La marque

1175 Mots
Le silence dans les couloirs de la demeure Delombre était si profond qu’on aurait pu entendre une plume tomber. Soline marchait à pas feutrés, longeant les murs de pierre froide, éclairée par la lumière tremblotante d’une bougie. La nuit pesait sur Montécarlune comme une chape invisible. Pourtant, elle la sentait. La Lune Rouge approchait. Elle s’arrêta devant le grand miroir fendu du couloir central. Son reflet y paraissait flou, comme si la glace refusait de lui rendre une image complète. Soline se pencha. Sur son épaule nue, une marque, en forme de croissant inversé, palpitait faiblement. Elle n’était visible qu’à l’approche de la pleine lune. Une brûlure sourde l'accompagnait, comme une mise en garde. — Encore plus tôt que la dernière fois… soupira-t-elle, d'une voix brisée par l'appréhension. Elle entendit des pas derrière elle. Célian. Toujours le premier à sentir ses insomnies. — Tu l’as encore vue, pas vrai ? demanda-t-il d’une voix grave. Soline hocha la tête sans se retourner. — La forêt. La pierre. Et… lui. Ses yeux. Toujours les mêmes. Toujours… ce regard brûlant. — Tu es sûre qu’il existe, ce garçon ? Elle se tourna enfin vers son frère. Il avait les cheveux en bataille et les cernes lourds d’un homme qui dort peu et rêve trop. Depuis leur adolescence, ils partageaient les crises, les douleurs, les métamorphoses. Mais elle seule voyait ces fragments d’avenir. — Il existe, Célian. Je le sais. Et il est lié à tout ça. — Tu devrais en parler à Père. — Non. Pas encore. Il interdirait tout. Il m'enfermerait dans la cave comme la dernière fois. Ils descendirent ensemble jusqu’à la cuisine, où une vieille horloge battait l’heure. Trois heures du matin. La lune pleine serait dans deux nuits. La tension dans la maison se faisait chaque jour plus lourde, comme si les murs eux-mêmes retenaient leur souffle. — Et Léandre ? demanda Soline en versant de l’eau dans une coupe d’argile. — Il est dans les bois. Il dit qu’il entend des voix, parfois. Je crois qu’il devient fou. Soline ferma les yeux un instant. Chaque génération de Delombre semblait perdre un peu plus de son humanité. Et si elle n’y mettait pas fin… Une douleur vive lui transperça le crâne. Elle laissa tomber la coupe qui se brisa au sol. Sa vision se troubla. Des images surgirent : une clairière, un b****r volé sous la lune, des chaînes brisées, un cœur transpercé. Puis une voix. Une seule. — Soline… choisis-moi. Elle rouvrit les yeux. Célian la tenait, inquiet. — Encore une vision ? Qu’est-ce que tu as vu ? — Lui. Il va venir. Il est déjà en route. Et si je le choisis, quelqu’un mourra. Silence. Dans les ténèbres du village endormi, un jeune homme franchissait la vieille grille du cimetière. Il ne savait pas encore pourquoi ses pas l’avaient guidé jusqu’ici, ni pourquoi cette voix de fille murmurait son prénom dans ses rêves. Mais Mathis Mortemart avait appris à ne jamais ignorer les signes. Et ce soir-là, la forêt l’appelait. Montécarlune n’était pas un village comme les autres. Ses ruelles pavées étaient étroites, sinueuses, bordées de maisons en pierres noires recouvertes de mousse. Il y régnait un parfum d’ancien, un goût de mémoire que même le vent semblait respecter. Chaque génération y naissait avec le poids de l’histoire sur les épaules. Au cœur du village se dressait une fontaine. On racontait qu’elle était bâtie sur l’ancien autel d’un culte païen. Autour d’elle, le marché battait chaque matin. Mais à la veille de la Lune Rouge, tout se figeait. Les échoppes fermaient plus tôt. Les volets claquaient. On glissait du sel sous les portes. Et chacun regardait le ciel avec la peur au ventre. On racontait des histoires. D’anciens pactes. Des amours maudits. Des filles disparues la nuit de leur seizième anniversaire. Soline, elle, s’était isolée dans la vieille serre abandonnée derrière la maison. Là, parmi les plantes sauvages et les restes d’herbes séchées, elle sentait une forme de paix. Elle y rangeait ses carnets, où elle dessinait les visages qu’elle voyait dans ses songes. Il y avait celui de la femme au voile noir. Celui de l’homme à la couronne de corbeaux. Et, toujours, celui de ce garçon aux yeux sombres. Elle n’avait jamais vu un regard aussi triste et déterminé à la fois. Elle traça lentement son visage une fois encore. Puis s’interrompit. La mélodie. Encore cette mélodie, flottant dans l’air. Trois notes seulement. Mais assez pour lui glacer le sang. La première fois qu’elle l’avait entendue, elle était tombée inconsciente. Cette fois, elle la suivit. Dehors, la nuit était tombée sans bruit. Dans l’ombre des arbres, des yeux l’observaient. Un souffle passa près d’elle. « Soline… » Elle se retourna. Il était là. Pas un rêve. Pas une vision. Un garçon, à peine plus âgé qu’elle, aux cheveux noirs désordonnés, au regard fiévreux. Mathis. Ils restèrent figés. Le monde autour semblait suspendu. Puis, il fit un pas. — Tu es réelle, murmura-t-il. Elle aurait pu fuir. Elle aurait dû fuir. Mais une force invisible la retenait. — Toi aussi, dit-elle. Un hurlement lointain les interrompit. La Lune Rouge s’était levée plus tôt que prévu. Et la nuit ne faisait que commencer. — Rentrez, vite ! cria une voix au loin. Soline se retourna brusquement, comme tirée d’un sortilège. Dans l’obscurité, une lanterne se balançait au bout du bras de l’intendante du domaine Delombre. Elle accourait, haletante, les cheveux en bataille, ses sabots claquant contre les dalles humides. — Qui est-ce ?! grogna-t-elle en voyant Mathis. Soline ouvrit la bouche, incapable de répondre. Elle ne le connaissait pas… mais elle le connaissait. Et à cette seconde, elle savait qu’elle ne pouvait pas le laisser ici. — Il… il m’a suivie. Il est perdu. L’intendante plissa les yeux, méfiante. — À cette heure-ci ? Dans ces bois ? Et avec cette lune ? Non, mademoiselle. Rentrez. Et vous, jeune homme, éloignez-vous de cette maison. Immédiatement. Mathis recula lentement. Mais son regard ne quittait pas Soline. Il semblait vouloir dire quelque chose, mais se ravisa. Puis il disparut dans l’ombre, comme s’il n’avait jamais été là. — Qu’est-ce que tu faisais encore dehors, Soline ? Tu veux que ton père te cloue les pieds à la pierre ? — Je… j’avais besoin d’air. — L’air de la forêt n’est pas pour les Delombre. Surtout pas à l’approche de la lune rouge. Elle la ramena dans la maison. Mais dans l’esprit de Soline, les trois notes résonnaient encore. Et le regard de Mathis… ce regard. Il n’était pas comme les autres. Dans sa chambre, elle alluma une chandelle et rouvrit son carnet. Elle dessina, sans réfléchir. Une silhouette. Un cœur enchaîné. Et la Lune, haute, cramoisie. Une goutte tomba sur le papier. Du sang. Sa marque venait de se rouvrir. Et dehors, bien plus loin qu’elle ne l’imaginait, les yeux de Mathis brillaient d’un éclat surnaturel sous les nuages pourpres. Il saignait du bras. Au même endroit que la marque de Soline. Deux destins venaient d’être liés. Et personne ne pourrait les arrêter.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER