Pour ce chapitre sous haute tension où Max doit dompter ses propres démons pour ne pas être dévorée, je vous conseille l'écoute de Control de Halsey. Le rythme haletant et les paroles font écho à cette lutte intérieure pour rester maître de soi quand tout hurle au chaos.
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Valerius ne bouge pas d’un millimètre. Il surplombe l’arène depuis sa galerie d’observation, une main gantée posée avec une désinvolture insultante sur la rambarde de fer.
Il nous contemple avec une indulgence qui me glace le sang, cette petite lueur de fierté perverse qu’un père accorderait à des enfants turbulents ayant eu l'audace de renverser un encrier précieux sur un tapis de soie. L'aura qui émane de lui n'a rien d'une tempête ; c'est un vide absolu, un zéro thermique qui dévore l'oxygène de la pièce et fige mes poumons.
« La trahison est une donnée fascinante, n’est-ce pas ? » murmure-t-il, sa voix glissant sans effort dans l'acoustique parfaite de la nef. « Elle naît toujours d’un excès de sentimentalité, ce parasite qui ronge le jugement et obscurcit la vision. Seraphine, ma chère enfant, je t’ai enseigné la stratégie, pas l’empathie. L’une mène au trône, l’autre mène... ici, dans la poussière. »
Il fait un geste lâche de la main, englobant d'un balayage souverain le laboratoire.
Sous mes pieds nus, je sens une vibration sourde, un grondement de gorge tectonique. La pierre de lune de la table de dissection centrale commence à luire d'un éclat maladif qui semble pomper la lumière ambiante.
« Vous avez brisé la stase, » poursuit-il avec une douceur venimeuse qui me donne envie de lui rayer le visage. « Vous avez perturbé un équilibre que j'ai mis des cycles entiers à parfaire. En temps normal, je devrais simplement vous livrer. Mais Maximiliana... ton don m'intrigue. Lire le passé est une curiosité de salon. Survivre au présent est un art. Voyons si ta précieuse sensibilité peut te servir de bouclier ou si elle ne fera qu'amplifier ton agonie. »
D'un mouvement lent, presque cérémonieux, il presse un interrupteur incrusté dans le fer de la rambarde. Un déclic hydraulique massif résonne au fond de la nef, derrière une porte blindée recouverte de runes de confinement que je n'avais même pas remarquée dans l'ombre.
« Je vous propose un exercice de sélection naturelle. Dans ce secteur se trouve le Sujet 14. Un échec esthétique, certes, car il a perdu toute trace de conscience humaine au profit d’un instinct de prédation pur. Il est aveugle, mais il perçoit les ondes de peur. Il se nourrit littéralement de la signature thermique de la panique. »
Les lumières du plafond s'éteignent brusquement dans un claquement électrique. Seules subsistent les lueurs bleutées des cuves et le scintillement des runes au sol, créant un paysage où chaque reflet devient une menace.
Seraphine se raidit à mes côtés. Je cherche désespérément son regard, mais elle est déjà une ombre parmi les ombres, reculant dans un angle mort, sa respiration se faisant si ténue qu'elle semble s'effacer.
« Vous avez trois minutes, » annonce Valerius, et je devine son sourire prédateur là-haut, dans l'obscurité. « Trois minutes avant que le système de purification par le vide ne s'active pour stériliser la pièce. Si vous survivez au Sujet 14, nous discuterons de votre utilité clinique. Si vous échouez... vous rejoindrez les archives mémorielles de cette maison. »
Un grognement inhumain, un bruit de cartilages qui se brisent et se reforment, accompagné du raclement de griffes de métal sur les dalles, s'élève du fond de la pièce. Ce n'est pas un animal. C'est une abomination qui a été humaine, déconstruite par la logique de Valerius, puis remontée à l'envers, sans la moindre pitié.
« Ne me décevez pas, Maximiliana. Montrez-moi qui, de toi ou de la bête, possède le meilleur contrôle sur ses démons. »
Le silence retombe, lourd, poisseux, seulement interrompu par le cliquetis méthodique d'une montre à gousset que Valerius vient d'ouvrir.
Le froid du sol remonter dans mes jambes, mais ce n'est rien comparé au vide qui s'installe dans ma poitrine. La panique est là, une bête féroce qui gratte les parois de mon être, prête à me faire hurler. Mais si je hurle, je lui offre mon emplacement sur un plateau d'argent. Si je tremble, il gagne la partie.
Je redresse le menton, mes doigts se crispant sur le rebord d'une table. Respire, Max. Sois la pierre.
Soudain, je sens une présence, une sensation physique, un courant d'air froid qui me frôle. Seraphine est là, quelque part. Son regard invisible semble me brûler la peau.
« Max. Ne bouge plus. Ne respire même pas. »
La voix de Seraphine est un fil d'acier trempé tendu dans le noir. Elle ne murmure pas, elle projette ses mots avec une précision chirurgicale. Je ne la vois plus, elle a disparu dans le néant, mais je sens sa présence tactique. Elle est déjà en train de scanner la pièce, transformant ce laboratoire de cauchemar en une carte mentale, un terrain de jeu dont elle va redéfinir les règles sanglantes.
« Écoute-moi bien, » continue-t-elle, invisible. « Valerius veut ta peur pour son étude. La chose veut ton sang pour sa faim. Ne leur donne ni l'un ni l'autre. Le Sujet 14 réagit aux pics d'adrénaline et aux déplacements brusques. Tu es une psychomètre, Max. Regarde avec la structure de la pièce. Devance chaque vibration. »
Je ferme les yeux. Je force mes poumons à adopter un rythme lent, léthargique, presque mortel. Je dois devenir une extension de ce métal et de cette pierre.
Je pose une main nue sur la table de pierre de lune, ignorant la douleur résiduelle qui me traverse le bras comme des aiguilles de feu. Je ne cherche plus à fuir les échos des victimes ; je les utilise comme un radar. Je trie le chaos. Je mets de côté les cris du passé et je me focalise sur le présent immédiat, sur la masse qui déplace l'air.
La bête bouge. Je le sens par la vibration infime, presque imperceptible, de la dalle à vingt mètres sur ma gauche. C'est un poids asymétrique, une masse de muscles hypertrophiés et de prothèses alchimiques qui traîne une patte de cuivre.
« Il est près des cuves de stase de l'aile nord, » je souffle, ma voix n'étant plus qu'une vibration dans l'air vicié.
« Bien, » répond Seraphine, et je sens son sourire froid derrière le voile. « Je vais le distraire, briser sa trajectoire. Quand il chargera l'ombre, tu devras atteindre la console de secours derrière la cage d'Irina. C'est là que se trouve le seul objet que Valerius n'a pas pu désinfecter de sa propre haine : le Sceau des Fondateurs. »
Je comprends son plan. Seraphine va servir d'appât spectral, jouant avec les sens de la créature pour la rendre folle, tandis que moi, je dois naviguer dans ce champ de mines sensoriel pour trouver mon arme. C'est un pari suicidaire. C'est de la folie pure. Mais comme Valerius l'a dit, c'est une question de contrôle.
Je sens le basculement s'opérer. Mon cœur ne ralentit pas, mais il change de fréquence, se calant sur la résonance du granit. La terreur se cristallise en résolution. Si je dois mourir dans ce laboratoire infâme, je m'assurerai que Valerius ressente au moins une seconde de la haine pure que je lui porte.
« Prête ? » demande Seraphine.
« Prête. Fais-le hurler. »
Un fracas de verre brisé retentit soudain à l'autre bout de la nef. Seraphine vient de projeter une fiole d'acide sur une conduite de vapeur. Le Sujet 14 pousse un rugissement qui déchire le silence, un son viscéral qui n'a plus rien d'humain, et le martèlement de sa course folle commence à faire trembler le sol sous mes pieds nus. La chasse est ouverte.
La pénombre du laboratoire n’est plus un manque de lumière ; c’est une matière vivante, un océan d’encre où chaque son devient une agression physique. Je reste immobile, le dos plaqué contre le métal froid d'une console, les poumons brûlants. Je sens Seraphine s'effacer totalement, devenant une intention pure dans le noir, une ombre mouvante qui orchestre la symphonie du chaos.
À quelques mètres, le Sujet 14 s’arrête net.
Le silence qui suit est plus lourd que le bruit. On n’entend que le cliquetis métallique de ses articulations modifiées et le sifflement pneumatique de sa respiration, un râle caverneux qui semble s'échapper d'une trachée de cuivre corrodé. La créature ne voit rien, mais elle hume l'air, traquant cette signature thermique de panique que Valerius savoure depuis sa galerie. Je sens ses vibrations à travers les dalles : il se déplace avec une lourdeur gracieuse, une masse de chair suppliciée et de greffons alchimiques de pointe.
Soudain, un éclat métallique retentit à l'opposé exact de ma position. Seraphine a frappé un tuyau de cuivre avec une force calculée. Le monstre réagit avec une vitesse surnaturelle, ses muscles se détendant comme des ressorts d'acier. Dans un hurlement qui me vrille les tympans, il se rue vers la source du bruit. Je perçois l'onde de choc de sa charge ; c'est un séisme miniature qui parcourt le sol de caoutchouc. Les vitrines de spécimens tintent, les liquides de conservation s'agitent frénétiquement dans leurs bocaux.
« Maintenant, Max ! Cours ! »
L'ordre de Seraphine me parvient comme un coup de fouet électrique. Je me propulse en avant, mes pieds nus glissant sur le revêtement isolant. Je dois traverser la nef centrale, là où l'exposition est maximale.
Ma main effleure au passage les rebords des paillasses, et chaque contact est une décharge d'images résiduelles violentes : des mains tremblantes de laborantins, des fioles brisées dans la précipitation, l'agonie d'un assistant ayant échoué à satisfaire le Maître.
Je cours, guidée uniquement par cette boussole de douleur que je porte en moi. Derrière moi, le Sujet 14 réalise brusquement qu'il a été trompé par un écho. Il pivote sur lui-même dans un crissement atroce de griffes contre le métal poli. Je sens son attention prédatrice se braquer sur moi comme un projecteur thermique. La chaleur de sa fureur me lèche déjà le dos. Je ne suis plus qu'à quelques enjambées de la cage d'Irina, cet îlot de lumière bleue qui vacille au milieu du néant.
C'est alors que la bête bondit.
Dans une fraction de seconde, je me jette au sol, glissant sur le flanc sous une lourde table de dissection alors que la masse de chair et de fer percute le mur juste au-dessus de moi. L'impact est si v*****t que des fragments de mortier et de carrelage me cinglent le visage. La créature se redresse instantanément, son souffle fétide, mélange d'ozone et de décomposition, empestant l'air. Ses membres griffus labourent le métal de la table, cherchant à m'éventrer dans l'obscurité.
À l'autre bout de la pièce, je vois Seraphine réapparaître une fraction de seconde, silhouette de porcelaine nimbée par la lueur des runes. Elle brandit une fiole de phosphore pur et la brise avec fracas au sol. L'éblouissement est total pour la bête dont les capteurs optiques sont saturés par l'éclat blanc insoutenable. Elle hurle de douleur, se cabre comme un étalon fou, et je profite de cette seconde de répit pour ramper vers la console de sécurité.
Mes doigts cherchent frénétiquement, fouillant sous le panneau de contrôle en cuivre, là où Seraphine m'a dit de regarder. Mes ongles griffent le métal jusqu'à ce que je sente une poignée froide, incrustée dans un renfoncement secret. Je la saisis. C'est un instrument massif, lourd, imprégné d'une haine si ancienne et si dense qu'elle semble irradier une chaleur noire, une énergie négative qui fait vibrer mes os.
Valerius, toujours immobile sur sa galerie, laisse échapper un petit rire étouffé, un son de satisfaction intellectuelle pure qui me donne une envie furieuse de lui arracher le cœur à mains nues.
« Très bien, Maximiliana. Tu as trouvé le Sceau, le jouet préféré de mes ancêtres. Mais sauras-tu l'activer, sauras-tu dompter la foudre avant que le Sujet 14 ne déchire ton joli cou ? Le temps presse, ma chère. »
La bête se tourne vers moi, ses yeux atrophiés brillant d'une lueur rouge sang, sa confusion laissant place à une détermination prédatrice absolue. Elle s'accroupit pour son saut final, ses muscles tendus à rompre sous la peau parcheminée. Je saisis l'objet à deux mains, ignorant la sueur qui me brûle les yeux et le sang qui coule de mes doigts écorchés. Je ne regarde plus la bête.
Je fixe Valerius droit dans les yeux, à travers l'obscurité. Je sens la puissance monter en moi, une fréquence de rage pure qui ne demande qu'un conducteur pour exploser.
Tu veux voir mon contrôle, Valerius ? Regarde bien.