Roman

706 Mots
Roman Cet ouvrage a été composé par les Éditions Encre Rouge ® 7, rue du 11 novembre – 66680 Canohes Mail : contact.encrerouge@gmail.com ISBN papier : 978-2-37789-039-2 ISBN numérique : 978-2-37789-125-2 La première fois, c’est comme si le temps s’était arrêté. J’ai été marquée au fer rouge dans mon âme par les couleurs et par tous ces sons étranges. Je me souviens du tintement des capsules de canettes de Pepsi que frappait à la volée le vendeur de mouchoirs en papier pour attirer l'attention. J'entends encore les klaxons des taxis, les appels des porteurs, les cris de joie des familles retrouvant l’un des leurs. La foule pressante dans la moiteur étouffante de la saison des pluies, encore plus étouffante après une nuit blanche passée dans l'avion, l’odeur de la latérite humide après l’orage, le costume marron à manches courtes du contrôleur des carnets de vaccination… Une seule envie : tourner les talons et remonter dans cet avion qui continuait sa course vers N’Djamena avant de retourner sur Paris. J’étais saisie, hypnotisée par ce spectacle grouillant de vie et d'agitation qui allait m’emporter dans son tourbillon, dans cette aventure qui se termine ce soir. Six ans ! J'ai peine à croire à la réalité de ces mots que je me répète pour me persuader qu'il est temps de partir. Six ans ! Finalement, rien n’a changé et, certainement, rien ne changera jamais. Comme chaque semaine, quand l’avion se pose sur la piste, des centaines de regards scrutent le tarmac à la recherche d'un visage connu ou d'un espoir pour l'avenir. Quand je suis arrivée, je m’étais sentie mise à nue par tous ces yeux qui m'escortaient jusqu'au hall d'arrivée où des militaires, la kalachnikov sur le ventre, surveillaient. Quoi, au juste ? Que personne ne tente de s'enfuir ? Peut-être ! Des soldats en tongs, le treillis délavé et usé jusqu'à la corde, un vague insigne sur l'épaule, quelques lettres, un sigle inconnu, juste ce qu'il faut pour asseoir un pouvoir, affirmer une autorité sur des « moundjous » qui arrivent de Paris. Bien sûr, je ne savais pas encore qu’aux yeux de tous, ici, et pour six longues années, je serais une moundjou, une moundjou que chacun s'amuse à renvoyer d'une queue à une autre, d'un contrôle à un autre, du douanier au commissaire, du contrôle sanitaire au contrôle de visa ! C’est comme ça qu’on apprend que la loi dépend de la volonté de celui qui porte un uniforme. Le but du jeu est de trouver une faille dans les procédures pour pouvoir se remplir les poches de n'importe quoi, tout fait l'affaire : Francs CFA, euros, dollars, ici, on accepte toutes les devises, le reste n'est qu'une question de détail. C’est un jeu auquel on apprend à jouer mais il y a des règles de base : plus le passager s'impatiente, plus il est vulnérable. Alors il faut tenter de le déstabiliser par tous les moyens, c'est La règle principale. Il est rare que le nouvel arrivant qu’on cueille au petit jour après six heures de vol de nuit, à peine débarqué, parvienne à rester zen ! Et, là, c'est le gros lot. Une petite mise en scène, une intimidation, la menace d’aller faire un tour dans le bureau d’un chef, une tracasserie quelconque, et on peut lui faire cracher ce qu'il faut pour « boire un jus », ou pour le taxi. La première fois, j’avais mis une bonne heure pour parvenir jusqu'au tapis roulant où des êtres étranges à la peau noire, glabres et la tête rasée, vêtus de blouses vertes sautaient dans tous les sens comme des pantins désarticulés en criant des numéros. Il y en avait au moins trois qui s’étaient accrochés à mon bagage et qui tentaient de s’octroyer, par la force, le mérite d'être « mon » porteur. « Moi, le 12 », hurlait le plus grand avec un regard à fendre l'âme, tandis qu’un autre avec des bras qui m’avaient semblé démesurément longs, tirait de toutes ses forces pour lui arracher l’anse du sac et qu’un autre tirait sur sa blouse pour que j'aperçoive le numéro qu'il avait dans le dos. « Non, merci, c'est un sac à roulette, je peux le prendre toute seule ! » Puis, il y avait eu la ruée vers la porte de sortie gardée par quatre gaillards armés jusqu'aux dents qui s'assuraient que leurs trois collègues, debout derrière une longue table basse, avaient bien pris le temps de fouiller scrupuleusement chacun des bagages qui se déversaient de la soute de l'avion. Passage au peigne fin plus efficace qu’un contrôle aux rayons X ! Rite de passage, rituel initiatique, racket, bizutage, quel que soit le nom qu’on donne à cette fouille en règle… C’est le prix à payer pour que la porte s'ouvre sur une nouvelle réalité prête à vous avaler.
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