Pour accompagner l'ascension physique et émotionnelle de Max dans ce chapitre, je vous suggère d'écouter la reprise de Runnin' Up That Hill par Jae Hall. Le rythme haletant et la tension de cette version collent parfaitement à cette sensation de courir contre une pente invisible pour atteindre celui qu'on aime.
•••
Le palais d’Orynthia a changé de visage. Ce matin, les couloirs ne sont plus des passages secrets qui me mènent vers lui, mais des artères encombrées d'un jugement silencieux qui me colle à la peau comme une poussière poisseuse. Je marche d'un pas rapide, le menton levé, avec cette assurance vibrante que seule une fille qui connaît sa propre valeur peut porter. Mais chaque regard que je croise a le goût amer de la cendre et la rugosité de la pierre ponce qu'on utilise pour récurer les dalles.
La cour me regarde. Elle essaie de me peser, de me mesurer, de me réduire à un simple chiffre sur une balance de noblesse truquée. Les courtisans s’écartent sur mon passage avec une politesse qui ressemble à une gifle donnée avec un gant de velours. Leurs chuchotements ont la texture de la soie que l’on déchire ; c’est un bruit strident, un bourdonnement d'insectes malfaisants qui s’arrête net dès que je tourne la tête vers eux, un petit sourire de défi aux lèvres. Je sens leurs yeux planter des aiguilles dans mon dos, cherchant la faille, la petite couture mal faite dans ma posture de roturière égarée sur le marbre.
Ils pensent que je suis une tache de boue sur leur tapis immaculé. Ils se trompent. Je suis l'étincelle sauvage qu'ils n'ont pas vue venir, et mon sang résonne d'une chanson qu'ils sont trop lents pour entendre.
Je serre le médaillon sous mon corsage. Sa chaleur contre mon cœur, c’est ma batterie, mon armure secrète. Ma naïveté me murmure des mots doux : Ils ne savent pas. Ils n'ont aucune idée de l'électricité qu'on a échangée, des promesses murmurées dans le lin et de cette odeur de roses qui n'appartient qu'à nous. Alistair m'aime. Tout le reste ? Juste du bruit de fond. Une tempête de papier que je vais traverser sans même décoiffer une seule de mes mèches rebelles.
Pourtant, l'air est lourd, saturé d'une électricité statique qui fait danser les petits cheveux sur mes bras nus. L'odeur du palais, d'ordinaire si fleurie, est aujourd'hui saturée de poussière de vieux tapis et de cire froide. C'est une odeur d'immobilisme, de traditions qui ont les dents longues et qui refusent de plier devant le vent du changement.
J’ai l’impression de courir contre une pente invisible, une colline de verre où chaque pas demande une force nouvelle. C'est un effort physique, une volonté de fer pour ne pas me laisser noyer par cette hostilité ambiante. Je sens que si je m’arrêtais, ne serait-ce qu'une seconde, les murs sculptés se refermeraient sur moi pour m’étouffer dans leur luxe glacé.
Je dois le rejoindre.
La bibliothèque royale, c’est notre territoire, notre refuge de papier et d'encre. Le seul endroit où son titre de Prince s’efface pour laisser place à l’homme que je connais par cœur, celui qui me regarde comme si j'étais tout son univers.
Je tourne au coin d'une galerie et je tombe pile sur le « comité d'accueil » : la clique de la Princesse Elena. Leurs rires ont le tranchant du verre brisé qu'on écrase du talon. Je vois leurs sourires de prédateurs, leurs questions mielleuses déjà prêtes à sortir pour me piéger. Elles veulent me traquer ? Très bien. Mais elles oublient une chose : je suis née dans les recoins de ce palais, je connais ses battements de cœur et ses veines cachées bien mieux qu'elles et leurs salons de thé.
Mon cœur cogne contre mes côtes. Boum. Boum. Un tambour de guerre qui résonne jusque dans mes tempes. Je ne vais pas leur donner le plaisir de me voir baisser les yeux. Pas aujourd'hui. Mon assurance vacille un instant, le palais semble devenir un labyrinthe dont les règles ont changé pendant que je dormais, mais je retrouve vite mon mordant. Je ne suis pas une proie, je suis le feu.
Je m'arrête derrière une statue de marbre froid, une déesse oubliée qui semble me faire un clin d'œil. Je n'ai pas peur d'elles, je refuse juste de leur offrir mon temps. Si elles veulent jouer à cache-cache, je vais leur montrer que je possède les clés de ce royaume.
Je glisse ma main derrière le socle de la statue, là où le velours des rideaux embrasse la pierre. Mes doigts trouvent la petite encoche, ce secret que seuls ceux qui travaillent dans l'ombre connaissent.
Le passage s'ouvre dans un soupir de poussière millénaire, dégageant un parfum de vieux papier et de bois mort qui a, pour moi, la saveur de la liberté pure. Ici, leur jugement n'a plus aucune prise.
L'intérieur des murs sent la solitude et l'effort brut. C'est un monde de lattes étroites et d'échelles de fer qui grincent sous mes bottines de cuir. Ma robe de soie, cette parure si précieuse et si encombrante, n'est plus qu'une entrave que je remonte d'un geste sec, dévoilant mes jambes avec une désinvolture qui me fait sourire. Je me sens soudainement plus vivante, plus réelle, dépouillée de l'étiquette pesante. Mes muscles se tendent, chaque prise sur le métal froid a la texture de la vérité. C’est une ascension, une lutte contre la gravité de ce monde qui cherche à me maintenir au sol. Mais je grimpe.
Toujours.
Je débouche enfin sur une petite corniche extérieure, cachée derrière les crocs de pierre des gargouilles. Le vent d'Orynthia me fouette le visage, un souffle sauvage qui a le goût de l'aventure et de l'ozone avant l'orage. En bas, les jardins ressemblent à une petite tapisserie sans importance. Ici, à cette hauteur, je suis seule avec le ciel, et je me sens immense, vibrante, prête à m'envoler.
Je me déplace avec la souplesse d'un chat, longeant la façade sculptée de bas-reliefs. Le vide m'appelle en bas, une note basse et vertigineuse, mais je lui ris au nez. Ma psychométrie s'éveille à chaque contact avec la pierre : je ressens la sueur et la fierté des bâtisseurs d'autrefois, leur force coule dans mes doigts. Je ne suis plus la « petite main » de l'orphelinat ; je suis l'ombre agile qui glisse entre les lignes de leur monde trop parfait.
J'atteins enfin la fenêtre en ogive de la bibliothèque. Je m'immobilise sur la corniche, le cœur battant à tout rompre, mais avec un sourire de triomphe. À travers le verre épais, le soleil découpe des colonnes de poussière dorée sur les milliers d'ouvrages reliés de cuir.
Je l'aperçois. Alistair.
Il est là, sa silhouette familière perdue au milieu de tout ce savoir accumulé. Mais quelque chose me stoppe net, une intuition qui me glace le sang. Même de loin, sa posture me crie que quelque chose ne va pas. Son dos est trop droit, ses épaules verrouillées comme s'il portait le poids de la montagne. L'air autour de lui semble s'être changé en cristal prêt à éclater en mille morceaux coupants.
Je pose ma main sur le loquet, impatiente de retrouver ma place dans son orbite, de sentir sa chaleur. La pierre sous mes pieds est encore chaude du soleil, mais la porte devant moi semble mener tout droit vers un hiver que je n'ai pas vu venir sur mes cartes.
Je glisse à l’intérieur avec la discrétion d’un rayon de lune. Le silence de la bibliothèque m’accueille, mais il est épais, lourd, chargé d'une attente qui me serre la gorge. Ici, l’odeur des roses anciennes semble avoir été étouffée par le cuir vieilli, la poussière et le bois de santal. Alistair est à quelques mètres, près d’un pupitre de chêne sombre. Il ne m’a pas entendue.
Je reste un instant immobile, à le dévorer des yeux, cherchant l'homme de l'aube sous les vêtements de prince. Sous la lumière des vitraux, ses cheveux brillent comme de l'or froid, presque blanc. Je m'attends à ce qu'il se retourne, que son visage s'illumine de ce sourire qui n'appartient qu'à moi, ce sourire qui a le goût du miel et de la sécurité absolue. Je me prépare déjà à lui raconter comment j'ai bravé le vide sur la corniche, à rire de la tête qu'aurait faite Elena si elle m'avait vue.
Mais le rire meurt dans ma gorge avant même de naître.
Il tient un parchemin épais, marqué d'une tache de cire rouge — un débris du sceau royal qui ressemble à une goutte de sang frais sur le bois sombre. Il lit. Ses yeux parcourent les lignes avec une rapidité nerveuse, et je vois sa mâchoire se contracter si fort que son profil devient tranchant comme une lame de rasoir.
L’air change brusquement autour de lui. Ma psychométrie s'emballe sans même que je le touche ; l’atmosphère devient électrique, chargée d’une autorité glaciale qui me pique la peau comme des milliers d'aiguilles de givre. L'odeur de l'encre me parvient, acide, agressive, comme si les mots sur ce papier étaient des crocs cherchant à mordre.
Je reste là, suspendue entre deux mondes.
Ma naïveté tente encore une dernière fois de me rassurer : C'est juste un papier ennuyeux, une directive sur les impôts ou les frontières. Je m'imagine déjà passer mes bras autour de son cou pour chasser ses soucis et retrouver mon Alistair.
Alistair froisse brusquement le bord du parchemin dans son poing. Un bruit sec de papier déchiré. Un bruit de fin.
Soudain, il se fige.
Son instinct, ou peut-être le changement de pression dans la pièce, l’avertit de ma présence. Il relève la tête lentement. Pendant une seconde, j'ai l'impression de voir un étranger, un homme que je n'ai jamais embrassé. Ses yeux bleus sont des glaciers, vides de toute la chaleur, de toute la douceur de notre nuit. C’est le regard d’un homme qui a cessé de rêver pour devenir un rouage de la machine royale.
« Max, » dit-il.
Sa voix a perdu tout son velours, toute sa musique. Elle a le goût métallique du cuivre et d'une distance de mille lieues, comme s'il me parlait depuis le fond d'un puits. Il replie le papier d'un geste brusque, le dissimulant dans sa main, et je sens un frisson de glace descendre le long de ma colonne vertébrale, éteignant l'incendie de mon cœur. Le soleil de la bibliothèque vient de s'effacer. Pour la première fois, l'ombre du palais semble beaucoup plus solide que son amour.
Mais je redresse le menton, sentant le médaillon brûler contre ma peau. S'il pense m'écarter d'un simple regard froid, s'il pense que je suis une fleur fragile qui fane au premier givre, il a oublié que je suis née du mystère et que j'ai survécu à l'ombre. Je fais un pas vers lui, vibrante de cette force nouvelle que je ne comprends pas encore. Le jeu a changé, et je compte bien apprendre les règles.