Chapitre II-2

1958 Mots
— On présentait, en effet, Marie-Amice aux enfants comme un modèle de piété. Le modèle de sainteté à admirer et à imiter. Mais tellement lointain et inaccessible. Tu parles d’un programme, prier jour et nuit, et jeûner jusqu’à presque se laisser mourir de faim. Et enfin mourir. Elle était représentée sur des images pieuses que nous devions insérer dans nos livres de messe avec les photos de communion. Les mains jointes, le visage douloureux et les yeux éperdument levés au ciel. À Saint-Pol, on lui a voué une véritable dévotion et on a organisé en son honneur des fêtes et de longues processions. — Mais non, finalement, je ne crois pas avoir entendu parler de cette Marie-Amice. En tout cas, elle ne m’a pas marqué. Tu sais, les saintes et moi, on ne s’est jamais beaucoup fréquenté et très peu frotté. En tout cas pas de très près et pas d’assez près sûrement pour que je m’en souvienne vraiment. J’ai toujours préféré les jeunes pécheresses. Quand même, quand on y pense, manger une hostie, rien qu’une hostie par jour pendant tant d’années, ce n’est ni très varié ni très roboratif. Encore une vieille folle ! Une anorexique de cette époque-là finalement. Mais à quelle époque était-ce au juste ? — Vers la moitié du XVIIe siècle. Mais je n’en suis plus très sûr. Il faudra que je vérifie les dates. Je dois pouvoir les retrouver dans un vieux bouquin. C’est quand même loin ! Mais, rassure-toi, Céleste Scornet, là, qui vient de nous passer sous le nez sans nous voir, baissant la tête et les yeux sur ses bottines éculées, notre Marie-Amice à nous aujourd’hui, n’a rien d’une sainte. Alors là, pas du tout. Ne va surtout pas te tromper. Elle gagne son paradis comme elle peut, la vieille sainte-nitouche, ou plutôt elle essaie de rattraper son retard. Elle fait amende honorable pour se raccommoder avec le Bon Dieu. Elle rame et travaille pour expier sa vie passée. Et elle a de quoi faire ! Car elle n’a pas toujours fréquenté les églises. Loin de là ! — C’est sûr, elle fréquentait un autre genre de chapelles. Beaucoup moins catholiques, sûrement. J’en ai souvent entendu parler et tout le monde connaît son histoire à Saint-Pol. D’ailleurs son nom déjà fait sourire les gens qui l’ont connue plus jeune et en pleine activité, du moins ceux qui pratiquent ou comprennent encore un peu de breton. Scornet était le patronyme de son second mari, donc le nom d’épouse qu’elle a conservé. Il veut dire en breton « glacé, gelé ». Et, pourtant, à ce qu’on dit ici ou là, et même partout, Céleste, dans sa période de beauté triomphante et au sommet de sa gloire et de ses succès amoureux n’avait rien d’un bloc de glace. Vraiment rien à voir avec une quelconque banquise. Elle n’aurait sûrement pas fait couler le Titanic. — Elle contribuait donc déjà au réchauffement climatique. Les deux marchands rirent ensemble de la saillie, levant la tête, et regardant défiler les nuages. — En effet, on peut le voir et le dire comme ça. On raconte en effet qu’en ce temps-là, elle était bien plus vive et plus bouillante qu’aujourd’hui. Une vraie cocotte-minute. — Ah, ça oui, elle n’avait rien d’un glaçon ! Car elle n’a pas toujours été ridée comme une vieille pomme de terre germée ni pliée en deux comme aujourd’hui. Il paraît même que c’était même une vraie beauté ! C’est l’avis unanime des anciens qui l’ont connue à cette époque. Elle le savait et s’en servait à son avantage. Ou à celui de son tiroir-caisse. — J’en ai déjà entendu parler. Il paraît que tous les hommes de la région en étaient mabouls et lui couraient au cul. Elle a fait trembler et enrager quantité de femmes mariées, détourné bien des maris de leurs engagements conjugaux, démoli des ménages, arrêté des fiançailles et, dans les campagnes environnantes, empêché des accordailles de mariage déjà bien avancées. Et surtout soulagé un grand nombre de comptes en banque ! On a même dit qu’elle aurait été à l’origine de plusieurs divorces, ce qui ne se faisait guère à l’époque, surtout dans le pays de Saint-Pol ! Quelques suicides par pendaison à une poutre, dans quelque grange ou hangar à foin – une spécialité de nos campagnes – ont été aussi portés à son crédit. On ne prête qu’aux riches finalement. Il faut dire que Céleste n’était pas alors un modèle de vertu, loin s’en faut. Surtout quand elle tenait un café dans le quartier de la gare où se trouvaient, à l’époque, la plupart des dépôts de légumes. La grande époque de Saint-Pol. L’époque faste des charrettes de choux ou d’artichauts, puis des tracteurs, rangés par centaines sur le parvis de la cathédrale et sur toute la place de l’évêché. — Je l’ai vu sur des reproductions de cartes postales anciennes. C’était assez impressionnant, tous ces chevaux et toutes ces charrettes de choux rangées comme à la parade. Presque à perte de vue. — “L’Embuscade”. Elle avait appelé ainsi son bistrot. Pour bien comprendre, il faut se souvenir que c’était au temps de la guerre d’Algérie, au tout début des années soixante du siècle dernier et que le mot avait alors une connotation et une signification bien particulières. Les embuscades dans les Aurès et les divers djebels algériens étaient, hélas, le lot quotidien de nos appelés du contingent. Et malheureusement, beaucoup trop d’entre eux n’en sont pas revenus vivants. Son bistrot était bien nommé, cependant, car ses clients en sortaient rarement indemnes, secoués, essorés et allégés du contenu de leur portefeuille. Une sacrée ambiance, tu peux me croire. Nombre de messieurs, aujourd’hui certes un peu âgés, s’en souviennent encore à Saint-Pol et dans les environs. Certains même en rêvent toujours en leurs vieux jours et ont les yeux qui pétillent ou s’embuent quand ils évoquent, le tempérament de braise de ces années-là de Céleste Scornet. Du moins ceux qui sont encore de ce monde. Il faut savoir qu’elle était plutôt gironde et accueillante, à cette époque, la belle Céleste, si tu vois ce que je veux dire. Un tempérament de feu. — Tout à fait. Je vois ! Je vois très bien et même plus que ça ! Je suis un grand garçon, j’ai tous mes vaccins, tous parfaitement à jour, et j’ai quand même un peu roulé ma bosse. — Elle n’était pas très regardante non plus, paraît-il, Céleste, surtout si le client avait aussi le portefeuille bien gonflé. Et le cerveau bien engourdi, embrumé et ralenti par le vin et les liqueurs. Les paysans qui venaient des communes alentour livrer leurs charrettes de choux aux dépôts de légumes de la gare, ne manquaient pas, au retour vers leurs villages, de billets tout neufs, tout frais et bien craquants, épinglés serrés dans la poche de leur veston. Le cheval pouvait bien attendre quelques minutes, attaché à un anneau scellé dans le mur du café et la tête plongée dans son picotin d’avoine. Car Céleste ne retenait pas ses clients trop longtemps. Juste le temps strictement nécessaire. Elle avait le sens du rythme et du rendement idéal. Comme une sorte de travail à la chaîne, rapide et efficace. — Elle a bien profité de cette période faste et avait amassé un joli pactole. On dit même qu’elle a dû accumuler un argent fou. À peine imaginable, affirment encore certains. Elle doit probablement être la personne la plus riche de Saint-Pol et de tous les environs. — Ce qui ne l’empêche pas d’être aujourd’hui une vieille avare, et d’avoir la dégaine d’une quelconque clocharde. Elle est, et de loin, la plus cloche et la plus déguenillée de toute la ville, et même de toute la région. On a envie de lui balancer une petite pièce jaune quand on la voit passer. Mais elle ne regarde personne. Elle est dans son monde, comme ailleurs et indifférente à tout. C’est Céleste… — Oui, elle a toute l’apparence d’une SDF, elle en a le mode de vie, mais, attention, Céleste est, je le répète, une clocharde très riche. C’est, en tout cas ce qui se dit. Elle ne dépense jamais un seul centime. Jamais. Pour rien ni pour personne et en aucune occasion. Elle garde tout pour elle. Elle vit de charité, de rapines et de récupération ici ou là. Et personne ne sait ce qu’elle fait de son argent ou ce qu’elle en a fait, ni même s’il lui en reste encore. On sait seulement qu’elle en a gagné beaucoup à une certaine époque. Une montagne, disent certains, avec des yeux rêveurs et les bras levés au ciel. — Elle a dû le cacher sous une pile de draps ou dans une boîte de galettes bretonnes au fond de l’armoire de sa chambre ou alors l’avoir enterré quelque part. — Pourquoi pas dans une lessiveuse au fond du jardin, sous une planche de radis ou de salades, comme le faisaient autrefois, dit-on, certains vieux grigous dans la campagne léonarde… — Elle possède bien un compte en banque comme tout le monde, forcément, mais n’y met jamais d’argent, s’arrange même pour l’abandonner à découvert, ne tient compte d’aucun rappel, d’aucun conseil, et fait ainsi l’étonnement et le désespoir de son banquier, qu’elle n’a jamais voulu rencontrer, dont elle se moque ouvertement. Elle n’a pas de téléphone et n’ouvre jamais son courrier. Elle ne paye aucun impôt, ni son eau ou son électricité, ni aucune facture d’aucune sorte. Elle accumule les oublis et les retards depuis des années. En se moquant du monde entier. — Elle n’a pas de soucis avec la Justice ? — Pas vraiment que je sache mais peut-être un peu quand même. Elle a dû en avoir un jour ou l’autre, à force de se moquer de tout et de tout le monde. Car elle s’en fiche complètement. Rien ne la touche ni ne semble la concerner. Elle est ailleurs, au loin, intouchable, inabordable. Il est très difficile de la joindre et elle ouvre rarement sa porte. Si un huissier déboule à l’improviste et sonne à sa porte, ce qui se produit de temps en temps, elle lui donne quelques euros en la plus menue monnaie possible, parfois en centimes de cuivre rouge. Elle le régale de quelques minauderies et belles paroles, arrive à l’amadouer et, pour finir, à se faire plaindre, le remercie de sa visite, promet, la main sur le cœur, de régler sa dette dans les plus brefs délais. Ensuite, elle lui propose, selon l’heure, un verre de vin aigri, d’une bouteille volontairement oubliée tout au fond du placard de sa cuisine ou une tasse de café épais, cuit et recuit, mille fois réchauffé sur son fourneau, breuvages que l’homme de loi s’empresse de refuser. Puis elle l’invite à revenir une autre fois, avec des courbettes et de grands sourires sur sa face ridée, couleur de pomme de terre. Il peut revenir quand il voudra et comme il voudra, le joli monsieur bien mis et en costume cravate. Avec son petit cartable de cuir fin, cet homme qui parle si bien, avec des mots bizarres auxquels on ne comprend rien, comme s’il suçait une dragée. Alors, dès qu’il a le dos tourné, Céleste, triomphante, éclate de rire, se donne de grandes claques sur ses maigres cuisses en voyant la voiture s’éloigner en contrebas de la cité sur la route vers Morlaix et disparaître dans le flot de la circulation vers le rond-point de Kergompez. — Elle n’a pas de famille, de neveux, de cousins, d’héritiers, même lointains ? — Personne, aucun. Le vide absolu. Une famille en voie d’extinction définitive. Arrêt complet. Toute sa fortune ira donc directement dans les caisses de l’État et dans la poche de son notaire, que d’ailleurs, elle ne peut pas supporter et dont elle dit le plus grand mal à longueur d’année. Elle ne dépense rien, tout juste le minimum pour survivre et semble se nourrir de l’air du temps. Outre les rapines de légumes pour sa soupe, elle fouille dans les poubelles, en passant dans les rues, soulève le couvercle, juste un coup d’œil et de l’autre main, rafle prestement ce qui l’intéresse. Elle entasse tout dans le grand cabas noir. Quand, le mardi matin, en venant à la cathédrale, elle passe sur le marché, entre les étals, les commerçants la surveillent et la gardent bien à l’œil. Pourtant, chaque semaine, son cabas enfle, prend du ventre et gonfle comme par miracle. Comme s’il se remplissait de lui-même ou par une opération du Saint-Esprit. La vieille bigote est adroite et terriblement intelligente. Elle roule tout le monde depuis toujours, profite et tire avantage de toutes les situations. Et s’en amuse ouvertement. À s’en tordre de rire. Une bonne femme inclassable et intouchable. Rien n’a de prise sur elle. Comme l’eau sur les plumes d’un canard. Un vrai fléau dans la ville.
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