Pour ce face-à-face électrique dans la bibliothèque, je vous invite à lancer Lies de Marina. Cette chanson capture parfaitement cette atmosphère de déni où l'on préfère croire à un beau mensonge plutôt qu'à une vérité qui brise le cœur.
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Le silence de la bibliothèque royale s’étire entre nous comme une corde de harpe trop tendue, prête à claquer sous la pression d’une note dissonante. Je reste immobile, les muscles encore vibrants de mon escalade le long des corniches, et je sens le souffle d’Orynthia mourir sur mes joues tandis que la chaleur de la pièce m’enveloppe. Alistair me fixe, ses yeux de glacier cherchant à lire sur mon visage si j’ai perçu le trouble qui l’habitait une seconde plus tôt. L’air a brusquement le goût de la craie sèche, une saveur de vieux secrets et d’encre rance.
Puis, son masque de marbre se fissure. Une lueur de tendresse, que je veux croire sincère, adoucit son regard, mais mon instinct — ce don de psychométrie qui bouillonne sous la pulpe de mes doigts — s’agite violemment. Je ne touche pas encore la lettre qu’il serre dans son poing, et pourtant, je perçois la fréquence qui en émane : une vibration de fer froid, tranchante et définitive comme le couperet d’une condamnation.
« Max, » répète-t-il, et cette fois sa voix retrouve cette douceur de nectar sauvage, presque trop sucrée pour être honnête. « Tu m'as fait peur. »
Il esquisse un sourire, mais c'est une ligne tracée dans la poussière, prête à être balayée par le moindre souffle. Je sens l'écho de ce papier caché : il exhale un parfum d’ordre impérial, de fin de partie, et une menace sourde qui a l'odeur métallique du sang froid. L'ombre du Roi semble avoir pénétré dans la pièce avec ce parchemin, une présence invisible mais assez lourde pour comprimer mes poumons.
Pourtant, je redresse le menton. Je ne suis pas une petite souris qu'on effraie avec un grincement de porte ou un bout de texte. Je suis faite de mystère et de vent, et aucune lettre ne pourra éteindre l'éclat de mon sang. Je fais un pas vers lui, cherchant à retrouver mon Alistair de l'aube, celui qui sentait le lin frais et les promesses éternelles.
« C’était quoi, cette lettre ? » je demande, et ma voix résonne sous les voûtes de pierre, portée par une curiosité qui se bat contre une angoisse naissante. « Tu avais l'air... ailleurs. Comme si tu avais vu un spectre. »
Il ne répond pas immédiatement. D'un mouvement trop fluide, trop étudié pour ne pas être une mise en scène, il glisse le parchemin dans la poche de sa veste d’apparat. Le froissement du papier a le son d'un serpent qui s'esquive dans les hautes herbes sèches.
Il dissimule le secret juste là, contre son cœur, à l'endroit précis où je reposais ma tête ce matin en écoutant les battements de sa vie. Il réduit la distance qui nous sépare et pose ses mains sur mes bras. Ses doigts sont chauds, mais c'est une chaleur de façade, comme un feu de cheminée qui brûlerait dans une cellule de prison sans jamais en réchauffer les murs.
« Rien qui ne doive troubler ton joli visage, Max, » murmure-t-il, ses pouces traçant des cercles lents sur ma peau. « Juste les exigences habituelles de mon père. Des détails ennuyeux sur le protocole de la rentrée à l'Université d'Orynthia. Tu sais comment il est... il veut que chaque geste, chaque mot, soit parfait. »
Le mensonge flotte entre nous comme une brume empoisonnée, avec l’odeur d’un parfum de luxe qui tenterait de masquer quelque chose de gâté. Je veux le croire, de toutes mes forces. Je me raccroche à son torse, respirant l'odeur des roses qui s'accroche indéfiniment à son col, même si, pour la première fois, ce parfum me semble artificiel, comme une fleur de soie parfumée de force.
Je sens une onde de choc glaciale traverser ses mains pour se ficher dans mes muscles, une décharge de culpabilité qu'il tente d'étouffer, mais je choisis de l'ignorer. Je ris doucement, un son clair qui a pourtant le goût du verre pilé.
« J’ai cru que c’était grave. Tu avais l’air si... solennel. Presque effrayant. »
« Jamais avec toi, » répond-il, et son regard plonge dans le mien avec une intensité qui me donne le vertige.
Il m'enveloppe dans son lourd manteau princier. Je ferme les yeux, me blottissant contre ce secret qui palpite dans sa poche. Sa main caresse mes cheveux avec une lenteur rituelle, mais son silence pèse désormais des tonnes sur mes épaules. C'est un silence qui a le goût du plomb et de la terre mouillée.
Alistair m’entraîne vers une alcôve de lecture, là où le soleil de fin d’après-midi joue avec les vitraux pour jeter des taches de pourpre et d'or sur le parquet de chêne. Il s’installe dans un fauteuil de cuir profond et me tire sur ses genoux avec une tendresse protectrice. Le mouvement est parfait, presque trop répété. Mais aujourd'hui, le cuir craque sous nous comme du bois mort qui se brise dans une forêt en hiver.
« Alors, raconte-moi, » dit-il en enroulant une mèche de mes cheveux autour de son doigt, comme pour s'ancrer dans le moment présent. « Comment la future star de la psychométrie d’Orynthia a-t-elle trompé la vigilance des gardes de la terrasse Est ? »
Il a retrouvé son ton léger, ce goût de brioche chaude et de sucre qui me rendait ivre de bonheur. Je me laisse aller contre son épaule, ma tempe frôlant la poche où la lettre du Roi est tapie. Je pourrais tendre la main. Je pourrais effleurer le papier et laisser la vérité brute m'exploser au visage, voir les images du futur se dessiner sous mes doigts. Mais je préfère me noyer dans son regard bleu et croire au mirage.
« J’ai utilisé les gargouilles comme complices, » je réponds, jouant le jeu de l'insouciance vibrante. « Elles sont bien plus discrètes que tes sentinelles en armure. Et elles ne posent pas de questions sur ma lignée ou sur la couleur de mon sang, elles. »
Je lance cela comme une petite pique espiègle, mais le mot "lignée" reste suspendu dans l'air, acide comme du citron pressé dans du lait frais. Alistair ne cille pas. Il rit, un son cristallin qui rebondit contre les dos dorés des grimoires.
« Les gargouilles ont toujours eu meilleur goût que mes oncles, » concède-t-il avec une pointe d'amertume déguisée. « Imagine leur tête s'ils t'avaient vue grimper ainsi. Ils auraient crié au scandale, ou à la sorcellerie sauvage. »
« Tant qu'ils ne crient pas à l'expulsion... » je murmure, mon cœur battant un peu plus vite contre sa poitrine.
Je cherche une promesse dans ses pupilles, une preuve solide que l'université d'Orynthia et nos projets de liberté sont toujours notre futur. Il me caresse la joue, son pouce traçant une ligne lente sur ma mâchoire. Ça sent le miel, mais derrière, mon don perçoit cette note métallique, ce goût de sang que l'on a dans la bouche quand on se mord la lèvre par accident.
« Ne sois pas idiote, Max. On a déjà tout prévu. L'appartement près du parc des Murmures, les cours de droit pour moi, tes recherches sur les artefacts anciens pour toi... Rien n'a changé. Pourquoi est-ce que tout devrait changer brusquement ? »
Il le dit avec une telle force de conviction que j'ai presque honte de mon doute. Ma naïveté est un plaid de laine douce dans lequel je m'enroule pour oublier le froid. Nous parlons de la couleur des rideaux de notre futur salon, du goût du café sur le balcon à l'aube, loin du palais et de ses roses étouffantes qui semblent vouloir nous emmurer.
C’est une conversation de fantômes, un magnifique château de sable construit sur une rive menacée par la marée. À chaque phrase, l'odeur d'encre de la lettre tente de me piquer le nez, mais je la chasse. Je ris de ses blagues sur les futurs professeurs, je rêve de pique-n****s dans les collines.
« Tu es ma seule certitude, Max, » dit-il soudain, en plongeant ses yeux dans les miens avec une gravité qui me transperce.
C’est une phrase magnifique, lourde comme une ancre de marine. Mais dans ma poitrine, mon pouvoir s'agite, inquiet. Le médaillon à mon cou devient brûlant contre ma peau, un avertissement silencieux. Il essaie de me dire que ses mots sont comme des diamants de synthèse : brillants, d'une perfection absolue, mais désespérément faux. Je l’embrasse pour faire taire mes propres doutes, pour étouffer les cris de mon intuition. Ce b****r a le goût amer du déni. Nous faisons "comme si", alors que tout s'écroule déjà silencieusement derrière les dorures des étagères.
Il se lève, me gardant étroitement contre lui. Le monde — les secrets d'État, les milliers de livres séculaires, les ragots venimeux de la cour — semble s'effacer. Il ne reste que nos deux cœurs qui battent trop vite, sans réussir à trouver la même cadence, comme deux instruments désaccordés. Alistair penche la tête, son souffle chaud caressant mon oreille dans un murmure qui me donne le frisson. C’est une chaleur douce qui s'étire une dernière fois avant l'obscurité totale.
« Oublie les gardes, Max. Oublie les lettres, les murs et les ombres qui rampent, » dit-il de sa voix de velours. « Dans deux jours, ce sera le Bal de l'Été. La coupole de cristal sera ouverte sur les étoiles, et rien d'autre n'existera que la musique et nous. »
Ses mains descendent dans le bas de mon dos, m'attirant plus près de son corps puissant. Il prend mon visage entre ses paumes, ses pouces dessinant des cercles apaisants sur mes tempes pour calmer le vacarme de mes pensées.
« Je te fais une promesse solennelle, » continue-t-il, et je sens la vibration de sa poitrine contre la mienne. « La première danse est à nous. Devant mon père, devant la cour assemblée, devant le monde entier. Ce sera notre moment de vérité. Personne, absolument personne, ne pourra nous l'enlever. »
C'est une promesse qui a le goût capiteux du fruit défendu. Dans ma naïveté vibrante, je n'y vois pas un dernier baroud d'honneur, mais une déclaration de guerre flamboyante contre les vieux codes de la cour. Je m'imagine déjà dans ses bras, tournoyant sous les constellations, portée par une mélodie qui ferait enfin taire les mauvaises langues. Je me vois déjà comme sa reine, pas par le sang, mais par la force de son choix et de notre amour.
Je touche le médaillon sur ma peau. Le métal est tiède, imprégné de sa chaleur et de sa détermination. Je veux que ce bijou soit mon bouclier magique contre tous les mensonges du monde.
« La première danse, » je répète avec un sourire victorieux. « Je t'attendrai au pied du grand escalier de nacre. »
Il m'embrasse une dernière fois, un b****r lent, presque désespéré, qui laisse un arrière-goût de rose fanée et de fer froid. C’est un adieu déchirant qui se fait passer pour une promesse étincelante.
Quand il s'en va, me laissant seule dans l'ombre grandissante de la bibliothèque, je ne sens pas encore le froid qui s'infiltre par les interstices des pierres. Je ne vois pas que le soleil a tourné, que les rayons ne traversent plus les vitraux et que les couleurs s'éteignent. Je reste là, à rêver d'une danse éternelle sous les étoiles d'Orynthia, sans savoir que ce bal ne sera pas notre consécration, mais le début de mon naufrage.