Chapitre : Agrément
Champ de conscience : Le pouvoir étatique n’est plus. Il a disparu sous les coups de boutoir de l’économie marchande. Mais lorsque l’économie marchande l’aura intégralement remplacé, qui viendra à son tour pour la débouter ?
Le secrétaire du Haut Conseil en biotechnologie épluchait le dernier dossier, en date, au-dessus d’une pile de dossiers plus anciens. Épais, celui-là contenait les pièces essentielles d’un sujet de ce type. Un sacré paquet de tests enrichissait d’ores et déjà le monceau de documents entre ses mains. Il s’en entassait tout autant sous forme d’archives numérisées. Visiblement, l’entreprise concernée ne rechignait pas à la dépense, et mettait tout en œuvre pour obtenir les autorisations obligatoires. L’expertise collective qui assurait l’évaluation s’avérait généralement fiable dans ses retours. Mais le secrétaire du Haut Conseil ne détestait rien tant qu’on leur force la main, et que l’on tente d’orienter le verdict final de leur instance. Les responsabilités qui incombaient à l’organe officiel étaient lourdes de conséquences. Éclairer le Gouvernement sur toutes les questions se rattachant aux biotechnologies, et formuler des instructions en matière d’évaluation des risques pour l’environnement et la santé, ainsi qu’en matière de surveillance biologique du territoire, représentaient une tâche ingrate, et en même temps passionnante. Leurs recommandations étaient, chaque fois, rendues publiques, mais c’était un peu comme sauter sans parachute ; l’atterrissage pouvait être douloureux, très douloureux ; définitif. Il suffisait d’une seule anicroche ou d’un infime détail qu’il n’avait pas remarqué pour que le scandale vienne entacher leur mission délicate, tel un navire qu’un feu consume jusqu’au moindre plancher. L’étincelle pouvait provenir des usagers, des communautés, des firmes elles-mêmes, sans compter le monde journalistique qui s’appropriait les sujets les plus anodins à sa portée.
À ce stade, il semblait qu’une des associations agréées de protection ait eu vent de l’affaire qu’il traitait. Il allait devoir faire procéder à une expertise, des analyses complémentaires qu’il jugerait nécessaires, et remettre le dossier entre les mains du comité scientifique, et des comités économique, éthique et social qui œuvraient au sein du Haut Conseil. Après réexamen, ceux-là élaboreraient leurs recommandations d’usage, adaptées à ce dossier. L’avis du comité scientifique comporterait des évaluations sur les risques encourus, mais également sur les bénéfices attendus, et il ferait état des positions divergentes exprimées. On y verrait alors plus clair sur le sujet.
Arbitrer les litiges n’avait jamais été une sinécure, mais dans ce domaine particulier de la technologie de pointe, la difficulté s’accentuait. Depuis que cette science était née, près de quatre décennies plus tôt, les choses avaient drôlement évolué, surprenant tout le monde, l’État, comme les multinationales. Le génie génétique exacerbait les ardeurs et l’instinct d’affrontement des acteurs « pluriels » sur le marché : les entreprises privées, les organisations publiques comme les associations, et les individus que chaque nouveau saut dans une modernité, souvent contestée, agitait d’émotions allant de l’apathie à la peur, de l’hostilité et la colère, ou encore de l’antagonisme à l’enthousiasme en passant par l’ennui.
Avec les traités notoires entre continents, les rouages des marchés financiers avaient progressivement dérapé jusqu’à la venue d’une législation tout à fait inattendue. Les normes du libre-échange ayant dévié de leur contexte et de leurs cibles premières pour protéger dorénavant les entreprises et asseoir leur suprématie sur un marché ayant trop tendance à tromper le consommateur. Désormais, les sanctions commerciales s’imputeraient au pays ou à l’État qui contrevenait à l’invasion marchande afin de protéger l’environnement et les biens des consommateurs. Ces sanctions imposaient jusqu’à des sommes colossales au bénéfice des « plaignants » – ici, les grandes entreprises. Le monde changeait d’une manière que n’auraient jamais anticipée les éminents penseurs. Les privilèges des multinationales avaient été entérinés dans de monstrueuses collusions, où seul le mercantilisme de la finance avait son mot à dire, et les gouvernements se découvraient liés à leur mainmise.
Imperméables aux alternances politiques et aux mobilisations populaires, les engagements s’appliqueraient de gré ou de force, puisqu’aucune disposition ne pourrait plus être amendée qu’avec le consentement unanime des pays signataires des accords qui s’étaient multipliés ces dernières années au mépris de la vigilance, pourtant permanente, des plus éclairés.
Il y avait eu les premiers accords transatlantiques, suivis par ceux de la Transpacifique Partnership qui avaient fini par être adoptés dans plus d’une dizaine de pays puis bousculés pour des raisons de mésententes entre ces derniers. Il y en avait eu d’autres encore, de fragiles expériences qui n’avaient fait qu’empirer et corrompre davantage la scène globale. Des accords soi-disant nouvelle génération, du type Ceta5, signés dans l’objectif d’éradiquer toutes les entraves au commerce en même temps que d’étendre le phénomène des normes. Cela n’avait pas fonctionné. L’empire économique qui en avait découlé avait été capable de dicter ses conditions, au point que tout pays dont la politique serait en but avec les règles de ces accords, et qui aurait un effet restrictif sur leur abattage commercial, serait poursuivi et se verrait contraint à des pénalités auxquelles ledit pays aurait d’extrêmes difficultés à faire face. Aucune force contraire n’était parvenue à les chahuter suffisamment pour revenir à de plus justes visions en faveur d’une humanité plus prospère.
Aujourd’hui, un certain nombre d’organismes d’États étaient placés sous la tutelle de tribunaux spéciaux, exposés à des risques financiers exponentiels du seul fait d’avoir contrecarré, par des procédures valides, la reconnaissance de brevets médicaux, ou d’avoir empêché l’emploi d’énergies fossiles trop polluantes.
L’ancien régime s’avérait depuis longtemps dépassé, comme l’était l’ancienne organisation étatique livrée en pâture aux multinationales et à leurs tribunaux extrajudiciaires qui réclamaient des dommages et intérêts à n’en plus finir. Une extorsion légalisée dont l’unique objectif n’était pas de protéger les investisseurs, mais bien d’accroître le pouvoir des multinationales. Ce système d’arbitrage commercial datait des années mille neuf cent cinquante, mais ce n’est qu’à partir des années deux mille douze que ses rouages huilés au fil du temps s’étaient démultipliés.
C’est à partir de cette époque qu’était née cette armada de consultants financiers et d’avocats d’affaires qui, depuis, constituaient une véritable armée au service des intérêts privés. Le nouveau mot d’ordre : la dérégulation sous toutes ses formes. Au fur et à mesure des années, dans des tentatives désespérées pour raviver une croissance économique en berne de manière chronique, les États signataires s’étaient vus contraints de soumettre leurs services publics à la logique marchande, amenant les marges de manœuvres politiques en matière de santé, d’énergie, d’éducation, d’eau ou de transport à se réduire toujours plus.
Évidemment, lui se signalait parmi ceux qui postulaient que le libre-échange dynamisait la croissance économique, mais cela n’excusait pas les débordements ; tous ne pensaient pas comme lui et réfutaient régulièrement les faits.
Le secrétaire du Haut Conseil soupira et feuilleta machinalement l’épais dossier à sa disposition. L’entreprise concernée avait déposé trois demandes de brevet distinctes, touchant des secteurs diversifiés. C’était à la fois peu commun, mais pas rare. Son regard s’appesantit sur l’un des fascicules retraçant le contexte de marché et la raison du produit. Encore un qui servirait les intérêts militaires. Ils étaient légion. Ici, il était question d’une méthode de protection innovante qui reposait sur les contre-efforts du corps sur l’environnement. Le champ induit utilisait une énergie macromoléculaire qui enveloppait le corps et le rendait plus rapide, plus résistant et plus évolué. Le concept s’assimilait à celui d’un corps amélioré et très tendance. Une notion chère aux fervents adeptes du transhumanisme.
Aux dires des explications renseignées dans le fascicule, le génome de l’enveloppe corporelle se densifiait ou se vidait de son contenu, se mouvait en fonction de la résistance opposée, de la présence de couleurs plus ou moins lisses ou agressives, des émotions analysées… Inusité, mais était-ce vraiment viable ? Quels seraient les effets secondaires de l’utilisation d’un tel ADN ? Impatient et intrigué, il passa à la seconde proposition qui se révéla être un masque actif de personnalité, surnommé par son concepteur l’Ennéa. La firme n’était pas la première à vouloir percer dans ce domaine très controversé, car pénétrant dans le monde de l’individualité et du contrôle de la psyché, une entrée dans le courant de la psychologie humaniste des années mille neuf cent soixante-dix.
Il n’alla pas plus loin, et s’attacha au troisième fascicule qui exposait une formule génique pour une chevelure aux nuances mouvantes ; le concept s’annonçait beaucoup plus dans l’ère du temps et familier. Des dizaines de ces projets de licences croupissaient dans leurs archives. Peut-être, l’entreprise aurait-elle, cette fois, gain de cause. L’État ne se manifestait plus que comme un pantin sous la férule d’un nouvel ordre mondial qui n’en finissait plus de se mettre sur le devant de la scène.