PREMIÈRE PARTIE-4

2039 Mots
Cette cérémonie terminée à la hâte, don Quichotte, qui aurait voulu être déjà en quête d›aventures, s›empressa de seller Rossinante, puis, venant à cheval embrasser l›hôtelier, il le remercia de l›avoir armé chevalier, et cela avec des expressions de gratitude si étranges, qu›il faut renoncer à vouloir les rapporter fidèlement. Pour le voir partir au plus vite, notre compère lui rendit, en quelques mots, la monnaie de ses compliments, et, sans rien réclamer pour sa dépense, le laissa aller à la grâce de Dieu. CHAPITRE IV DE CE QUI ARRIVA A NOTRE CHEVALIER QUAND IL FUT SORTI DE L›HOTELLERIE L›aube blanchissait à l›horizon quand don Quichotte quitta l›hôtellerie si joyeux, si ravi de se voir enfin armé chevalier, que dans ses transports il faisait craquer les sangles de sa selle. Toutefois venant à se rappeler le conseil de l›hôtelier au sujet des choses dont il devait absolument se pourvoir, il résolut de s›en retourner chez lui, afin de se munir d›argent et de chemises, et surtout pour se procurer un écuyer, emploi auquel il destinait un laboureur, son voisin, pauvre diable chargé d›enfants, mais, selon lui, très-convenable à l›office d›écuyer dans la chevalerie errante. Il prit donc le chemin de son village; et, comme si Rossinante eût deviné l›intention de son maître, il se mit à trotter si prestement, que ses pieds semblaient ne pas toucher la terre. Notre héros marchait depuis peu de temps, lorsqu›il crut entendre à sa droite une voix plaintive sortant de l›épaisseur d›un bois. A peine en fut-il certain, qu›il s›écria: Grâces soient rendues au ciel qui m›envoie sitôt l›occasion d›exercer le devoir de ma profession et de cueillir les premiers fruits de mes généreux desseins. Ces plaintes viennent sans doute d›un infortuné qui a besoin de secours; et aussitôt tournant bride vers l›endroit d›où les cris lui semblaient partir, il y pousse Rossinante. Il n›avait pas fait vingt pas dans le bois, qu›il vit une jument attachée à un chêne, et à un autre chêne également attaché un jeune garçon d›environ quinze ans, nu jusqu›à la ceinture. C›était de lui que venaient les cris, et certes il ne les poussait pas sans sujet. Un paysan vigoureux et de haute taille le fustigeait avec une ceinture de cuir, accompagnant chaque coup du même refrain: Yeux ouverts et bouche close! lui disait-il. Pardon, seigneur, pardon, pour 17l›amour de Dieu! criait le pauvre garçon, j›aurai désormais plus de soin du troupeau. Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. Don Quichotte s›écria d›une voix courroucée: Il est mal de s›attaquer à qui ne peut se défendre (p. 17). A cette vue, don Quichotte s›écria d›une voix courroucée: Discourtois chevalier, il est mal de s›attaquer à qui ne peut se défendre; montez à cheval, prenez votre lance (il y en avait une appuyée contre l›arbre auquel la jument était attachée[21]), et je saurai vous montrer qu›il n›appartient qu›à un lâche d›agir de la sorte. Sous la menace de ce fantôme armé qui lui tenait sa lance contre la poitrine, le paysan répondit d›un ton patelin: Seigneur, ce mien valet garde un troupeau de brebis que j›ai près d›ici; mais il est si négligent, que chaque jour il en manque quelques-unes; et comme je châtie sa paresse, ou plutôt sa friponnerie, il dit que c›est par avarice et pour ne pas lui payer ses gages. Sur mon Dieu et sur mon âme il en a menti! Un démenti en ma présence, misérable vilain! repartit don Quichotte; par le soleil qui nous éclaire, je suis tenté de te passer cette lance au travers du corps. Qu›on délie cet enfant et qu›on le paye, sinon, j›en prends Dieu à témoin, je t›anéantis sur l›heure. Le paysan, baissant la tête sans répliquer, détacha le jeune garçon, à qui don Quichotte demanda combien il lui était dû: Neuf mois, à sept réaux chacun, répondit-il. Notre héros ayant compté, trouva que cela faisait soixante-trois réaux, qu›il ordonna au laboureur de payer sur-le-champ, s›il tenait à la vie. Tout tremblant, cet homme répondit que dans le mauvais pas où il se trouvait, il craignait de jurer faux, mais qu›il ne devait pas autant; qu›en tout cas il fallait en rabattre le prix 18de trois paires de souliers, et de deux saignées faites à son valet malade. Eh bien, répliqua don Quichotte, cela compensera les coups que vous lui avez donnés sans raison. S›il a usé le cuir de vos souliers, vous avez déchiré la peau de son corps; si le barbier lui a tiré du sang pendant sa maladie, vous lui en avez tiré en bonne santé; ainsi vous êtes quittes, l›un vaudra pour l›autre. Le malheur est que je n›ai pas d›argent sur moi, dit le paysan; mais qu›André vienne à la maison, je le payerai jusqu›au dernier réal. M›en aller avec lui! Dieu m›en préserve! s›écria le berger. S›il me tenait seul, il m›écorcherait comme un saint Barthélemi. Non, non, répliqua don Quichotte, il n›en fera rien; qu›il me le jure seulement par l›ordre de chevalerie qu›il a reçu, il est libre, et je réponds du payement. Seigneur, que Votre Grâce fasse attention à ce qu›elle dit, reprit le jeune garçon; mon maître n›est point chevalier, et n›a jamais reçu aucun ordre de chevalerie: c›est Jean Haldudo le riche, qui demeure près de Quintanar. Qu›importe? dit don Quichotte; il peut y avoir des Haldudos chevaliers; d›ailleurs ce sont les bonnes actions qui anoblissent, et chacun est fils de ses œuvres. Cela est vrai, répondit André, mais de quelles œuvres est-il fils, lui qui me refuse un salaire gagné à la sueur de mon corps? Vous avez tort, André, mon ami, répliqua le paysan, et, s›il vous plaît de venir avec moi, je fais serment, par tous les ordres de chevalerie qu›il y a dans le monde, de vous payer ce que je vous dois, comme je l›ai promis, et même en réaux tout neufs. Pour neufs, je t›en dispense, reprit notre chevalier; paye-le, cela me suffit; mais songe à ce que tu viens de jurer d›accomplir, sinon je jure à mon tour que je saurai te retrouver, fusses-tu aussi prompt à te cacher qu›un lézard; afin que tu saches à qui tu as affaire, apprends que je suis le valeureux don Quichotte de la Manche, celui qui redresse les torts et répare les injustices. Adieu, qu›il te souvienne de ta parole, ou je tiendrai la mienne. En achevant ces mots, il piqua Rossinante, et s›éloigna. Le paysan le suivit quelque temps des yeux, puis, quand il l›eut perdu de vue dans l›épaisseur du bois, il retourna au berger: Viens, mon fils, lui dit-il, viens que je m›acquitte envers toi comme ce redresseur de torts me l›a commandé. Si vous ne faites, répondit André, ce qu›a ordonné ce bon chevalier (à qui Dieu donne heureuse et longue vie pour sa valeur et sa justice!), je jure d›aller le chercher en quelque endroit qu›il puisse être et de l›amener pour vous châtier, selon qu›il l›a promis. Très-bien, reprit le paysan, et pour te montrer combien je t›aime, je veux accroître la dette, afin d›augmenter le payement; puis, saisissant André par le bras, il le rattacha au même chêne, et lui donna tant de coups qu›il le laissa pour mort. Appelle, appelle le redresseur de torts, lui disait-il, tu verras qu›il ne redressera pas celui-ci, quoiqu›il ne soit qu›à moitié fait; car je ne sais qui me retient, pour te faire dire vrai, que je ne t›écorche tout vif. A la fin, il le détacha: Maintenant va chercher ton juge, ajouta-t-il, qu›il vienne exécuter sa sentence; tu auras toujours cela par provision. André s›en fut tout en larmes, jurant de se mettre en quête du seigneur don Quichotte jusqu›à ce qu›il l›eût rencontré, et menaçant le paysan de le lui faire payer avec usure. Mais, en attendant, le pauvre diable s›éloignait à demi-écorché, tandis que son maître riait à gorge déployée. Enchanté de l›aventure, et d›un si agréable début dans la carrière chevaleresque, notre héros poursuivait son chemin: Tu peux t›estimer heureuse entre toutes les femmes, disait-il à demi-voix, ô belle par-dessus toutes les belles, belle Dulcinée du Toboso! d›avoir pour humble esclave un aussi valeureux chevalier que don 19Quichotte de la Manche, lequel, comme chacun sait, est armé chevalier d›hier seulement, et a déjà redressé la plus grande énormité qu›ait pu inventer l›injustice et commettre la cruauté, en arrachant des mains de cet impitoyable bourreau le fouet dont il déchirait un faible enfant. En disant cela, il arrivait à un chemin qui se partageait en quatre, et tout aussitôt il lui vint à l›esprit que les chevaliers errants s›arrêtaient en pareils lieux, pour délibérer sur la route qu›ils devaient suivre. Afin de ne faillir en rien à les imiter, il s›arrêta; mais, après avoir bien réfléchi, il lâcha la bride à Rossinante, qui, se sentant libre, suivit son inclination naturelle, et prit le chemin de son écurie. Notre chevalier avait fait environ deux milles quand il vit venir à lui une grande troupe de gens: c›était, comme on l›a su depuis, des marchands de Tolède qui allaient acheter de la soie à Murcie. Ils étaient six, tous bien montés, portant chacun un parasol, et accompagnés de quatre valets à cheval et d›autres à pied conduisant les mules. A peine don Quichotte les a-t-il aperçus, qu›il s›imagine rencontrer une nouvelle aventure; aussitôt, pour imiter les passes d›armes qu›il avait vues dans ses livres, il saisit l›occasion d›en faire une à laquelle il songeait depuis longtemps. Se dressant sur ses étriers d›un air fier, il serre sa lance, se couvre de son écu, se campe au beau milieu du chemin, et attend ceux qu›il prenait pour des chevaliers errants. Puis d›aussi loin qu›ils peuvent le voir et l›entendre, il leur crie d›une voix arrogante: Qu›aucun de vous ne prétende passer outre, à moins de confesser que sur toute la surface de la terre il n›y a pas une seule dame qui égale en beauté l›impératrice de la Manche, la sans pareille Dulcinée du Toboso! Les marchands s›arrêtèrent pour considérer cet étrange personnage, et, à la figure non moins qu›aux paroles, ils reconnurent bientôt à qui ils avaient affaire. Mais, voulant savoir où les mènerait l›aveu qu›on leur demandait, l›un d›eux, qui était très-goguenard, répondit: Seigneur chevalier, nous ne connaissons pas cette noble dame dont vous parlez; faites-nous-la voir: et si sa beauté est aussi merveilleuse que vous le dites, nous confesserons de bon cœur et sans contrainte ce que vous désirez.
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