Chapitre 3

1312 Mots
Chapitre 31978 Burgsvik, Gotland, vendredi 22 décembre Bengt Roslund enfourcha son boguet Monark bleu clair et chrome. Le bruit caractéristique du moteur Sachs retentissait dans la rue déserte à cette heure matinale. C’était au lendemain du solstice d’hiver. Quand les conditions le permettraient, il retournerait nager en mer avant d’aller travailler. L’année précédente, il avait recommencé dès la fin du mois de janvier, mais en ce moment, la Baltique était encore bien trop froide. Malgré la fine couche de neige, Bengt gagna sans difficulté son atelier, à l’arrière de sa boutique, au cœur du petit village de Burgsvik. Il espérait avoir le temps de terminer le collier qu’il était en train de créer avant de voir son commerce envahi par les clients qui achèteraient des cadeaux de Noël de dernière minute. Le magasin ouvrirait deux heures plus tard. Bengt alluma les lumières et enclencha son radiocassette Boombox, il aimait travailler en musique. Parmi sa collection, il choisit l’album du concert d’AC/DC sorti quelques semaines plus tôt, if you want blood you’ve got it. Une pure merveille. Sur la pochette, Angus Young s’est empalé avec sa guitare et du sang coule de son abdomen. La puissance frénétique du groupe australien l’aidait à se concentrer sur ses créations. Bengt ouvrit son coffre-fort et en sortit une reproduction du collier de Brisingar de la déesse Freyja qu’il était en train d’exécuter. Avant de s’asseoir à son établi, il prit sa première dose de nicotine sous forme de tabac en poudre humide qu’il plaça sous sa lèvre supérieure. Depuis quelques mois, Bengt avait repris la bijouterie. Son père avait dû arrêter, car sa sclérose en plaques gagnait du terrain. Il lui avait passé le relais. À vingt-six ans, Bengt habitait encore avec ses parents et sa sœur, mais il était en train d’aménager un appartement au-dessus du magasin. Il profiterait enfin de son indépendance d’ici quelques semaines. Bengt était connu dans la région pour ses reproductions de bijoux de l’ère viking. Il caressait depuis longtemps l’idée de faire revivre le paganisme nordique. Cette période où se mêlaient mysticisme, onirisme et rituels sacrés le passionnait. Il avait transmis sa ferveur à Svea, son amie d’enfance, qui avait étudié les croyances nordiques en histoire des religions. Elle avait cependant arrêté ses études. Depuis son retour soudain et inattendu à Gotland, ils avaient enfin pu concrétiser leur rêve. Le clan qu’ils avaient créé s’appelait Enfants de Freyja, en l’honneur de leur déesse préférée. Avec sa petite amie Johanna et un ami de Svea, David, ils avaient rapidement formé le noyau fondateur de leur clan. Au début, ils s’étaient rencontrés à plusieurs reprises pour discuter des cérémonies qu’ils désiraient célébrer, des rites qu’ils voulaient pratiquer, des dieux qu’ils souhaitaient vénérer, ou encore des lieux où ils se réuniraient, de la manière dont ils allaient s’organiser. Ils s’étaient inspirés librement d’un groupement religieux néo-païen islandais, récemment constitué, mais également de textes anciens et ils s’étaient structurés en reprenant certains des statuts sociaux des Vikings. Le quatuor s’était réparti les fonctions les plus élevées : celle du Jarl, le chef du clan, des deux Goðar*, les dignitaires chargés des aspects sacrés, et celle du Lögsögumad, l’homme de loi qui présidait les Thing, les assemblées décisionnaires, où siégeaient les Boendr**, les hommes et femmes libres. Bengt avait fabriqué les casques vikings et les bijoux. Pour les réaliser, il avait choisi de s’inspirer d’un casque à lunettes de l’époque préviking du Vendel retrouvé lors de fouilles à Vaisgarde, près de la ville d’Uppsala. Contrairement au modèle, Bengt avait laissé dans la visière rivetée à la calotte une ouverture plus étroite afin de dissimuler le plus possible le visage. Puis il y avait fixé un morceau de cotte de mailles qui recouvrait la face et le cou. Les Vikings ne portaient pas de casque durant les cérémonies, mais comme ils avaient décidé que leur clan serait une société secrète, c’était le meilleur moyen pour que les membres ne se reconnaissent pas entre eux. Seul le quatuor de départ serait au fait de l’identité de chacun. L’adhésion se faisait par cooptation sur proposition d’un membre du clan. Lui-même avait proposé deux personnes, dont une de ses amies d’école, qui après son admission, avait à son tour recommandé une de ses cousines. Et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’ils soient treize, le nombre qu’ils s’étaient fixé, une idée de Svea. Le treize était associé à des superstitions et constituait un nombre imparfait, mais pour Svea, le choisir était un pied de nez au christianisme. Ils avaient dépeint Freyja comme une ensorceleuse alors qu’elle était la reine des dieux. L’histoire raconte que Freyja avait été bannie et s’était réfugiée au sommet d’une montagne. Elle réunit autour d’elle le diable et onze sorcières, pour comploter contre les humains et leur jeter des sorts. Treize, c’était douze membres, le nombre de la plénitude, et le Jarl pour les guider. Et ils allaient réhabiliter la déesse souveraine de la Terre. Un Thing se tint lorsqu’ils furent au complet. Au cours de cette rencontre, le quatuor avait présenté l’organisation et la structure du clan, proposé les lois qui régiraient son fonctionnement, donné des informations sur les lieux où ils se retrouveraient pour les différentes activités et suggéré la manière de célébrer les rituels. Puis, ils avaient défini ensemble le montant de l’impôt dont chacun devrait s’acquitter. Les membres fondateurs avaient notamment insisté sur le respect de l’anonymat et le caractère impérieux des règles. L’une des plus importantes était de ne révéler à personne l’existence du groupe. Après avoir bien avancé dans la confection du collier, Bengt se résolut à prendre une pause. La bijouterie se trouvait en face de Fiket où il avait ses habitudes. C’était le seul endroit du village où se restaurer, ouvert toute l’année, un des lieux de rencontre des habitants, à la fois restaurant, bar et boulangerie. Avant d’entrer, il cracha par terre le snus qu’il avait dans la bouche. Pour accompagner son café, il commanda son péché mignon, un dammsugare, une pâtisserie fourre-tout : des miettes de gâteau, du beurre, du cacao imbibé d’alcool et de la pâte d’amande verte nappée de cacao. Avec son bout de chocolat de chaque côté, le dammsugare ressemblait à un ancien modèle d’aspirateur suédois populaire dans les années vingt. La mise en place du clan avait été une période intense et éprouvante, mais il en était satisfait. La première célébration, le blot, s’était tenue trois mois plus tôt lors d’une rencontre où s’étaient mêlés rites païens et mélopées envoûtantes. Chaque membre avait reçu une boule de cordiérite enchâssée dans un pendentif en argent perlé que les découpes retenaient, comme une plante carnivore retiendrait sa proie. Cela lui avait demandé des nuits de travail, mais Bengt était fier de voir les pendentifs attachés autour du cou des membres de son clan. Le sacrifice d’un agneau avait rendu la cérémonie de la veille plus extraordinaire encore que les précédentes. Ils s’étaient d’abord limités à des offrandes votives, principalement des denrées, lui-même avait apporté de l’ambre et du miel. Mais il savait aussi que pour obtenir plus de faveurs des dieux, le sang devait couler. De retour à l’atelier, Bengt glissa une nouvelle dose de snus dans sa bouche, s’assit à l’établi et observa avec attention le bijou en argent massif qu’il avait ciselé. Le collier, large en son centre, devenait de plus en plus étroit pour venir épouser le contour du cou. Il ne restait plus qu’à sertir les pièces d’ambre qu’il avait sélectionnées. Durant la taille et le polissage, une odeur d’encens enivrante avait caressé ses narines. Le façonnage révélait la chaleur du matériau et la sensualité de sa forme. L’ambre de la Baltique, contrairement à celle de Saint-Domingue, par exemple, ne contenait jamais d’insectes pris au piège par la résine depuis plusieurs millions d’années ou d’autres inclusions. Elle était moins transparente, plus opaque, s’étageant du blanc crème au brun foncé en passant par toutes les nuances de jaune et de caramel. C’était de loin la matière qu’il préférait travailler. Il la trouvait expressive, vivante. Plutôt que d’araser complètement la surface, il choisit de laisser les creux naturels bruts. Le Jarl portait comme tous les autres le pendentif avec la bille de cordiérite. Cette pierre lui rappelait la couleur des yeux de Johanna, dont il était éperdument amoureux. Un Jarl méritait cependant une parure spéciale et différente pour les cérémonies. Bengt la passa autour de son cou et se regarda dans le miroir. Il était satisfait. *. Singulier : Goði. **. Singulier : Bóndi.
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