Chapitre 5 :
L’ancien
Août 58 av. J.-C.
Labienus vient en personne se rendre compte de la situation sur la colline et dès qu’il voit ce qui reste de l’armée de Divico, il ne peut s’empêcher de sourire. Puis il ordonne à quelques-uns de rassembler les survivants et de les conduire vers le camp romain. Les autres légionnaires reçoivent pour mission de fouiller les chariots et de rassembler les objets de valeur. Félicitant enfin ses hommes pour cette superbe victoire, il s’en va.
J’exécute les ordres, répartissant mes soldats sur le terrain. Petit à petit s’amoncèlent au milieu de la prairie une montagne d’objets hétéroclites jetés là par nos soins : armes, casques, objets de la vie quotidienne tels que rasoirs, miroirs et surtout des bijoux. Beaucoup de bijoux : des colliers, des bracelets, des pendentifs, des boucles de ceinture. Des bijoux finement ciselés et d’une grande beauté, ce qui m’étonne, comme d’autres légionnaires très certainement. A mes yeux, les Helvètes, comme tous les Celtes, ne sont qu’un ramassis de brutes sans cervelle, pas si éloignés des animaux les plus primaires. Il ne s’agit en aucun cas d’un peuple cultivé, pour autant qu’on puisse même parler de peuple. Désunis, légers d’esprit, rustiques voire même stupides, voilà ce qu’ils représentent pour moi. Du moins c’est ainsi que mon père me les avait présentés, même si mon amitié avec Seylan m’avait maintes fois prouvé l’inexactitude de ces traits de caractère. Mais Seylan n’était pas vraiment un barbare. Il avait vécu suffisamment longtemps parmi les Romains pour changer.
Et tandis que je pénètre dans un autre chariot, je suis soudain attiré par un râle profond. Je découvre alors un vieil homme à la barbe blanche recouvert par de chaudes couvertures. Il semble se mourir. Son visage très ridé arbore un teint cireux qui laisser présager le pire et le bruit que provoque sa respiration est on ne peut plus inquiétant. J’enjambe le malheureux, décidant d’ignorer sa présence, mais une main squelettique se referme sur ma cheville et je manque de tomber. Sursautant face à ce contact soudain et glacial, je m’empare instinctivement de mon glaive rangé dans son fourreau. Mais force m’est faite d’admettre que ce vieillard ne représente pas un grand danger. Je m’écarte donc de son corps, lui faisant lâcher prise avec grande facilité et me penche vers lui. C’est alors que l’homme murmure dans un latin parfait, ce qui me fait penser que décidément j’ai bien sous-estimé ce peuple :
⸺ Approche-toi. J’ai besoin de quelqu’un. Je …, tente-t-il encore de placer avant de tousser à plusieurs reprises, ce qui tord son frêle corps en deux.
⸺ Chut. Je suis là. Vous devez rester tranquille.
⸺ C’est toi Hernan ? demande-t-il après s’être calmé, frissonnant avec force.
Il délire assurément. Que répondre ? Je ne veux pas le troubler davantage, mieux vaut-il donc le suivre dans son propos :
⸺ Oui c’est moi.
⸺ Je sais que tu me mens, réplique-t-il en ouvrant les yeux, des yeux aux pupilles presque blanches. Tu n’es pas Hernan. Tu es l’un de ces maudits Romains. Et tu viens pour me tuer, n’est-ce pas ? Tu peux y aller, de toute manière je suis déjà mort.
Je suis bien emprunté. Gêné même. Je veux lui répondre que telle n’est pas mon intention, que je n’ai pas pour habitude de commettre des assassinats, que je suis un soldat et qu’un soldat n’a pas d’autre objectif que de se battre pour se défendre, mais l’homme reprend avant que la moindre parole ne sorte de ma bouche :
⸺ Tu as le même regard que notre chef, Divico.
Encore des divagations d’un vieillard en passe de trépasser. C’en est assez, on m’a donné un ordre et je n’ai pas le temps d’écouter ces sornettes. Alors que je fais mine de me relever, je suis à nouveau interrompu par l’Helvète :
⸺ Tiens-moi la main, fils. Je ne veux pas mourir seul.
Réfléchissant de courtes secondes, je dois bien admettre que je ne peux pas refuser cette dernière faveur à un mourant. Alors je m’accomplis et glisse la petite main squelettique dans ma poigne ferme et chaude. Après quelques instants, le vieil homme reprend, dans un murmure de moins en moins audible :
⸺ Notre terre me manque. Je me souviens de ces plaines verdoyantes où il faisait bon vivre. De ces hautes montagnes qui striaient l’horizon. De ces sommets enneigés qui n’ont nul égal. J’aimerais tant les rejoindre. Mais Divico nous a dit que les Germains représentaient une trop grande menace pour notre peuple. Nous devions partir. Et nous l’avons suivi. Tout ça pour finir ici. Dans une contrée qui n’est pas la nôtre, décimés, vaincus.
Je compatis. Je peux comprendre la détresse actuelle des Helvètes. Nul ne sait ce qu’il va advenir d’eux. Ils dépendent désormais de la seule volonté de César.
⸺ Mais qu’est-ce que tu fais, petit imbécile ! hurle soudainement une voix rauque derrière moi.
Je n’ai aucune peine à la reconnaître. Il s’agit de Servius Dillius, le centurion le plus aviné de la légion. Le plus bête aussi. Il n’a de cesse de décharger sa rancœur sur moi. A croire qu’il m’a pris en grippe dès le premier jour de notre rencontre, à Mediolanum45. Je m’en souviendrai durant toute mon existence. Alors que nous avions pris possession de notre caserne et nous nous installions dans notre chambrée, aux côtés de ceux qui allaient devenir par la suite mes meilleurs amis, nous subissions déjà les foudres de ce damné centurion qui nous insultait, la bave aux lèvres, visiblement bien éméché au regard de ses yeux injectés de sang. Il prit même un malin plaisir à dévaster les paquetages de chaque recrue, arguant que ces petits freluquets n’avaient rien à faire dans SA légion. Puis il obligea chacun à le saluer dans les formes et à donner son nom, giflant ceux qui ne l’avaient pas fait correctement, du moins selon ses critères, à savoir bras et doigts tendus tels des élastiques. Quand il parvint devant moi il faillit s’étrangler, pour une raison que j’ignorais alors. Les yeux exorbités, il me dévisagea de longues secondes, avant de me décocher un formidable coup de poing en pleine mâchoire. Tandis que je gisais au sol, naviguant entre irréalité et vague brouhaha, Dillius détourna les talons et s’en alla, comme il était venu. Par la suite il n’eut de cesse de s’acharner sur sa malheureuse victime, m’humiliant à chaque fois qu’il le pouvait. Fort heureusement ce supplice trouva vite une fin, puisqu’un jour Dillius fut réaffecté aux subsistances. La rumeur courut alors qu’il avait été découvert inconscient dans la cour, un soir, tellement saoul qu’il ne parvenait plus à articuler la moindre parole censée. Ses supérieurs avaient très certainement jugé que l’homme devenait ingérable : le laisser au contact de jeunes légionnaires en formation n’était pas du meilleur effet. Dès cet instant, je ne le vis plus. Jusqu’à aujourd’hui.
⸺ Tu n’es pas là pour bavarder avec l’ennemi ! vocifère-t-il encore, faisant mine de me frapper. Dépêche-toi de retourner à ta tâche ! termine-t-il en me poussant vers l’extérieur du chariot, sans aucun ménagement.
Je manque de tomber et, furieux, me retourne d’un bloc vers le centurion. Nous nous jaugeons ainsi de longues secondes, poings serrés et ceux qui assistent à cette scène pensent que nous allons nous battre. Mais je finis par m’en aller, tête basse, les mâchoires pourtant contractées par la rage : je ne peux me permettre de m’en prendre à un supérieur. Pas devant mes hommes. Même si le supérieur en question est un parfait abruti.
Je ne sus jamais ce qu’il était advenu du vieil Helvète. Sans doute était-il mort dans le chariot. Peu importait en fait. Le plus pressant était de donner une sépulture décente à nos propres morts et transporter les nombreux blessés au campement de la Légion. Les jours qui suivirent, j’appris que 130'000 Helvètes étaient parvenus à gagner le pays lingon, mais sans soutien de la part des autochtones ils avaient accepté de capituler.
J’assiste à cette scène, alors que je vaque aux tâches quotidiennes du camp. Soudain j’aperçois une dizaine de barbares, entourés de Romains, se diriger vers la tente de Jules César, là où il les attend en compagnie de son état-major. En tête se trouve un vieil homme aux longs cheveux blancs comme la neige. Il marche avec noblesse et une étonnante agilité vu son âge avancé. Une queue de cheval part du sommet de son crâne et flotte au gré du vent, lui conférant des allures de guerrier sauvage, accentuée par sa longue moustache. Porteur d’une armure de mailles en or, il étincèle littéralement dans le chaud soleil de cet après-midi et sa cape noire s’agite magnifiquement à chacun de ses pas, comme les vagues d’une mer sombre et profonde. Tout en lui est signe de noblesse et de grandeur. Je suis convaincu que cet homme est le chef des Helvètes, ce Divico dont j’ai tant entendu parler mais que je n’ai jamais vu. Je le trouve distingué, à mille lieux d’un barbare inculte comme certains avaient voulu le présenter.
Sa suite n’en est pas moins élégante, quoique plus proche de l’image qu’un Romain peut se faire d’un guerrier primitif : des braies, des blouses à manche descendant jusqu’au bas du dos et arborant des barbes et des moustaches blondes. Un seul d’entre eux est plutôt châtain foncé. Leurs armures ne sont pas faites d’or, mais de simple fer. Un sentiment d’amertume et une certaine tristesse semble émaner de ces silhouettes légèrement voutées. Ils viennent en vaincus.
Et, tandis qu’ils approchent de la tente de César, Divico jette un bref regard sur sa droite. Ses yeux croisent les miens. Cela ne dure que quelques secondes, mais j’ai l’impression de capter son regard durant de longues minutes, un regard puissant, empreint de force. Et force m’est faite d’admettre que le vieil Helvète n’a pas tort : la forme, mais aussi la couleur de nos yeux se ressemblent étonnamment. C’en est même troublant. Pas au point de me perturber cependant. N’arrive-il pas parfois de croiser une personne qui vous semble familière ? Et c’est bien cette impression que j’éprouve en observant Divico. Alors comme à chaque fois, je frissonne du fait de la surprise, puis j’oublie tout cela. Jusqu’au moment où ce souvenir allait prendre tout son sens, quelques années plus tard.
Jules César se montra magnanime avec les Helvètes, mais il fit surtout preuve d’un grand sens stratégique : il les renvoya dans leur territoire, afin d’éviter que celui-ci ne soit envahi par les Germains. Dans la mesure où l’Helvétie se situait à la frontière de la Gaule cisalpine, se retrouver avec les Germains aux portes de Rome n’aurait pas été la meilleure chose qui soit. Et se montrer clément avec les Helvètes lui donna aussi une magnifique occasion de redorer son blason. Les Boïens n’eurent pas droit à ce privilège : 20'000 personnes (ce qu’il restait de leur peuple) furent placés en bordure de la Loire, sous la dépendance des Eduens. Sur les 368'000 Helvètes, seuls 110’00 survécurent. Ces chiffres résumaient à eux seuls l’horreur de la bataille de Bibracte.