Chapitre 7 :
La Bataille de l’Ochsenfeld
Automne 58 av. J.-C.
Le jour suivant, César ordonna à ses légions de se déployer dans la plaine de l’Ochsenfeld49, mais pour tromper Arioviste il ne fit sortir que ses troupes auxiliaires qu’il disposa devant le second camp. Le reste de la légion était en attente devant le premier camp, sur trois lignes. Le chef germain se laissa berner et sortit à son tour ses guerriers. Et bientôt la plaine fut traversée par le son terrifiant de milliers de pas cadencés, les deux armées marchant l’une vers l’autre. 35 000 Romains contre 70 000 Germains répartis en 7 tribus. Et pour éviter que ses hommes ne fuient le champ de bataille, Arioviste disposa ses chariots autour des siens, afin de leur barrer toute retraite.
Chacun attend le signal et une tension terrible est palpable dans les rangs. Il règne comme une ambiance de fin du monde, traversée par les quelques cris des corbeaux qui volent au-dessus de nous. Les auxiliaires, répartis en deux cohortes, font face aux guerriers Harudes50 et le spectacle de ces deux peuples barbares se toisant du regard n’est assurément pas banal. J’assiste pour la première fois à ce genre de scène. Jusque-là je n’avais pas eu vraiment l’occasion d’observer les auxiliaires, mais aujourd’hui je leur trouve un côté rassurant. Comme si leur expérience du combat peut nous aider à triompher de ces terrifiants Germains qu’on compare volontiers à des bêtes sauvages.
La Légion VII se situe aux côtés des auxiliaires et fait face aux Marcomans51. La Légion VIII est face aux Triboques52, tandis que les IX et X défient les Vangions53. La XI, quant à elle, s’oppose aux Némètes54. Enfin la Légion XII se retrouve face aux Sédusiens55. Autant de noms qui m’évoquent mystères et effroi, mais tout cela est bien réel, hélas. Les Suèves56 n’ont pour leur part aucun adversaire face à eux et immédiatement il semble clair que cet état de fait va nous poser un sérieux problème.
Le combat s’engage sur l’aile droite, du côté des auxiliaires et de notre légion. N’ayant pas le temps de lancer nos pilums, nous sommes engagés dans un furieux corps-à-corps qui tourne rapidement à notre avantage. Enfonçant les lignes ennemies, moi et mes hommes, nous nous jetons sur les boucliers de nos adversaires. Les Germains reculent peu à peu face aux coups d’épée mortels. Mais les événements prennent une tournure plus dramatique sur l’aile gauche : face au nombre, les Romains sont écrasés. Alors les ordres fusent. J’entends mon centurion ordonner à la centurie de faire mouvement vers la gauche. Rassemblant mes soldats, je les dirige donc vers leur but, m’extrayant de la mêlée et contournant les autres légions qui se battent furieusement, jusqu’à parvenir au pas de course devant des Germains rassérénés par leur récente victoire.
Appuyés par la Legio XII Fulminata qui a été levée cette année, nous nous lançons ensuite dans un combat acharné et d’une violence inouïe. Partout des hommes se battent à un contre un. Le sang gicle, les hurlements de douleur résonnent à mes oreilles. Cette bataille est une vraie boucherie. Luttant contre un solide Germain armé d’une hache et aux cheveux blonds comme les blés, j’esquive ses attaques, jouant de mon bouclier, feintant, sautant. Mais rien n’y fait : l’homme est aussi expérimenté que moi. Cela fait déjà dix bonnes minutes que nous nous battons et personne ne prend l’avantage. Soudain je ne peux éviter l’arme de mon ennemi et le métal s’immisce entre deux pièces de mon armure. Je sens le fer taillader la peau de mon ventre et la douleur est insupportable. Immédiatement un sang chaud et brûlant dégouline de la blessure, s’en venant salir mes vêtements et se répandre le long de mes jambes. J’ignore si cette blessure est grave. J’ai mal, voilà tout. Et il faut impérativement que je réagisse au plus vite, car je me trouve en grand danger.
Mobilisant le peu de force qu’il me reste, j’évite une nouvelle attaque du Germain et lance à mon tour un assaut subit, jetant littéralement mon glaive en un mouvement circulaire destructeur. Le métal s’enfonce dans le cou du barbare et tranche sa tête, alors que je hurle tel un dément, par désespoir. Perdant l’équilibre, je tombe dans l’herbe maculée de sang, en même temps que mon ennemi et me rend immédiatement compte que je viens de me mettre dans une situation plus terrible encore. Face au nombre de Germains qui se ruent sur nous, je représente une cible de choix. Alors je m’efforce d’ignorer ma douleur, serrant les mâchoires, et roule péniblement sur le côté pour me relever. Mais je suis pris de vertiges et manque à nouveau de chuter. C’est alors que Salone surgit devant moi, formant un rempart de son corps pour me protéger. Il m’emmène ensuite sous la protection de son bouclier, vers l’arrière, là où je pourrai me reposer. Brave Salone, toujours là au moment opportun et sauveur providentiel. Cela fait déjà deux fois qu’il vient à mon secours. J’aurais aimé le remercier, mais aucun son ne sort de ma bouche. Je me sens devenir de plus en plus faible et, les tempes bourdonnantes, le souffle court, transpirant abondamment, je m’effondre dans l’herbe.
Face au nombre trop important d’adversaires, les Légions VII et XII ne purent soutenir l’assaut et reculèrent. La situation devenait de plus en plus critique. C’est alors qu’un jeune centurion du nom de Publius Crassus57 prit une initiative personnelle salvatrice : il fit envoyer les troupes de la troisième ligne au secours des malheureux. Grâce à cet apport de combattants expérimentés et frais, la situation tourna rapidement à l’avantage des Romains. Peu à peu les Germains fuirent face aux lances des triarii et la confusion fut à son comble, puisque le chef germain, blessé par un soudain coup d’épée, fut jeté à bas de son cheval et ne parvint à gagner les rives du Rhin que grâce à l’aide de ses gardes du corps.
Voyant la scène, Vibius exhorte ses amis à poursuivre le barbare. Fendant les rangs des légionnaires et des nombreux Germains qui courent en direction du fleuve, les quatre compères progressent rapidement. Mais ils font peine à voir : Faustus a la joue droite tailladée, tout comme le cuir chevelu et un masque de sang déforme ses traits, lui conférant des allures monstrueuses. Vibius boite à cause d’une jambe bien abimée, la chair à vif laissant apparaître une partie de son tibia. Lucius a une épaule en piteux état et un bras ensanglanté. Le seul qui ne soit pas blessé, c’est Salone. A croire qu’il échappe toujours à ses ennemis. Ou qu’il les tue avant qu’ils ne puissent le toucher.
Les Germains parviennent à déposer le corps inerte de leur chef dans une barque et, tandis qu’ils poussent l’esquif vers les flots, les quatre camarades se trouvent à moins de vingt pas de leur cible. Le glaive dressé, ils foncent vers eux, prêts à se battre. Hélas ils arrivent trop tard : Arioviste et les siens sont parvenus à quitter la rive. Mais tout n’est pas perdu pour autant. C’est du moins ce que pense Salone qui se jette dans le Rhin. Il n’entend pas les autres lui hurler de revenir. Le courant est fort. Trop fort même. Et revêtu de son armure il est en grand danger. Entraîné par les flots, il perd pied, sa tête passe sous l’eau, puis réapparait. Plus loin. Trop loin aux yeux de ses compères qui se sont lancés dans une nouvelle course pour tenter de le récupérer. Mais très vite il disparait à nouveau et malgré leurs cris, force leur est faite après plusieurs minutes d’admettre l’inconcevable : Salone s’est noyé…