Alors, depuis cet instant, malgré la vingtaine d’années qui les sépare, tout a tourné dans la tête de Pélestieu. Le matin, quand il se lève, tout en buvant son café, il observe de la fenêtre de sa chambre la rue, attendant qu’elle passe. Quand il n’en peut plus, il se décide à aller chez Favantine. Il n’ose pas pourtant rôder autour de la maison pour apercevoir Anaïs. Un Cabérac ne s’abaisse pas à ce genre de chose.
Michel Favantine s’est approché de la roubine en titubant. Elle est large, la roubine, à cet endroit. Une barque pourrait y naviguer. La tête lui tourne. Il a bu du vin plus qu’il ne fallait. Tout est embrouillé dans ses pensées : Marie, les enfants, son travail. La vie, la mort : quelle importance ? Il pense à Marie, se raccroche à son regard bleu. Il dit encore :
— Marie, Marie, mon Dieu, que vais-je devenir ?
Les enfants : il aimerait bien leur dire qu’il n’a plus la force de vivre. Leur expliquer le drame qu’il est en train de vivre. Qu’il a essayé, mais que l’effort demandé est trop grand. Qu’est-ce qu’un homme, si ce n’est un instant de vie volé à la mort ? Il a quitté la maison, n’a rien vu, que le chaud du soleil dans sa tête, que ses rayons de feu, que ses flammes lointaines lui ouvrant le chemin du palus. Non loin de lui, des aigrettes déambulent à la recherche de poissons et de grenouilles. Elles sont là, attentives à veiller au bord de l’eau. Certaines s’envolent à son approche, d’autres s’écartent simplement de quelques mètres. Michel marmonne des mots sans suite. Il a jeté sa casquette, ôté sa veste. Il marche comme il peut. Ses pieds traînent dans l’herbe. Parfois, il bute sur une motte et manque de tomber à l’eau.
— Je n’ai plus ma tête ! Je suis un homme fini !
Il pense aussi à Louise, sa bonne nourrice qui a illuminé son enfance. Il lui parle. Il la prend à témoin, lève son poing en direction du ciel. Il crie d’une voix rauque :
— Mère ! Je n’en peux plus !
Un héron pourpré, taché de roux à l’épaule, s’envole à son approche après avoir poussé un bref croassement rauque. Il marche. Il ne sait plus où il en est. Il ne sait plus où il va. Pourquoi la vie est-elle aussi injuste envers certains et si prodigue avec d’autres ? Pourquoi faut-il que les gens comme lui soient sans cesse confrontés au malheur ? Il a travaillé toute sa vie, durement, pour nourrir sa famille et élever ses enfants. Et puis la mort, en quelques minutes, a tout saccagé. Marie, sa chère Marie, a quitté ce monde, le laissant seul avec les enfants. Mais comment vivre sans elle ? Alors, pour oublier, il boit, se réfugie dans la solitude, espérant que la douleur s’efface, du moins qu’elle lui laisse quelque répit. Mais la douleur due à l’absence de Marie, le soir, quand il rentre à la maison, ou quand il s’éveille, le matin, ne ralentit pas son action destructrice. C’est comme si le poignard du Diable lui perforait la poitrine à la recherche de son amour, pour l’extirper, le jeter aux ordures, et cela, Michel n’en veut à aucun prix. Il ne sent plus sa tête. Il voudrait dormir. Il tente de s’appuyer contre un arbre, glisse et chute dans la roubine. Apeurées, les aigrettes s’envolent. L’eau lui fait du bien. Mais il y a la vase dans laquelle il s’enfonce. Elle enserre ses pieds tandis qu’un liquide verdâtre gargouille à hauteur de son menton. Une poule d’eau court à la surface de la roubine en poussant de petits cris aigus. Une couleuvre, dérangée dans sa chasse, ondule paresseusement. Il fait un geste sec, sa main claque. L’eau se trouble. « Attraper une branche ou bien c’est fini ! » Il est oppressé. Ses muscles lui font mal. Il arrive à extirper un pied de la vase, mais l’autre s’enfonce. Il est gluant, las et fatigué de la vie. Il s’agite, tente de faire quelques mètres en nageant. Mais l’eau semble plus forte que lui. Elle le ligote, l’enferme dans sa main froide. Est-ce déjà la mort qui approche ? Il a froid. Il murmure des mots sans suite. Le soleil couchant dore les roseaux du marais. En remuant les bras, il touche un élément solide, s’accroche. Est-ce une branche ? Une planche ? Il ne voit qu’une ombre. Mais il tient maintenant quelque chose qui lui permet de respirer, de maintenir sa tête hors de l’eau. Il ne se débat plus. La nuit tombe. Il ne sait pas s’il sera encore vivant demain, lorsque le jour se lèvera.
Jean de Baume monte à cheval depuis son plus jeune âge. C’est un cavalier habile et expérimenté. Il a été embauché par le manadier Sant-Joan comme gardian. Jean aime les chevaux et les taureaux du pays, des animaux noirs aux cornes en lyre, que les hommes rasètent lors des courses à la cocarde dans des arènes de fortune. Il est vaguement cousin avec José Sant-Joan du côté de sa mère, Anne, qui tient l’épicerie du village. Son père, Fernand de Baume, est garagiste. Jean de Baume est fils unique. C’est un garçon élancé, robuste, qui connaît parfaitement le palus. Ce matin-là, tandis qu’il longe la roubine sur son cheval, il a hâte de retrouver la manade où Sant-Joan doit l’attendre pour trier les bêtes. À son approche, des hérons garde-bœufs s’envolent. Les tamaris fléchissent leurs têtes échevelées. La roubine est prise dans le vent. C’est alors qu’il aperçoit cette chose grise accrochée à l’arbre qui ploie. Il pense tout d’abord à un jeune taureau qui aurait perdu sa mère et serait couché sur le flanc. Il arrête son cheval à quelques mètres de la « chose ». C’est un homme. Il doit d’abord calmer le cheval qui s’affole. Jean se penche et s’accrochant à l’arbre, attrape la main de l’homme pour le tirer. Mais il est trop lourd.
— Monsieur, monsieur, vous m’entendez ?
L’homme ne répond pas. Il ne bouge plus. Jean décroche la corde tressée de lin suspendue à sa selle. Il noue l’un des bouts au poignet de l’inconnu et l’autre à sa selle, puis, avec précaution il fait avancer son cheval. L’homme est maintenant sur la berge, le visage violacé, les yeux ouverts dans le vide. Il ne respire plus.
— Mon Dieu, mais c’est Michel Favantine !
Jean ne sait plus que faire. Une sueur froide coule dans son dos. Il remonte en selle et, à bride abattue, rejoint José Sant-Joan qu’il informe du drame. Les deux hommes reviennent près du corps. José constate le malheur. Favantine est bien mort.
— Mais qu’est-ce qu’il foutait là ?
Jean hoche la tête.
— Il est venu se noyer. Il était peut-être soûl.
— Bon Dieu de Bon Dieu, quelle histoire !
Ils mettent le corps sous une bâche et s’en vont vers le village.
Michel Favantine a été enterré simplement. L’abbé Reboul n’a rien demandé. Le père et la mère reposent maintenant dans une tombe modeste du cimetière du village. Une foule nombreuse a assisté aux funérailles. Mme Cécilia a tenu à seconder Anaïs durant ces moments douloureux. Pierrot est resté à côté de sa sœur, les yeux perdus dans le vide. Il ne se souvient de rien. Il avait le visage embué par les larmes. Il serrait les dents, mais l’émotion était trop forte. Il ne pouvait cacher sa douleur. Il a retrouvé ses esprits quand, revenu à la maison, Anaïs lui a préparé une tasse de chocolat. Puis il est allé se coucher. Sa sœur est venue le border. Elle l’a embrassé. Il s’est endormi.
Elle élèvera Pierrot comme si c’était son enfant. Pour l’instant, le gosse ne mesure pas encore la dimension du drame qui vient d’avoir lieu. Depuis quelques mois, le père s’absentait souvent de la maison. Pour le moment, Pierrot est tout excité, car Jean de Baume lui a promis de le faire monter à cheval. Ils iront même dans la mande quand il saura se tenir en selle. Anaïs a remercié le jeune gardian de ne pas laisser l’enfant seul face à son désespoir. Maintenant, lorsqu’on l’interroge à l’école, Pierrot déclare d’un air sombre qu’il n’a plus de parents et qu’il vit avec sa sœur. Les enfants le regardent et ne disent rien. Que pourraient-ils lui dire ? Heureux encore qu’il ait sa sœur pour s’occuper de lui ! Mais quand ils sortent de l’école et qu’ils aperçoivent Anaïs, ils se disent que Pierrot, dans son malheur, a, quand même, de la chance. Un sentiment nouveau les fait frémir. Ils se grattent la tête, observent la jeune fille à la dérobée. Les yeux noirs d’Anaïs, sa longue chevelure de jais qui lui tombe sur les reins, les déconcertent. Ils oublient bientôt les parents, la maison. Ils aimeraient qu’elle leur parle. Mais Anaïs paraît ne pas les voir. À peine si elle leur dédie un pâle sourire. Dès qu’elle lui prend la main, Pierrot se dandine. Ses camarades ne le voient plus de la même manière. Il se rengorge. Il semble auréolé d’une gloire soudaine. Certains soirs, Pierrot et Anaïs passent par l’épicerie qui est tenue par Francine de Baume. L’épicière est alerte et vive. Elle aime son métier. Dans la boutique, d’une grande propreté, tout est étiqueté, de la salade aux mandarines. Anaïs n’achète que l’essentiel, c’est souvent du riz, des pâtes, des pommes de terre, de la farine. Un morceau de fromage pour faire plaisir à Pierrot. Des aubergines qu’elle fera rôtir à la poêle avec un peu d’huile ou des légumes pour le pot-au-feu. Mais un matin, Pélestieu Cabérac lui rend visite. Elle part au travail et doit conduire Pierrot à l’école.
Cabérac n’est pas pressé.
— Cela ne fait rien, je t’accompagne.
Il marche à ses côtés. Il ne la regarde pas. Il a des yeux bleus. Un visage doux et lisse. Ses cheveux blonds, ses pels d’estiu, flottent au vent. La coupe de sa veste fait ressortir la carrure de ses épaules, la robustesse de sa poitrine. Il tient son feutre noir à la main. Devant le portail de l’école, Pierrot rejoint ses camarades pour jouer dans la cour. Pélestieu Cabérac les a accompagnés en silence. Il n’a pas prononcé un seul mot. Elle lui demande :
— Vous vouliez me parler à quel propos, monsieur Cabérac ?
Il voudrait lui dire que ses cheveux flottant sur ses épaules le ravissent, qu’il aimerait l’embrasser. Comme il ne dit toujours rien, elle déclare :
— Je vais être en retard.
— Je voulais te parler de la maison, finit-il par dire comme elle s’en va.
Elle s’arrête, se retourne, le dévisage :
— Vous voulez nous mettre dehors, c’est cela ?
Il proteste. Sa voix se noue.
— Non ! Non !
Elle s’est immobilisée. Il sent le regard de la jeune fille posé sur lui.
— Un malheur de plus. Je trouverai bien à me reloger !
Il fait un geste, machinalement se recoiffe.
— Non ! Comme ton père n’est plus là, je ne te ferai pas payer de loyer. Je le dois à sa mémoire et à celle de ta mère.
« On ne peut vraiment se fier aux hommes », pense Anaïs. Que recouvre cette soudaine générosité ? Un temps assez long s’écoule. Anaïs ne sait que répondre. Elle pense que le Maître a la tête dérangée ou bien…
Elle fait quelques pas, s’éloigne de lui.
Pélestieu la suit du regard.
— Il faut que tu me croies ! Je ne demande rien !
Démunie, Anaïs lui adresse un sourire triste et disparaît au coin de la rue.
Elle travaille toute la matinée dans le salon. Elle balaie le sol, puis elle lave les cheveux. Elle sert le café lorsqu’une cliente le réclame. Vers 11 heures, elle nettoie la vitrine du salon. Mme Cécilia murmure à son oreille quand elle descend de l’escabeau :
— C’est bien, petite, la vitrine, c’est notre premier outil de communication, cela nous fait de la publicité !
À midi, Anaïs revient à la maison, où elle prend un repas frugal. Elle déjeune seule dans la maison silencieuse. Elle en profite pour faire la lessive ou le repassage. Elle s’occupe des poules et des canards. Elle ne sait trop qu’en faire. Le père se servait des canards comme « appelant » quand il chassait sur l’étang. Pour eux, il ramassait des sacs de limaçons de Pise. Les colverts et les canes raffolaient de ces petits escargots. Le père les préparait quelquefois en salade avec une sauce à l’ail. Pierrot adore les bêtes et ne voudrait à aucun prix qu’on leur fasse du mal. C’est lui qui ramasse les œufs, remet de l’eau dans le petit bassin qui sert de mare aux canards. Le père, dans une cahute du jardin, élevait aussi des pigeons. Mais c’est surtout le potager qui souffre. Le père ne s’en est plus occupé depuis plusieurs mois et Anaïs a trop de travail pour cultiver la terre. À 14 heures, elle reprend le travail. Mme Cécilia virevolte dans le salon, fait la conversation à ces dames, utilise fréquemment son expression favorite afin de marquer sa désapprobation à propos d’un fait ou d’un autre : « C’est comme si un peintre représentait le soleil en utilisant le charbon, n’est-ce pas ? » Certaines mauvaises langues disent qu’elle devient pédante. Quand ces potins arrivent à ses oreilles, Mme Cécilia hausse les épaules. Elle a toujours aimé parler un langage châtié. Elle a horreur de la vulgarité. Elle ne supporte pas les mots qui flatulent dans la phrase ou les mots étrangers qui ne veulent rien dire pour elle et qui sont à la mode. Quand elle dit « iceberg » pour acheter sa salade cultivée en Espagne, elle a l’impression de boire du vinaigre. Elle préfère la tendre « romaine ».