Chapitre 9

1493 Mots
Chapitre 91979 Visby, Gotland, mardi 20 février Johanna entra dans les locaux de la police de Visby et alla s’asseoir directement à son bureau en face d’Albin, son chef, le commissaire. À vingt-cinq ans, elle venait d’être nommée inspectrice. Elle rêvait d’enquêter sur des meurtres et de pourchasser de dangereux criminels, mais le quotidien à Gotland était plus banal, quelques cambriolages dans des maisons isolées, des violences conjugales, des conflits de voisinage, des bagarres à la sortie des boîtes de nuit pendant la saison touristique, des vols de vélos sur le parking du centre commercial… Les homicides étaient plutôt rarissimes sur cette île paisible de la mer Baltique. — Salut, Albin. Toujours pas de meurtre ? — Non, toujours pas. Faudra t’y habituer ou trouver un poste à Stockholm, ma chère. — Et c’est quoi le programme alors ? — On nous a signalé un vol par effraction dans un domicile à Klintehamn. — Et ils ont pris quoi ? — Plusieurs bouteilles de vin, de schnaps et. — Ah cool, on va arrêter un poivrot qui n’a pas les moyens d’aller à Systembolaget*. — Ma foi, tant que l’État gardera le contrôle sur la vente d’alcool et exercera des prix prohibitifs, les gens qui n’ont pas assez d’argent continueront à emprunter la route de la soif vers les pays voisins ou à visiter les caves des autres… Johanna, qui écoutait son chef d’une oreille distraite, sortit de sa veste une boîte de General snus. Elle prit un peu de tabac humide entre le pouce et l’index, forma une petite boule et la glissa sous sa lèvre supérieure. — Tu veux pas arrêter avec ça ? L’odeur est franchement infecte et je trouve que pour une jeune femme, c’est loin d’être attirant. Ça te donne des lèvres gonflées. Et ce liquide noirâtre qui coule entre tes dents. — Mêle-toi de tes affaires, chef ! De toute façon, ce n’est pas toi que je vais essayer de séduire, lança-t-elle en ricanant. Ni d’embrasser, d’ailleurs ! Et ça ne dérange pas mon petit ami, il en prend aussi. — Allez, bouge tes fesses, ma jolie. Va m’attendre dans la voiture, je dois encore vite passer dans le bureau du chef. Johanna avait grandi à Follingbo près de Visby au sein d’une famille d’agriculteurs. Son père possédait une quinzaine de vaches, une trentaine de moutons, des poules et quelques cochons. Ses deux frères aînés étaient censés suivre le même chemin que leur père. Pourtant, c’était toujours elle la première à endosser sa tenue de travail pour l’aider après sa journée d’école. Elle partageait une passion commune avec lui, la chasse. Il lui avait appris très tôt le maniement des armes. Elle aimait ça. Lors des périodes migratoires, Johanna et son père pouvaient partir aux aurores avec leur fusil, un panier renfermant un thermos de café et des sandwichs, et attendre patiemment en silence qu’une oie vienne se poser à proximité. Mais son avenir n’était pas à la ferme. Après avoir terminé ses études à Visby où elle avait rencontré Bengt, Johanna avait quitté Gotland pour intégrer l’école de police de Solna dans la région de Stockholm. Son rêve d’enfant était devenu réalité. Durant cette période, elle était régulièrement revenue pour voir son amoureux, malgré la distance. À son retour, elle avait exprimé l’envie d’emménager avec lui, mais Bengt tenait sa bijouterie au sud de l’île à environ septante kilomètres de Visby. Elle lui avait suggéré de venir ouvrir une boutique au centre de la vieille ville. Le potentiel de clients était bien plus élevé au cœur de la cité touristique. Bengt y songeait. En attendant, chacun vivait de son côté. Johanna avait néanmoins déménagé à Klintehamn, à mi-chemin entre son lieu de travail et celui de son compagnon. Au départ, Johanna n’était pas convaincue de vouloir faire partie du clan viking. Elle l’avait fait pour Bengt. Cela semblait important pour lui et elle ne pouvait rien lui refuser. Depuis les quelques mois qu’ils se fréquentaient, elle avait rencontré des amis de Bengt, mais il ne lui avait pas présenté sa famille. Cela l’arrangeait bien pour le moment. Elle était follement éprise de lui, mais elle n’était pas prête à intégrer leurs familles respectives dans leur relation. En revanche, elle s’était impliquée dans le clan que Bengt et Svea avaient décidé de créer. Elle ne se sentait pas particulièrement concernée par le côté spirituel. Elle aimait l’action, pas la contemplation. Elle y avait finalement trouvé sa place. Les rencontres rituelles, les sacrifices lui plaisaient et elle aimait assez se mettre dans la peau d’un Viking. Si elle avait vécu à l’époque, elle aurait été une guerrière. Elle s’imaginait sur un drakkar à fendre la mer déchaînée pour aller piller les richesses dans des contrées inexplorées. Peu à peu, Johanna avait pris des responsabilités dans l’organisation. Elle s’y plaisait. Certains groupuscules qui ravivaient les coutumes nordiques ancestrales étaient proches de l’extrême-droite. Ce n’était pas le cas de leur clan. Elle n’était cependant pas certaine que sa hiérarchie apprécie son adhésion, même s’ils ne commettaient rien de vraiment répréhensible sur le plan légal. Bien sûr, le sacrifice d’un agneau, à Noël au moment du Julblót ou la semaine précédente lors du Disablot, constituaient des délits. Mais qui le saurait ? Outre David qui n’était pas de l’île, seuls Bengt et Svea connaissaient son identité. C’était d’ailleurs le point capital. Au vu de ses fonctions dans la vie civile, elle ne pouvait se permettre d’être reconnue et assimilée à un clan de ce genre. Bengt et Svea étaient les initiateurs de ce projet, mais ils avaient eu besoin d’elle pour tout mettre en place et gérer leurs activités. Ils étaient idéalistes et dotés d’un bon sens tout relatif, tandis que Johanna était bien la fille de son père, à la fois pragmatique, organisée et volontaire. Très tôt, elle avait dû apprendre à s’affirmer face à ses deux grands frères. Johanna avait finalement trouvé un réel intérêt au clan. Elle appréciait le côté mystérieux des célébrations. S’occuper des aspects pratiques lui convenait parfaitement. Elle devait s’assurer que les rencontres se passeraient de manière discrète et que tous les membres respectent les règles qu’ils avaient fixées. Vu sa fonction au sein du groupe, ce n’était pas un problème. Elle avait à la fois une autorité naturelle et celle associée à son rôle. Elle aimait diriger les gens. Lors de sa formation à l’école de police, elle avait toujours été celle qui prenait des responsabilités et qui n’avait pas peur de se mettre en avant, parfois au détriment de sa relation aux autres. Avec son côté garçon manqué, elle faisait la plupart du temps peur aux hommes et les femmes la rejetaient. Elle ne s’y était pas fait d’amis. Et à son retour à Gotland, les choses avaient changé. Elle avait déménagé à Klintehamn et ne voyait plus tellement ses anciennes copines d’enfance. Elle avait continué à aller aux entraînements de unihockey avant d’y renoncer, à cause de ses horaires de travail irréguliers. À part Bengt, elle s’était retrouvée un peu esseulée. Si Johanna avait pris goût au clan, c’était surtout parce qu’elle s’était tout de suite bien entendue avec Svea. Elle était devenue son amie, sa confidente. Toutes les deux étaient issues d’une famille d’agriculteurs et avaient grandi sur l’île. Elles étaient très différentes l’une de l’autre, mais Johanna avait trouvé en Svea une personne qui l’acceptait telle qu’elle était, sans jugement. Pas comme les filles du continent avec lesquelles elle avait suivi l’école de police, qui cherchaient sans arrêt à se comparer entre elles et à se critiquer. Avec Svea, c’était simple et franc. À ce trio était venu se rajouter David, un ami de Svea. Elle avait aussi sympathisé avec lui, d’autant qu’il était chasseur tout comme elle. Ils avaient d’ailleurs prévu d’aller ensemble chasser l’élan l’automne prochain. Ce quatuor était devenu sa nouvelle famille et en dehors d’eux, elle ne voyait finalement plus personne, à part ses collègues de travail. Les quatre avaient décidé que leurs rencontres et cérémonies se tiendraient sur des sites archéologiques en lien avec la période des Vikings ou celle plus ancienne de l’âge de bronze. Sur l’île de Gotland, ces lieux foisonnaient. Pour ne pas attirer l’attention sur leur activité, ils avaient choisi deux emplacements discrets, le plus loin possible d’habitations ou de villages. C’étaient aussi des zones dont les accès étaient faciles et nombreux, de sorte que les treize membres puissent éviter de se croiser avant d’arriver sur place, pour préserver leur anonymat. Ils communiquaient entre eux de manière codée. Pour fixer le lieu des réunions, ils utilisaient les runes, sur la suggestion de l’un d’entre eux qui connaissait cet alphabet ancien des premiers Germains. Ils avaient élaboré un système que seuls les membres étaient capables de déchiffrer. Cela augmentait encore le mystère qu’ils entretenaient autour de leur clan. Johanna sortit sur le parking et s’installa dans la voiture. Le soir précédent, elle avait esquissé à l’encre plusieurs lettres de l’alphabet runique, le vieux futhark, sur les cartons d’invitation. La prochaine célébration aurait lieu le mardi 13 mars lors de la pleine Lune. Le début de la cérémonie était prévu comme toujours très exactement deux heures après le coucher du soleil, 19 h 44. Chacun recevrait par la poste le bristol avec le code secret. Johanna avait préparé les enveloppes en rédigeant l’adresse à la main. Elle les avait postées le matin même avant de venir au travail. Albin arriva à son tour et monta dans la voiture. Johanna démarra, la musique se mit à résonner à pleins tubes dans les haut-parleurs. — T’en as pas marre de toujours écouter Abba ? *. En Suède, la vente d’alcool à plus de 3,5 degrés est interdite en dehors de Systembolaget, une chaîne de magasins contrôlés par l’État.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER