Une nuit de trop

1368 Mots
Je quittai le restaurant les épaules lourdes et les pieds en feu. Mon tablier roulé sous le bras, j’inspirai profondément l’air tiède du soir. Ma journée avait été interminable. Clients exigeants, collègues à cran, et moi, au milieu de ce chaos avec mon sourire fatigué et mes rêves mis entre parenthèses. Je longeai le trottoir, le regard rivé au sol, trop épuisée pour lever les yeux. Mes baskets usées raclaient le bitume, et chaque pas me rappelait à quel point j’avais abandonné cette vie étudiante à laquelle j’avais tant tenu. La fac de médecine était derrière moi, comme un rêve effacé à coups de factures. En passant devant la supérette fermée, je sentis un frisson me parcourir la nuque. Un de ces frissons qui ne viennent pas du vent, mais d’un instinct. L’impression d’être observée. Je ralentis le pas, jetai un œil par-dessus mon épaule, mais la rue était vide. Juste quelques lampadaires défaillants, le silence et mon cœur qui s’emballait sans raison. Je coupai par la ruelle étroite derrière notre immeuble. Je la prenais toujours, même si l’éclairage y était presque inexistant. Ce soir pourtant, mes jambes accéléraient d’elles-mêmes. Comme si quelque chose ou quelqu’un se cachait dans l’ombre. Je me retournais encore une fois, nerveuse. Rien. Juste la nuit. Quand j’arrivai enfin à la porte de notre appartement, je soufflai de soulagement. Ma mère m’ouvrit presque immédiatement, comme si elle m’attendait. — T’as mis du temps, dit-elle doucement. — Le service s’est éternisé, mentis-je à moitié. Elle m’observa quelques secondes, comme si elle devinait que je ne lui disais pas tout. Elle avait ce don. Mais elle ne posa pas de questions. Pas ce soir. — Tu veux manger quelque chose ? — Non, merci. Juste une douche. Je la vis hocher la tête avant de disparaître dans sa chambre. Je posai mon sac dans un soupir, jetai un œil à mon reflet dans le miroir du couloir. Des cernes, des mèches en bataille, et ce regard fatigué d’une fille qui en avait marre d’être forte. Sous la douche, l’eau chaude apaisa un peu mes tensions. Je fermai les yeux, laissant couler sur moi l’eau comme si elle pouvait emporter mes regrets. J’aurais voulu tout arrêter. Travailler. Faire semblant. Porter ce masque chaque jour. En sortant de la salle de bain, ma serviette nouée autour de moi, mon téléphone vibra. Un appel de Mathéo. Je décrochai sans réfléchir. — Salut, dit-il avec cette voix douce qui m’avait séduite au départ. — Salut… — Tu fais quoi ce soir ? — Rien de spécial. Pourquoi ? — Viens. J’ai envie de te voir. J’hésitai quelques secondes. On était ensemble depuis cinq mois. Il avait été là au bon moment, quand tout s’écroulait. Il me faisait du bien… en général. Mais ce soir, j’étais fatiguée. Pourtant, j’avais besoin d’un peu de tendresse. — J’arrive, soupirai-je. Je passai un jean, un pull léger, attrapai mes clés et sortis. Chez lui, l’ambiance était tamisée. Il m’accueillit avec un sourire, m’attira contre lui pour un b****r long, doux, presque trop parfait. — Tu sens bon, murmura-t-il contre mon cou. Je souris légèrement, posant ma tête sur son torse. Il m’enlaça un moment, puis me guida vers le canapé. On parla de tout et de rien, puis les baisers reprirent. Plus intenses, plus rapides. Ses mains se firent plus aventureuses, glissant sous mon pull. — Mathéo… attends… murmurais-je. Il se figea à peine, planta son regard dans le mien. — On est ensemble depuis cinq mois, Alia. Tu sais ce que je ressens pour toi. — Je sais, c’est pas ça… — Tu ne me fais pas confiance ? Je me redressai, mal à l’aise. — Ce n’est pas une question de confiance. C’est juste que… je ne suis pas prête. Je… je suis encore vierge. Un silence pesant tomba. Il baissa les yeux, se frotta le visage. Puis il sourit, un peu trop vite. — D’accord. Pas de souci. Mais je sentais que ce n’était pas vraiment “d’accord”. — Cinq mois, Alia. Cinq mois à attendre. T’es sûre que tu veux de moi ? Ou je suis juste un pansement ? Cette phrase me blessa. J’attrapai mon sac sans répondre. — Alia, attends… je suis désolé, je voulais pas dire ça. — Trop tard, soufflai-je. Je sortis. Il essaya de me retenir par le bras mais je me dégageai doucement. — J’ai besoin d’air. Je traversai la rue d’un pas rapide. Il resta sur le seuil, silencieux. De retour chez moi, tout était calme. Ma mère dormait déjà. Je posai mes clés sans bruit, retirai mes chaussures et m’effondrai sur mon lit. Les larmes ne vinrent pas. Juste un vide. Un mélange d’incompréhension, de tristesse, et de solitude. Je fixai le plafond, le cœur en vrac. Pourquoi l’amour faisait toujours plus mal qu’il ne devrait ? Je finis par fermer les yeux. Demain serait un autre jour. Peut-être. Le lendemain matin, je me réveillai avec les paupières lourdes, comme si la nuit n’avait pas été assez douce pour effacer ce que j’avais sur le cœur. Mon oreiller portait encore la trace de mes cheveux humides, preuve que je m’étais couchée sans sécher mes mèches après la douche. Je soupirai longuement, laissant mon regard se perdre au plafond. Il était là, encore dans ma tête : Mathéo. Je ne regrettais pas ma réaction, mais une partie de moi aurait voulu que les choses soient plus simples. — Alia, le petit-déjeuner est prêt ! La voix de ma mère me tira de mes pensées. Je me levai sans traîner, enfilai un vieux sweat et descendis dans la petite cuisine. Elle avait préparé du pain grillé, du beurre, un jus pressé à la main et un œuf. Rien d’extravagant, mais c’était tout l’amour d’une mère dans une assiette. — Tu es rentrée tard, fit-elle en s’asseyant face à moi. — Oui… j’étais chez Mathéo, répondis-je en évitant son regard. Elle ne posa pas de questions. Elle ne l’aimait pas beaucoup, mais elle avait appris à se taire pour ne pas me heurter. Sa seule façon de me protéger, c’était de toujours être là, discrètement. Après avoir fini mon assiette, je déposai une bise sur sa joue. — Je vais faire un tour, j’ai besoin de marcher un peu. Elle acquiesça avec un sourire tendre. Je sortis dans la lumière tiède du matin, le soleil perçant doucement à travers les immeubles fatigués de notre quartier. J’aimais ce moment de la journée, entre le calme de l’aurore et l’agitation de la ville. Je marchai lentement, sans direction précise. J’avais juste besoin de m’éloigner, de respirer, d’oublier un peu mes pensées. Au bout de quelques rues, je ressentis cette drôle de sensation. Celle d’être suivie. Mon pas se ralentit légèrement, et mes yeux balayèrent discrètement les alentours. Un homme au téléphone, une femme avec une poussette, un vieux sur un banc. Rien d’étrange. Et pourtant… Je secouai la tête. Non, je devais juste être encore sous tension après hier soir. J’étais paranoïaque, voilà tout. Je continuai ma route, plus vite cette fois, comme pour semer mes propres doutes. Je m’arrêtai à un petit kiosque et m’offris une glace. Une boule vanille dans un cornet croustillant. En m’asseyant sur un banc ombragé, je laissai enfin mes pensées vagabonder, téléphone en main. Je défilai les stories, les photos, les vidéos. Des couples en voyage, des influenceuses en robe de luxe, des villas, des plages, des sourires figés sous des filtres dorés. La vie parfaite des autres. Du moins, c’est ce qu’ils montraient. Moi, j’étais là. Une boule de glace à la main, mes rêves entre parenthèses, mon cœur un peu cabossé, et mon avenir suspendu à des petits boulots. Je pris une photo de ma glace, par habitude. Mais je ne la postai pas. À quoi bon ? Je n’avais rien à prouver. Ou peut-être que si. Je relevai les yeux, par réflexe. Encore cette impression étrange. Une silhouette de l’autre côté de la rue. Je ne la distinguais pas bien, mais je sentis ses yeux sur moi. Je fronçai les sourcils. Le temps que je cligne des yeux, il n’y avait plus rien. Je me levai, un peu troublée. Il était peut-être temps de rentrer.
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