Chapitre 11978
Barshalder, Gotland, jeudi 21 décembre
Au cœur de la nuit la plus longue de l’année, le Jarl Dvalin, chef du clan des Enfants de Freyja, se tenait immobile au centre d’une formation de pierres savamment disposées par ses ancêtres de l’âge de bronze pour rappeler la forme d’un navire viking. Le bateau de pierre, le skeppssattning, se trouvait dans une paisible clairière, isolée au milieu de la forêt de Barshalder. L’homme qu’on avait enseveli là près de trois mille ans plus tôt avait très certainement, grâce au drakkar de pierre, rejoint Hellheim, l’un des Neuf Mondes où vivent les morts, dans une brume opaque et glaciale.
Le Jarl imagina le bûcher en proie aux flammes, le corps consumé, les os nettoyés, broyés, et l’urne en terre cuite qu’on avait enfouie au centre du cromlech en forme de navire. Il ressentait une énergie singulière émaner de ces lieux marqués par la présence des Vikings. De la neige tapissait le sol. Les membres du clan avaient déblayé les pierres en vue de la célébration. Le Jarl Dvalin contemplait la scène dans un profond silence. Tout autour du navire, ils avaient planté des torches de bois, enroulées de tissu imbibé de cire. Les langues de feu ondoyantes, au cœur bleu cerné d’un halo rouge orangé, grésillaient dans le vent glacial.
Pour présider le Julblót, le Jarl Dvalin avait endossé sa tenue d’apparat. Il portait un casque de fer noir pourvu d’un renfort cruciforme argenté, finement ciselé, placé sur la calotte arrondie à laquelle était fixé un camail qui couvrait le cou, la nuque et la naissance du visage. La visière d’airain rapportée et ajourée en forme de lunettes, rivetée au casque, ressemblait vaguement à un loup de carnaval. Il cachait la face et le nez, mais révélait un regard singulier, des yeux vairons. Un œil bleu azur éblouissant de fraîcheur et un œil vert, de la couleur de la mer quand elle se trouble et que les algues remontent à la surface. Le Jarl s’était couvert les épaules d’un valshamr, une cape de plumes de faucon, par-dessus une tunique blanche ornée de galons tissés de fils d’or. Autour du cou, il portait une chaîne avec un pendentif en argent contenant une bille de cordiérite d’un bleu cristallin.
Autour du Jarl se tenaient douze individus habillés de la même manière. Ils avaient revêtu une blouse noire en coton au col décoré de galons brodés, les manches droites tombant à la hauteur des cuisses sur un ample pantalon brun aux jambes fermées par des lacets. Sur la boucle de leur ceinture en cuir, un alliage de zinc et de cuivre, figurait Yggdrasil, le frêne toujours vert auquel étaient rattachés les Neuf Mondes. Sur leur poitrine trônait, comme une lettre inconnue, le symbole runique de la déesse Freyja, le fehu. Il représentait la richesse, la fertilité et l’abondance, mais aussi le feu, la force et le pouvoir. À côté se trouvait une deuxième rune, la première lettre de leur prénom viking. Le même pendentif que celui du Jarl, signe distinctif des membres du clan, ornait leur cou. Pour se protéger de la morsure du froid, ils portaient une cape pourpre bordée de fourrure de mouton, fixée à l’épaule par une fibule, un anneau de fer forgé en forme d’oméga. Leur casque était identique à celui du Jarl. Seule la visière différait. La leur était argentée alors que celle du Jarl était couleur de bronze.
Le Jarl Dvalin leva le gandr, un bâton de bois gravé de runes. Ses paroles impérieuses brisèrent le silence :
— Nous sommes réunis aujourd’hui pour célébrer la fête de Yule, le solstice d’hiver. C’est le moment de présenter nos offrandes à la déesse Freyja.
Puis il prononça une prière :
Freyja, la plus passionnée des reines, joins-toi à nous.
Freyja, mère de la nature, joins-toi à nous.
Freyja, tes enfants t’appellent !
Viens à nous, maintenant.
Les treize membres du clan entonnèrent alors d’une seule voix la même supplique, en la répétant plusieurs fois, sur un ton incantatoire et lancinant :
Freyja, viens à nous ! Freyja, viens à nous ! Freyja, viens à nous…
Le Jarl s’avança vers une pierre qui leur servait d’autel et saisit des deux mains un gros marteau à manche court en bronze.
— Mjöllnir est l’arme la plus puissante des dieux, psalmodia-t-il. Le marteau de Thor protège l’univers contre les forces du chaos.
Il l’approcha de son front et prononça lentement :
— Odin !
Il le plaça contre sa poitrine et s’écria :
— Baldur !
Ensuite sur l’épaule gauche :
— Freyja !
Et enfin sur l’épaule droite :
— Thor !
Puis il tendit ses bras devant lui :
— Le marteau de Thor est consacré !
Le Goði Berling s’avança alors, leva les bras au ciel et prit la parole :
Ô flamboyante Freyja,
Nous te rendons grâce pour ta lumière sur notre chemin.
Les treize unirent leurs voix :
— Freyja, nous te rendons grâce !
Le Goði Alfrigg, à son tour, saisit une lampe à huile, la brandit et s’exclama :
— Ô dieux, voici le feu qui brûle, la flamme rouge sacrée, voici notre guide.
Puis, la tenant à bout de bras, il passa trois fois devant tous les membres qui l’encerclaient. En chœur, ils répétèrent :
— Pure dans son éclat. Contre les ténèbres.
Le Jarl Dvalin reprit la parole.
— Nous, les Enfants de Freyja, présentons désormais nos offrandes. Freyja, notre mère à tous, nous t’apportons ces cadeaux et nous espérons en retour la prospérité.
Ils prirent dans leurs mains les présents qu’ils avaient amenés et les déposèrent sur la pierre centrale. Les pièces de tissu furent suspendues aux arbres et le reste, de la viande surtout, fut enterré dans des trous creusés à cet effet.
Les membres du clan regagnèrent ensuite leur place et le Jarl continua :
— L’offrande est consacrée !
Le Goði Alfrigg revint avec un agneau qui avait été attaché à un tronc un peu plus loin, à l’abri des regards. Il peinait à entraîner derrière lui l’animal qui s’était mis à bêler et se débattait. Le Goði Berling lui prêta main-forte et l’aida à ligoter ses pattes et à le hisser sur la pierre centrale. La bête poussait des cris stridents.
Le Jarl Dvalin commença à entonner en norrois une mélodie envoûtante. Le Goði Berling se saisit d’une serpe et trancha la gorge du mouton avec la puissante lame. Le Goði Alfrigg tenait à la hauteur du cou de l’animal un bol qui se remplissait de sang. Il le plaça ensuite sur la pierre. Le sang continuait à s’écouler et teintait la neige d’une couleur amarante.
La dépouille de l’agneau fut déposée un peu à l’écart sur un bûcher que le Jarl, à l’aide d’une torche, embrasa. D’immenses flammes s’élevèrent dans le ciel. En quelques secondes se répandit une odeur de chair calcinée et de graisse brûlée. Pendant que la viande grillait, le Jarl poursuivit sa mélopée envoûtante. Le Lögsögumad Grer y joignit sa voix tandis que le Goði Alfrigg battait le rythme sur un tambour en peau de cerf. Ils étaient accompagnés par un jouhikko, une lyre de trois cordes à archet, une corne de brume et par un violon Hardanger dont le son dense résonnait. Lorsque le feu s’éteignit, le Goði Alfrigg trancha un morceau de chair à l’aide d’un couteau et le sépara en bouchées plus petites.
Le Jarl Dvalin se saisit du bol, le leva au ciel et prit la parole :
— Freyja, nous te consacrons cette offrande. Donne-nous la prospérité aujourd’hui et pour les jours à venir. Enfants de Freyja, je lève cette corne en l’honneur des dieux. Corne d’Odin, nous te rendons grâce pour notre passé et nos ancêtres. Corne de Thor, nous te rendons grâce pour notre présent et pour nous qui sommes ici réunis. Corne de Freyja, nous te rendons grâce pour le futur et nos descendants. En nous abreuvant de ce sang, nous honorons ceux qui ont été, ceux qui sont et ceux qui seront.
Le Goði Berling s’empara du bol et remplit la corne de bélier du Jarl. Elle était sculptée de motifs d’oiseaux de proie et de serpents. Puis il versa du sang dans la corne de chacun des membres. Le Jarl éleva la sienne au-dessus de sa tête, imité par tous les autres. Il inspira profondément, souleva le camail, porta la corne à ses lèvres et en prit une gorgée. Un goût métallique envahit sa bouche. Il avala ensuite le liquide visqueux.
Le Jarl posa sa corne, se saisit du plat de viande et le leva au ciel :
— Nous allons tous communier à la chair sacrifiée. Elle scellera notre communauté et notre union avec les dieux.
Il tendit le plat qui dégageait une odeur de carcasse calcinée au Goði Alfrigg qui en distribua un bout à chacun. Le Jarl leva le morceau au ciel. Tous les autres en firent autant. Puis ils mangèrent le lambeau de chair.
Le Jarl Dvalin prit ensuite le bol qui avait été rempli à nouveau de sang et se saisit d’une ramille de bouleau. Il la trempa dans le liquide rouge vif et en aspergea chacun des membres du clan. Avant de clôturer la cérémonie, il prononça la prière de bénédiction à Freyja.