Chapitre 10

4050 Mots
Évidemment, la folle imagination du Professeur, excitée par un spectacle aussi inusité, courait la prétentaine… Cependant nous devons à la vérité de dire que le point de départ de ses raisonnements n’était point aussi insensé qu’on eût été tenté de le croire. Des quartiers entiers des catacombes de Paris ont été autrefois habités, du côté de la place d’Enfer, par exemple par la puissante organisation des Talpa, et aux environs du Panthéon, là même où nous avons aujourd’hui conduit le lecteur, par des b****s politiques qui tinrent, après la chute du premier Empire, toute l’Europe monarchique sous la terreur, associations libertaires et bonapartistes très connues sous le nom de « carbonari ». C’est dans l’ancienne demeure souterraine de ces conspirateurs que R. C. avait élu domicile avec sa b***e. Mais bientôt l’extension de ses affaires le força à agrandir ses magasins, si j’ose m’exprimer ainsi, et si quelque carbonaro était revenu en ce monde et redescendu chez lui par le puits de la rue Mouffetard, il eût été bien étonné, d’abord d’y trouver un ascenseur ensuite de voir en quel palais immense, et sans limite appréciable, s’étaient transformées ses primitives salles de conseils secrets que l’Histoire elle-même, du reste, nous présente agréablement aménagées et ne manquant nullement de confortable. Le Professeur, légèrement abasourdi, en était là de ses réflexions, tandis que R. C. et Cassecou échangeaient soudain quelques propos en une langue complètement inconnue, quand la pierre se referma sur les bureaux du roi des Catacombes. Mais, non loin de là, toujours à la même hauteur, une autre pierre bascula ; un autre carré de lumière apparut et un autre bruit bien connu se fit entendre, plus connu aux oreilles du Professeur, grand amateur de duels, que le bruit de l’or, le bruit des épées qui se froissent. UNE CONSPIRATION À CENT CINQUANTE MÈTRES SOUS TERRE Lorsque Dante Alighieri descendit aux Enfers sur les pas de Virgile, il trouva la terre creusée jusque dans son centre en dix grandes enceintes, et dans chacune de ces enceintes il n’était point un crime oublié. Ces enceintes étaient concentriques et si bien ordonnées dans leurs divisions que Montesquieu n’en trouva point d’autres pour l’Esprit des lois. Dans cette immense spirale, les cercles allaient en diminuant jusqu’à ce qu’on rencontrât au centre Lucifer lui-même, garrotté et servant de clef à la voûte de ce curieux édifice. Ainsi, je pourrais comparer, au fond des catacombes, lorsqu’il se trouva dans cette pièce centrale où viennent aboutir les différentes sections de son empire, R. C. au roi des Enfers, avec cette différence toutefois que R. C. avait conservé la liberté de ses mouvements et que les divisions de ses administrations, au lieu d’être concentriques, affectaient chacune la forme d’un triangle dont il occupait le sommet. Ce qui différenciait encore l’empire de R. C. de l’Enfer du Dante était que le premier n’avait que six divisions, tandis que le second comptait dix cercles ; mais là où la ressemblance de ces deux organisations reprenait étrangement de sa force, c’était dans la distribution des tâches de l’une comparée aux peines de l’autre. Quand le roi, en quelques mots, se fut expliqué là-dessus, le Professeur ne put retenir le cri de son admiration et il ne s’étonna plus que des faussaires eussent pour unique travail de rédiger d’équitables écritures, que des notaires prévaricateurs dussent passer leur temps à défendre honnêtement les intérêts des clients de l’A. C. S., que des caissiers infidèles et qui avaient, sur la terre, trop étanché, au détriment du prochain, leur soif de richesses, fussent condamnés par ce nouvel ange de ténèbres à voir ruisseler, sans pouvoir s’y désaltérer, le fleuve tintinnabulant de l’or. R. C. avait sauvé tous ces misérables de la prison ou des galères ou de la mort pour les faire venir à sa cause d’abord, et puis, on peut le dire, à la leur, puisqu’ils rachetaient ainsi, et combien équitablement, leurs crimes passés. Au bout d’un certain temps, quand ils avaient suffisamment expié et servi l’A. C. S., le roi des Catacombes leur rendait une absolue liberté et quelquefois même leur payait une maison de campagne, ce qui, chez Dante, ne se voit que dans la partie du poème affectée au purgatoire. Tout ceci pourrait paraître bien extraordinaire si l’on ne réfléchissait encore une fois que, en fait d’organisation de brigands, le roman ne saurait rien imaginer et que la lecture des faits divers nous dévoile chaque jour les plus extravagantes combinaisons. Au fond, on peut tout avec de l’argent ; avec lui, on est maître du ciel et de la terre, on s’assure toutes les complicités nécessaires à notre dessein, si singulier soit-il ; on triomphe partout. Or, R. C. avait beaucoup d’argent. Au fur et à mesure que défilaient les différents tableaux de cette revue souterraine, le Professeur se retournait vers R. C. et semblait se demander : « Est-il possible, justes dieux, que ce jeune homme, que je prenais pour un habile ouvrier orfèvre, soit le maître de tout ceci ? » Mais R. C. lui désignait du doigt l’ouverture lumineuse et répétait : – Regardez ! De tous vos yeux, regardez ! Il vit d’admirables jeunes gens, beaux comme des demi-dieux, qui, dans une salle d’armes rayonnante, se livraient des assauts furieux et finissaient d’apprendre le métier de l’épée, celui qui permet à coup sûr de coucher sur le terrain un adversaire condamné par R. C. Il vit, après la b***e blanche, la b***e noire ; après celle de l’épée, celle qui assassine avec le couteau. Car l’association contre la société (l’A. C. S.) avait ses crimes nécessaires comme la société elle-même… Toutes les classes de la société avaient là leurs représentants prêts à servir l’A. C. S., soit avec la loi, soit contre la loi, mais toujours selon un idéal de droit éternel qui avait fait déjà beaucoup d’heureux et beaucoup de cadavres. Le Professeur sut que la b***e blanche n’avait aucun rapport avec la b***e noire, et que les différentes sections n’avaient aucun point de contact entre elles et qu’elles ne pouvaient communiquer que par un couloir circulaire, où seuls les chefs de ces sections pouvaient passer, quand R. C. ou son lieutenant dit le Vautour, les faisaient demander. Le Professeur vit la salle des Rapports. C’était la plus immense. C’est dans cette salle des rapports que se tenait la section de l’espionnage. Là, tous les agents d’en haut venaient livrer leurs secrets, qui leur étaient grassement payés et qu’ils avaient dérobés partout où le conseil de l’A. C. S. l’avait jugé nécessaire. L’A. C. S. avait du reste des oreilles partout, et le conseil des Dix, à Venise, ne fut pas mieux servi que le conseil de l’A. C. S. à Paris. Cette salle était bizarrement disposée en une sorte de multiple labyrinthe en bois dont les allées étaient tracées de telle sorte qu’une cinquantaine de personnes pussent s’y promener sans jamais se rencontrer. Comme à Venise, des boîtes secrètes étaient à la disposition du passant. Enfin, dans un coin de la salle, il y avait les confessionnaux, où ceux qui ne voulaient rien confier au papier venaient se confesser, masqués. Ce qui étonnait par-dessus tout le Professeur, c’était la vie grouillante de tout cela… « à une heure pareille », disait-il. Il semblait à l’entendre que s’il avait vu toutes ces merveilles à midi, il les eût trouvées naturelles. – À midi, dans les Catacombes, expliqua le roi, tout dort ! Quand le Professeur eut tout regardé, R. C. lui fit tourner une autre pierre sur ses gonds invisibles. – Et ici, le voyez-vous ? demanda-t-il. – C’est lui !… s’exclama le Professeur. C’est lui ! Au milieu d’un groupe de six hommes, le Vautour faisait de grands gestes et commandait le silence sans l’obtenir. Ces six hommes étaient les chefs de section de l’A. C. S. Parmi eux, on reconnaissait parfaitement Patte-d’Oie, dont la voix couvrait celle des autres. Il criait : – Il faut en finir tout de suite ! Nous sommes écrasés des pires besognes ! Si tu ne marches pas, Vautour, tu seras écrasé toi aussi. Et nous marcherons avec un autre. – Demain ! suppliait le Vautour. Demain, tout ce que vous voudrez… Vous pouvez bien attendre vingt-quatre heures ! – Non ! Les sections sont prêtes. Demain, nous serons trahis ! Nous le sommes peut-être déjà ! On n’a pas pu mettre la main sur Cassecou ! Il s’est cavalé ! – Pourquoi demain ? répliqua un autre… N’avais-tu pas promis pour aujourd’hui ?… N’avais-tu pas dit que tu serais prêt aujourd’hui ? Et que tu l’aurais, devant toi, pleurant comme un enfant ! Le Professeur entendit un sourd grondement derrière lui : c’était le roi qui, en entendant ces dernières paroles, rugissait. Ce débat se passait dans une salle entièrement tendue de rouge… Une table en occupait le milieu, recouverte d’un tapis rouge. Un trône, au fond, s’élevait sur des gradins. Au-dessus du trône il y avait un portrait, celui de R. C., dans un costume de soie noire et de dentelles blanches. – Mais, fit le Professeur, en qui l’artiste veillait toujours, quelles que fussent les circonstances, c’est un Winterhalter de la première manière… Déjà Patte-d’Oie s’avançait vers le portrait. Il tendit le bras vers lui et dit : – Si tu ne proclames pas de suite sa déchéance, s’écria-t-il, moi je la proclamerai, et tant pis pour toi ! – Tant pis pour toi ! répétèrent tous les autres. – Jures-tu ? Le Vautour les considéra tous, les vit si décidés, si exaltés que, sans doute, les raisons qui lui faisaient reculer la trahison jusqu’au lendemain furent sacrifiées. À son tour, il s’avança sous le portrait et étendit le bras. – C’est bien, dit-il, je le jure ! Patte-d’Oie continua : – Il mourra ? – Il mourra ! – Prends ce couteau, fit Patte-d’Oie en tendant une lame au Vautour, et, tout de suite, plante-le dans le cœur de cette image ! Alors, nous te croirons ! Et tu seras notre roi ! Le Vautour prit le couteau et, d’un geste énergique, l’enfonça dans le portrait. Cela aurait pu être risible. Mais il est probable que ce fut terrible, car le Professeur en sursauta comme si, réellement, il venait de voir tuer un homme. Il se retourna vers R. C. Le jeune homme, d’une pâleur de cire, écoutait et regardait, les bras croisés. Patte-d’Oie dit encore : – C’est bien ! Maintenant, travaillons ! Toutes les issues sont gardées. Nous n’avons rien à craindre. La porte du conseil est gardée. Nous ne risquons qu’une chose : c’est que Cassecou nous ait dénoncés, et encore tout sera pour le mieux. Il accourra plus vite au piège. Un pas dans la « Profonde » et il est notre prisonnier. – Et il est mort ! firent tous les autres. Sur un signe de Patte-d’Oie, ils s’assirent autour de la table rouge. Le Vautour voulut s’asseoir à côté d’eux, mais les autres le repoussèrent et, lui désignant le trône : – Là-bas !… dirent-ils… Là-bas !… C’est ta place !… Le Vautour gravit les gradins et regarda un instant le portrait de R. C., dans lequel le couteau était fiché à la place du cœur… et puis il se retourna vers ses complices et s’assit. – Je suis roi ! dit-il. – Le roi est mort, vive le roi ! crièrent les six chefs. La clameur emplissait encore la salle rouge que, derrière les conjurés un pan de draperie se soulevait et un homme apparaissait… – Qui donc a dit que le Roi était mort ! dit-il. C’était R. C. Les six n’avaient pas aperçu tout d’abord le nouvel arrivant. Du reste comme il a été dit au précédent chapitre, aucun de ceux qui étaient là ne pouvait s’imaginer qu’on pût venir les troubler dans leur retraite, et tous ignoraient qu’on pût entrer dans la salle du conseil autrement que par l’unique porte qu’ils connaissaient. Ce n’est qu’en voyant le Vautour, en face d’eux, se lever tout droit, les yeux fixés sur un objet inconnu, qu’ils détournèrent la tête et découvrirent le roi, dans le moment même qu’il prononçait d’une voix singulièrement calme : « Qui donc a dit que le roi était mort ? » Ils eurent un mouvement de recul, et puis vite ils se ressaisirent. Est-ce que, par un hasard providentiel, celui-ci ne venait pas justement s’offrir à leurs coups ? L’occasion était bonne et ils allaient pouvoir en finir tout de suite avec leur tyran. Un coup d’œil échangé entre eux les confirma dans leur résolution. Ils s’étaient tous compris. Le roi, sans une marque apparente d’émotion, s’avança vers la table autour de laquelle ils se tenaient maintenant tous debout dans l’attente de l’événement. Du haut de son observatoire qu’il n’avait pas quitté, car le roi avait disparu sans prévenir le Professeur ni Cassecou, le Professeur regardait la scène. Quand il aperçut tout à coup dans la salle rouge R. C., le Professeur ne put retenir l’expression de son angoisse : « Ils vont l’assassiner ! » C’était aussi l’avis de Cassecou et tous deux regrettèrent qu’il les eût quittés ou qu’il se fût lancé dans une aussi audacieuse entreprise sans leur avoir fait signe. Cassecou ne l’aurait pas laissé s’exposer tout seul et, ma foi, le Professeur, qui cependant n’avait rien à gagner dans une histoire dont il ne connaissait pas le premier mot, l’aurait suivi, pour l’amour de l’art. – Qu’il est beau ! s’écria le Professeur. Qu’il est brave ! Voilà un roi comme je les aime ! Admirons-le, monsieur Cassecou, pendant qu’il en est temps encore ! – Ah ! Si je savais par où passer pour le rejoindre ! grondait Cassecou en fermant les poings. Mais il ne le savait pas, et force lui fut de regarder la scène sans s’y mêler… R. C. venait de jeter son épée sur la table. – Quelle imprudence ! murmura le Professeur. R. C. venait d’envoyer ses pistolets rejoindre son épée. C’étaient de ces singuliers pistolets à répétition, armés de mystérieux « chargeurs » dont les cartouches, à volonté offensive ou inoffensive, tuaient ou faisaient semblant de tuer. En vérité, l’affaire était simple : certaines cartouches étaient à balle et d’autres en étaient privées. Ainsi R. C. se trouvait complètement désarmé. – Notre roi est devenu fou ! gémit le triste Cassecou. Les six firent un mouvement vers la proie facile qui s’offrait à eux, mais le roi les regarda d’une façon si terrible que pas un n’osa l’affronter, n’osa se ruer sur lui ! Il avait les bras croisés et ses yeux les domptaient. Ils courbèrent la tête en disant : « Nous le frapperons par derrière… ». Car maintenant, négligeant cette racaille, il s’avançait droit au Vautour qui, debout devant le trône sur lequel il avait osé s’asseoir, le voyait venir sans épouvante, sûr de sa force et de son triomphe. Chose étrange, le regard foudroyant du roi des Catacombes s’était transformé en se posant sur le Vautour… C’était maintenant un regard de douceur et de tristesse, presque un regard ami… Le Vautour en fut à ce point stupéfait que, d’un geste, il retint ses acolytes déjà prêts à se ruer vers l’homme sans défense qui leur tournait le dos. Le Vautour voulait savoir ce que le roi avait à lui dire avec ce regard-là. R. C. avait gravi les degrés du trône. Et, quand il fut si près du Vautour que celui-ci n’avait qu’à allonger la main pour le tuer, il lui dit : – Pourquoi donc, Vautour, n’étais-tu pas ce soir à la place que je t’avais fixée ?… Pourquoi as-tu, Vautour, donné ton masque et ton glaive à un autre ? Pourquoi m’as-tu trompé ? Le Vautour ne répondit pas. Il était étrangement ému par le regard si doux, si doux de l’autre… R. C. répéta : – Pourquoi m’as-tu trompé ? Ne savais-tu pas que c’était ce soir la nuit de ma vengeance ? Et que j’avais besoin de toi auprès de moi ? Il y eut un silence, puis le Vautour, baissant la tête, répondit : – Ta vengeance n’est pas la mienne !… Je ne veux plus servir ta vengeance… Et, plus bas encore : – Va-t-en !… Je t’en supplie, va-t-en !… J’ai promis de te tuer… va-t-en !… – Puisque tu as promis de me tuer, Vautour, pourquoi ne tiens-tu pas ta promesse ? – Parce que… je ne veux pas, finit par dire le lieutenant de R. C. d’une voix sourde. – Pourquoi ? – Je ne sais pas ! Va-t-en ! Va-t-en !… – Veux-tu que je te dise pourquoi ?… Regarde-moi !… Allons, lève la tête !… Regarde-moi, te dis-je !… Et tu vas savoir pourquoi tu ne peux pas me tuer… Alors, les six qui attendaient, anxieux et impatients, la fin de cet intime colloque, assistèrent à un spectacle inattendu : le roi prit la tête de Vautour, l’attira à lui et l’embrassa. Mais s’ils virent le b****r, ils n’entendirent pas le mot qui l’accompagnait. Quel pouvait bien être ce mot pour produire instantanément un effet pareil ? Aussi, les six furent-ils stupéfaits et quasi anéantis quand celui qu’ils venaient de prendre pour chef de leur trahison s’avança vers eux et leur dit en leur montrant R. C. : – Il n’y a d’autre roi ici que celui-là ! Et comme il avait dit cela, le Vautour ! De quelle voix subitement changée, avec quel geste d’enthousiasme et de dévouement, avec des larmes plein les yeux !… Oui, le Vautour, qu’on n’avait jamais vu pleurer, pleurait ! Les six comprirent que le Vautour désertait leur cause et qu’ils étaient perdus ! Ils se précipitèrent sur les deux hommes, sur les deux chefs, qu’ils enveloppaient maintenant dans la même haine et qu’ils allaient sacrifier dans le même crime. Ce fut une ruée sur les marches du trône. Le premier arrivé fut Patte-d’Oie. Mal lui en prit… … Mal lui en prit, car le Vautour saisissant tout à coup d’un geste brusque le couteau de Patte-d’Oie, qui était resté fiché derrière lui dans le portrait du roi, lui en porta un coup terrible. Patte-d’Oie s’affaissa et rendit illico son âme au diable avec un abominable juron… Sa propre lame lui était entrée dans le cœur, châtiment éminemment moral… Le roi saisit à la gorge le second qui se présenta et l’étrangla net. Le troisième ayant trébuché sur les marches ne se releva pas, assommé d’un formidable coup par le Vautour. Il en restait trois. Ils savaient qu’ils n’avaient plus d’autre espoir de vivre, après leur trahison, que celui de tuer… Mais trois contre deux quand ces deux étaient R. C. et le Vautour ! Cependant, ils ne désespérèrent point et se souvinrent tout à coup des armes que le roi avait jetées si imprudemment sur la table. Ils s’en emparèrent. Mais celui qui avait saisi l’épée de R. C. dut en lâcher immédiatement la poignée. Il venait de recevoir dans le bras une secousse affreuse qui lui fit pousser un cri de désespoir. Il crut son bras foudroyé. Quant à ses deux camarades, revenus sur le Vautour et le roi avec les deux pistolets à répétition dont nous avons parlé, ils les déchargèrent sur R. C. presque à bout portant. Mais quelle ne fut pas leur terreur en voyant le roi sourire à cette effroyable décharge ! Ils crurent qu’il était invulnérable. C’était un bruit, du reste, qui courait depuis longtemps dans la Profonde. Mais jamais ils n’avaient été à même d’en juger aussi bien que dans ce moment-là. Alors, ils sentirent qu’il n’y avait plus à lutter et tombèrent à genoux en demandant grâce comme des enfants. Sur quoi, le roi, toujours aussi calme, ramassa ses pistolets, qu’ils avaient abandonnés, et, froidement, leur brûla la cervelle. Ils n’eurent même point le temps de s’extasier sur l’incohérence d’une arme qui tantôt tue et tantôt ne tue point. Ils roulèrent sur le tapis et ne se relevèrent plus. Des six, il ne restait plus que celui qui avait osé toucher à l’épée du roi et qui en avait été si cruellement puni. Il se croyait, lui aussi, condamné à mort. Mais il était brave et il attendait. – Frappe, dit-il à R. C. Je l’ai mérité. Celui-ci était le chef de la b***e blanche, et le roi l’avait eu jusqu’alors en particulière estime. Il lui fit grâce en lui annonçant, du reste, qu’il ne pourrait jamais plus recouvrer l’usage de son bras droit… – Et maintenant, s’écria le roi en se retournant vers le Vautour, tu vas me dire pourquoi tu voulais attendre jusqu’à demain pour me trahir… Ton temps était donc bien pris, cette nuit, Vautour ? Le Vautour rougit… – Vautour, tu m’as pris ma maîtresse… Tu vas me la rendre. Le lieutenant de R. C. ne répondit pas, et R. C. en parut assez singulièrement étonné… – Où est Mlle Desjardies, Vautour ? Cette fois, le roi ne le regardait plus d’un œil tendre. L’autre fit un geste sur lui-même et finit par dire : – Je n’en sais rien !… – Il ment ! cria une voix retentissante qui semblait venir du ciel. Le roi, malgré la gravité des circonstances, ne put faire mieux que de sourire en reconnaissant la voix indignée du Professeur. Le Vautour leva la tête et regarda autour de lui et au-dessus de lui, cherchant à découvrir le personnage qui l’accusait si inopinément de mensonge. Mais il ne vit rien et n’en fut pas plus rassuré. Il considéra R. C. avec une admiration mêlée de réelle terreur. – Oh ! oui, tu es bien le roi ! fit-il… Mais je te jure que je ne mens pas… – Il ment ! C’était encore le Professeur qui protestait. Le Vautour frissonna. – Écoute, fit R. C., tu sais maintenant si je t’aime… Tu sais ce que j’ai fait pour toi. Tu sais ce que je t’ai pardonné. Tu sais ce que j’attends de toi. Tu sais que ma vengeance est la tienne !… Il m’a suffit d’un mot pour t’apprendre tout cela… Eh bien… malgré ce mot-là… tu as vécu, Vautour, si tu ne me dis immédiatement où se trouve Mlle Desjardies… – Tue-moi, répondit le Vautour, tue-moi, car je ne saurais te le dire, attendu que j’en sais rien… R. C. devint effroyablement pâle et un tremblement nerveux l’agita… Il fallait, devant une pareille déclaration, et sachant ce qu’il savait, qu’il eût des raisons bien puissantes pour qu’il ne mît point sa menace à exécution. Il réussit cependant à calmer la colère qui le faisait trembler et, posément, il raconta au Vautour toute l’histoire de l’enlèvement de Mlle Desjardies, jusqu’à l’hôtel dans lequel avait pénétré le Professeur. – Tout cela est-il vrai ? demanda-t-il. – Tout cela est vrai, avoua le Vautour. – Enfin ! soupira R. C., nous y voilà ! Et l’homme qui a prononcé le mot de passe, me diras-tu que ce n’était pas toi ? – C’était Dixmer. Nous voulions te forcer la main : Gabrielle contre ton pouvoir ! Une assurance, quoi ! – Tu sais pour qui travaille Dixmer ? – Je croyais qu’il travaillait pour moi !… – Et maintenant, tu ne le crois plus ? demanda anxieusement R. C. – Dixmer m’a roulé. Quand Patte-d’Oie est revenu dans l’hôtel où il devait enfermer, pour moi, Mlle Desjardies, Mlle Desjardies ne s’y trouvait plus !… – Malédiction ! hurla le roi. Et tu ne sais pas davantage où elle se cache ? – Je te jure que je n’en sais rien et que je ferais tout pour le savoir… tout… Le roi considéra le Vautour longuement… Il le crut… Il ouvrit ses bras, et les deux hommes s’étreignirent. – Et maintenant, fit le roi, se dégageant des bras du Vautour, à l’ouvrage ! Car si tu ne sais pas pour qui travaillait Dixmer, je le sais moi ! C’était pour Sinnamari. Et Sinnamari nous rendra Gabrielle. Ayant dit, il s’assit, prit une feuille de papier et écrivit : « Monsieur le procureur impérial, je me présenterai demain, à deux heures, à votre cabinet. Vous aurez la bonté d’y faire venir Mlle Desjardies, que j’y viendrai chercher. « Croyez-moi, monsieur le procureur impérial, votre dévoué serviteur. » Et il signa : Robert Carel, Roi des Catacombes
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