Chapitre 62016
Gryon, samedi 25 juin
Minus attendait déjà qu’Andreas vienne lui ouvrir la porte pour aller se balader le long de l’Avançon. Andreas aimait ces promenades matinales en compagnie de son saint-bernard qui profitait de l’occasion pour aller se tremper les pattes et jouer avec toutes les branches qu’il trouvait. Pendant ces moments, Andreas laissait son esprit vagabonder. Souvent, c’était pour faire le point sur les enquêtes en cours. Mais ce jour-là, il avait autre chose en tête.
Arrivé au bord de la rivière, il s’assit sur un rocher pendant que Minus folâtrait dans l’eau. La bruine s’était transformée en pluie. Les gouttes qui tombaient sur son visage et ruisselaient sur sa peau lui faisaient prendre conscience de son corps. Il était là, présent, mais son esprit l’emmenait ailleurs.
La révélation de Jessica éclairait sans doute une partie de son histoire personnelle, mais Andreas restait hanté par un sentiment de trahison qui languissait au fond de ses entrailles. Ses parents lui avaient sciemment caché la vérité. Il ferma les yeux comme lorsqu’il voulait revivre des instants du passé. Il utilisait la même technique au cours de ses enquêtes. Les scènes de crime demeuraient souvent imprimées dans son cerveau : des images, des sensations, des odeurs, des paroles. Ces détails restaient gravés dans sa mémoire, parfois à son insu. Andreas avait recours à cette méthode quand il lui semblait être passé à côté de quelque chose. Replonger, revivre ces moments comme dans un monde en réalité augmentée lui permettait de faire resurgir des éléments qui avaient échappé à sa conscience.
En fermant les yeux, Andreas se projeta dans ce mois de décembre de l’année précédente. Jessica avait proposé de préparer un réveillon traditionnel. Il l’avait accompagnée au marché de Noël organisé par l’Église suédoise de Lausanne dans la salle paroissiale d’Ouchy où elle trouverait les produits dont elle avait besoin. En entrant, il avait eu une bouffée de nostalgie. Chaque année, lorsqu’ils étaient enfants, les parents les y emmenaient. Ils effectuaient leurs achats pendant que Jessica et lui faisaient du bricolage en présence du Père-Noël. Ensuite se déroulait la traditionnelle célébration de la Sainte Lucie qu’on fêtait normalement le 13 décembre. Lucie, parée de sa couronne de bougies, défilait en tête d’une procession de jeunes femmes vêtues de tuniques blanches qui tenaient à la main une chandelle en chantant la victoire de la lumière sur la nuit. Mais ce dimanche-là, ils étaient arrivés trop tard pour y assister. Jessica et lui s’étaient installés pour boire un glögg, la version nordique du vin chaud. Andreas revoyait très exactement la scène.
Ils mangent un pepparkaka. Il savoure les arômes intenses de ce biscuit aux épices. Il revoit sa mère le préparant dans la cuisine, les odeurs dans toute la maison. Andreas sourit, il fait le plein de sensations positives associées au bonheur de leur enfance. Mais Jessica ne sourit pas.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? Pourquoi tu pleures ?
— L’an passé, j’ai vu la mort en face. J’ai eu plus de chance que Mikaël. J’en suis sortie indemne. Mais lorsque j’ai cru que j’allais mourir, j’ai éprouvé des remords, à cause d’un secret que je garde depuis trop longtemps, un secret que je ne devais pas te révéler. J’avais prévu de te le dire à l’hôpital, mais quand j’ai compris dans quel état se trouvait Mikaël, je n’ai pas pu. Je pense que le moment est venu. Pour moi, pour toi.
Jessica laisse s’échapper un sanglot. Des larmes de soulagement, comme un poids qui s’évapore.
— Un secret ?
— Au sujet de ton enfance…
La voix de sa sœur est hésitante. Elle baisse la tête pour éviter de croiser le regard d’Andreas.
— Andreas, tu n’es pas mon frère.
Andreas, stupéfait, dévisage Jessica dans un silence troublé. Il attend la suite qui tarde à venir. Leur complicité indéfectible laisse place à une vive tension. Elle sort un mouchoir, essuie ses joues humides puis le range en boule dans son sac à main. Elle fixe son frère, le regard baigné de larmes.
— Tu as été… adopté !
Elle marque une pause, respire profondément.
— … et tes véritables parents sont morts !