Lettre XVII. Réplique

535 Mots
Lettre XVII. RépliqueVotre lettre me fait pitié ; c’est la seule chose sans esprit que vous ayez jamais écrite. J’offense donc votre honneur, pour lequel je donnerais mille fois ma vie ? J’offense donc ton honneur, ingrat ! qui m’as vue prête à t’abandonner le mien ? Où est-il donc cet honneur que j’offense ? Dis-le-moi, cœur rampant, âme sans délicatesse. Ah ! que tu es méprisable, si tu n’as qu’un honneur, que Julie ne connaisse pas ! Quoi ! ceux qui veulent partager leur sort n’oseraient partager leurs biens, et celui qui fait profession d’être à moi se tient outragé de mes dons ! Et depuis quand est-il vil de recevoir de ce qu’on aime ? Depuis quand ce que le cœur donne déshonore-t-il le cœur qui l’accepte ? Mais on méprise un homme qui reçoit d’un autre : on méprise celui dont les besoins passent la fortune. Et qui le méprise ? des âmes abjectes qui mettent l’honneur dans la richesse, et pèsent les vertus au poids de l’or. Est-ce dans ces basses maximes qu’un homme de bien met son honneur et le préjugé même de la raison n’est-il pas en faveur du plus pauvre ? Sans doute, il est des dons vils qu’un honnête homme ne peut accepter ; mais apprenez qu’ils ne déshonorent pas moins la main qui les offre, et qu’un don honnête à faire est toujours honnête à recevoir ; or, sûrement mon cœur ne me reproche pas celui-ci, il s’en glorifie. Je ne sache rien de plus méprisable qu’un homme dont on achète le cœur et les soins, si ce n’est la femme qui les paye ; mais entre deux cœurs unis la communauté des biens est une justice et un devoir ; et si je me trouve encore en arrière de ce qui me reste de plus qu’à vous, j’accepte sans scrupule ce que je réserve, et je vous dois ce que je ne vous ai pas donné. Ah ! si les dons de l’amour sont à charge, quel cœur jamais peut être reconnaissant ? Supposeriez-vous que je refuse à mes besoins ce que je destine à pourvoir aux vôtres ? Je vais vous donner du contraire une preuve sans réplique. C’est que la bourse que je vous renvoie contient le double de ce qu’elle contenait la première fois, et qu’il ne tiendrait qu’à moi de la doubler encore. Mon père me donne pour mon entretien une pension, modique à la vérité, mais à laquelle je n’ai jamais besoin de toucher, tant ma mère est attentive à pourvoir à tout, sans compter que ma broderie et ma dentelle suffisent pour m’entretenir de l’une et de l’autre. Il est vrai que je n’étais pas toujours aussi riche ; les soucis d’une passion fatale m’ont fait depuis longtemps négliger certains soins auxquels j’employais mon superflu : c’est une raison de plus d’en disposer comme je fais ; il faut vous humilier pour le mal dont vous êtes cause, et que l’amour expie les fautes qu’il fait commettre. Venons à l’essentiel. Vous dites que l’honneur vous défend d’accepter mes dons. Si cela est, je n’ai plus rien à dire, et je conviens avec vous qu’il ne vous est pas permis d’aliéner un pareil soin. Si donc vous pouvez me prouver cela, faites-le clairement, incontestablement, et sans vaine subtilité ; car vous savez que je hais les sophismes. Alors vous pouvez me rendre la bourse, je la reprends sans me plaindre, et il n’en sera plus parlé. Mais comme je n’aime ni les gens pointilleux ni le faux point d’honneur, si vous me renvoyez encore une fois la boîte sans justification, ou que votre justification soit mauvaise, il faudra ne nous plus voir. Adieu ; pensez-y.
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