III

890 Mots
III La plaine au loin s’abluait de clarté. La rosée s’évaporait en petits brouillards traînassant à fleur de terre, s’accrochant aux haies comme des hardes abandonnées par les mendiants de la nuit, se démantelant aux arbres, se déchirant aux buissons ou se posant, gigantesques papillons évanescents et diaphanes, aux arêtes sèches des murs d’enclos. Lièvre courait toujours comme un fou, sans plan, sans but précis, longeant au hasard des inspirations de l’instinct les longs sillons retournés, les raies de champs d’éteules, traversant les sombres, sautant les murs, faisant des doublés le long des haies, des pointes au bord des sentiers, crochant dans les murgers, s’arrêtant dans les champs de trèfle, sentant la fatigue le gagner et ses pattes s’engourdir sous l’effet cuisant de morsures de plomb, et la nécessité de mettre entre lui et ses bruyants ennemis un dédale inextricable de voies. La pauvre bête ne se doutait pas qu’au-dessus de sa tête, deux ennemis, non moins acharnés, ne le perdaient pas de vue. Bientôt Roussard parvint à un vaste labour dont les sillons encore humides, collés par la gifle large du versoir de la charrue, luisaient au soleil et jetaient des reflets comme un miroir convexe. C’était là, il le sentait, qu’il devait faire halte avant que ne le trahissent ses forces épuisées. Alors il suivit dans toute sa longueur le premier sillon qu’il remonta en revenant sur ses pas, sauta plus loin et en suivit de nouveau un deuxième jusqu’au bout. Il fit ensuite une pointe dans le pré voisin, puis, par grands sauts, retombant les quatre pattes rassemblées, il regagna le centre du labour où il s’aplatit contre un sillon sec, le nez au vent, les oreilles rabattues, immobile, soulevant ses poils pour donner à son pelage, par les jeux de lumière qui se réfractaient au travers, la teinte exacte de la glèbe. Et il se laissa aller, les yeux ouverts, à un repos semi-léthargique et douloureux. Au loin les chiens avaient enfin rejoint l’orée du bois et repris la piste indiquée par leur maître ; mais au bout d’une centaine de pas, après une bordée prometteuse de coups de gueule, leur flair fut mis en défaut. Les nez humaient en vain la terre humide, les mâchoires claquaient d’enthousiasme ou de rage ; l’odeur saine et forte et si excitante qu’ils avaient suivie avec tant d’ardeur à la faveur de la rosée matinale, s’évanouissait avec ce coude brusque, comme si ce long sillage fauve qui les faisait râler de désir avait été cassé par le coup de feu. Le fret de la nouvelle piste s’atténuait, s’évanouissait ou peut-être se muait en un autre plus subtil, plus impalpable. Était-ce une réelle impuissance qui les clouait là ? Peut-être l’odeur fade de la blessure mortelle répugnait irrésistiblement à leurs narines délicates ? peut-être aussi, comme certains chasseurs le prétendaient, n’était-ce qu’une feinte de la part des vieux chiens, peu soucieux de conduire leur maître vers une proie qu’ils étaient sûrs de retrouver lorsque la chasse serait finie ? Le chasseur eut beau les exciter, les caresser, les gronder, les battre même, tout fut inutile, et au bout de quelque temps il se résigna à souffler dans sa corne de buffle pour appeler ses compères et chercher avec eux à lancer un autre lièvre à la faveur de la rosée propice. C’était là ce qu’avait prévu le vieux corbeau. Quand il fut bien rassuré de ce côté, il quitta avec son jeune compagnon l’arbre dans lequel ils s’étaient abrités. Rusant tous deux comme s’ils eussent voulu, par leur attitude laborieuse, tromper les humains qui auraient pu passer dans ces parages, ils volèrent à terre et, tout en faisant mine de gratter le sol pour y trouver des vermisseaux, ils s’approchèrent, en sautant, de l’endroit où Roussard s’était tapi. Quand Tiécelin l’eut découvert il n’hésita pas un instant et lui asséna subitement un grand coup de bec sur la tête. À demi assommé et étourdi par ce choc. Lièvre se réveilla de son cauchemar tragique en proie à une irrésistible terreur et à une horrible souffrance. Il voulut de nouveau jouer des jambes et fuir, se croyant en butte aux attaques du chien. Mais le jeune corbeau, écartant les ailes et le col tendu, se dressa devant lui et lui larda le nez d’énergiques coups de bec. Roussard alors reconnut l’ennemi et, croyant par une attitude martiale en avoir raison, troussa les babines en montrant les dents. Mais Tiécelin connaissait la tactique et en avait vu bien d’autres. Tandis que le jeune vorace, effrayé, piquait droit en haut un vol de deux ou trois mètres, lui se contenta de se soulever légèrement de terre et, sans perdre une minute, se mit à piocher la tête et les reins de son timide adversaire avec l’ardeur d’un ouvrier qui veut réparer le temps perdu à muser ailleurs. L’oreillard, épuisé de fatigue, résistait tout de même, essayant de mordre, mais il évitait à grand-peine les coups auxquels il ne pouvait répondre, car ses grandes incisives de rongeur qui tondaient si bien les blés frais trésis, n’étaient guère disposées pour la morsure savante des carnassiers, que l’ennemi d’ailleurs eût évitée avec soin. Le combat durait, mi-aérien, mi-terrestre, un peu indécis, car le sang de l’oreillard était chaud et vif ; les adversaires se rapprochaient de la lisière du bois et de plus en plus les blessures de Lièvre se multipliaient ; celles du matin, tamponnées de poil que le sang avait collé, se rouvraient ; il chancelait, fléchissait sur ses pattes, courbait les reins aux trois quarts vaincu et les autres, plus hargneux et plus excités au fur et à mesure que se dessinait la victoire, se ruaient sur lui sans ménagements, lorsqu’un troisième larron changea la face du combat.
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