseau spatial symbiotique.
Barrack baissa les yeux tandis que leur vaisseau symbiotique s’élevait. Il se frotta le torse. C’était le seul foyer qu’ils avaient jamais connu. Ils avaient vécu, travaillé et combattu ici. Il ne savait pas s’ils reverraient un jour Valdier ou leurs parents.
— On reviendra, dit Brogan en baissant les yeux vers la forêt où ils avaient établi leur foyer.
— Comment est-ce que tu peux en être certain ? demanda Barrack en regardant son frère.
Brogan croisa son regard. Barrack fut choqué de voir l’expression tourmentée dans les yeux de son frère. Il tenta de se connecter mentalement à lui, choqué une fois encore en sentant un mur inconnu l’empêcher de voir les pensées de Brogan. Il le regarda avec une expression perplexe.
— Qu’est-ce qu’Aikaterina t’a montré, Brogan ?
Celui-ci cligna des yeux et tourna la tête pour regarder par le hublot tandis qu’ils accéléraient dans l’espace. Alors qu’ils s’éloignaient de Valdier, Barrack attendit, se demandant si Brogan allait lui répondre ou simplement continuer à fixer l’immensité de l’espace.
— Elle m’a montré notre compagne, finit-il par répondre avant de se lever.
Barrack se tourna et suivit Brogan du regard tandis que son frère disparaissait par la porte. L’espace d’un instant, la jalousie le dévora. Il voulait voir leur compagne. Il se demanda pourquoi Aikaterina n’avait pas partagé l’image avec lui. Puis l’instant s’avanouit lorsqu’il se rappela l’expression tourmentée dans les yeux de Brogan. Son frère lui taisait quelque chose, quelque chose d’important.
Il se leva et fixa l’espace en fronçant les sourcils. C’était la première fois qu’ils ne partageaient pas un secret. Pour une raison qui lui échappait, Aikaterina devait avoir décidé que seul Brogan devrait apprendre quelque chose sur leur âme sœur.
— On la trouvera, murmura-t-il.
J’attends. Déesse dit qu’elle a besoin de nous, répondit son dragon.
Barrack cligna des yeux, surpris, en sentant une chaleur et un enthousiasme que son dragon n’avait pas ressentis depuis des décennies.
— Oui, notre compagne aura besoin de nous, convint-il, un sourire satisfait se dessinant sur ses lèvres.