Préparez-vous à une immersion dans les abysses du cœur avec American Funeral de Josef Angel. Les notes sombres et l'émotion brute de ce morceau sont le parfait écho au bruit que fait un monde qui s'écroule en plein silence.
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La poignée d’or pivote avec un déclic sec, un bruit de métal qui claque comme un os qui se brise, déchirant le silence lourd de la pièce. Dans le labyrinthe de miroirs qui m’entoure, je vois la porte s’ouvrir des dizaines de fois. C’est une armée d’Alistair qui entre en même temps, multipliant ma douleur à l'infini. Il entre brusquement, d'un pas saccadé, brisant le calme de mort de la galerie.
L’air, qui était figé comme de la glace, se remplit soudain d’une odeur qui me donne la nausée : c’est le parfum de fleur d'Elena. Un parfum lourd, étouffant, une odeur de reine qui a marqué son territoire sur les vêtements du prince.
Il s’arrête à quelques pas. Dans ce jeu de reflets argentés, j’ai l’impression physique qu’il m’encercle déjà, me piégeant dans ses regards fuyants. Il respire encore vite, sa poitrine se soulève sous l'effort de la valse — cette danse qu'il vient de faire devant tout le monde, piétinant mon cœur au passage.
Sous la lumière crue des lustres, son uniforme blanc et or brille avec une arrogance qui me brûle les yeux. Chaque fil doré, chaque bouton brillant crie qu'il appartient à ce monde de sang et de richesse qui vient de m'écraser.
Il ne me regarde pas tout de suite. Il ajuste ses gants de soie blanche avec un soin nerveux, lissant un pli imaginaire comme s’il voulait effacer ma présence.
Puis, il lève enfin les yeux. Ce ne sont plus les yeux bleus de l’homme qui me lisait des histoires à l’aube. Ce sont des billes de verre froid. La petite lueur de secret et de complicité que nous partagions s'est éteinte. Il se tient tout droit, avec une autorité qui ressemble à une armure trop petite pour lui, se cachant derrière son titre avec une lâcheté qui me retourne le ventre.
« Maximiliana, » dit-il enfin.
Sa voix est sèche, sans aucune goutte de tendresse. Ce nom qu’il murmurait autrefois comme un secret sacré sonne aujourd’hui comme une condamnation à mort. Il ne s’approche pas. Il garde cette distance de prince entre son destin et son erreur passée : moi.
Dans le miroir derrière lui, son reflet se répète sans fin, une colonne d’hommes sombres décidés à en finir proprement avec moi. Il se racle la gorge, et je sens la lame de son mépris s'aiguiser. Il n’est pas venu demander pardon. Il est venu m’effacer.
L’air entre nous se fige, chargé d’une électricité qui fait picoter ma peau sous ma robe bleue. Je ne bouge pas d'un cil, les mains serrées contre ma jupe. Alistair fait un pas de côté, ses yeux glissant sur les miens avec une indifférence si forcée qu’elle fait plus mal qu'une insulte.
« Il faut que tu comprennes, Maximiliana, » commence-t-il, et sa voix est coupante comme un rasoir. « Ce qui s’est passé entre nous... ces rêves de gamin, ces départs secrets pour l’université... Tout ça n’était qu’une parenthèse. Un jeu dont j'avais besoin pour supporter l'air étouffant de la cour. »
Je sens mon cœur rater un battement, un choc sourd dans ma poitrine, puis il se remet à cogner, poussé par une rage froide qui commence à bouillir en moi. Les mots de Percy frappent dans ma tête comme un tambour de guerre : Le silence n'est jamais un bouclier, Max.
« Un jeu ? » je murmure, et ma voix me semble étrangère, plus profonde, plus forte. « Nos nuits, Alistair... l’appartement qu’on imaginait, les livres qu'on voulait lire ensemble, nos serments sous la lune... Tout ça n'était qu'une distraction pour toi ? »
Il laisse échapper un petit rire sec, un bruit de feuilles mortes qu’on écrase. Il se tourne vers une glace, admirant les médailles sur sa poitrine.
« Regarde-toi, Max. Regarde-nous pour de vrai. Tu es une fille des rues qui lit les secrets dans les objets d'occasion pour survivre. Moi, je suis l'héritier de ce royaume. Tu croyais vraiment que j’allais échanger un trône pour une petite chambre poussiéreuse et des vieux parchemins ? La réalité est là. Elena est ma réalité. Ce palais est mon avenir. »
Il s'approche enfin, et l’odeur du parfum d'Elena devient une agression, un poison dans mes poumons. Il baisse la voix, prenant ce ton mielleux et protecteur qui tente de cacher son venin.
« Ne sois pas de celles qui s’accrochent aux fantômes. Mes conseillers avaient raison : tu ne voulais que le prestige de mon nom. Cet amour dont tu parlais, c’était juste ton ticket d’entrée pour mon monde. Dis-moi, est-ce que cette robe t'a plu au moins ? Garde-la, c'est mon cadeau d’adieu pour le temps perdu. »
Le dégoût monte en moi, une marée noire et épaisse. Ce n'est plus seulement de la douleur, c’est une envie de vomir devant l’être minuscule qui se tient là. Il essaie de me salir, de faire de notre histoire une vulgaire affaire d'argent pour ne pas avoir à regarder sa propre honte en face.
Dans un élan désespéré, poussée par une soif de vérité que je ne peux plus contenir, je brise la distance entre nous. Je bondis vers lui et je saisis son poignet. Mes doigts se referment avec une force sauvage sur la soie de sa manche.
« Regarde-moi dans les yeux et ose me dire que tu ne m’aimes pas, Alistair. »
À l'instant où ma peau touche la sienne, mon pouvoir explose. C’est un tsunami sensoriel qui détruit toutes mes barrières. En touchant son bras, je ne reçois pas seulement ses mensonges, je reçois son âme. Je ressens la morsure affreuse de son amour pour moi, une douleur qui le ronge, mais elle est tout de suite noyée par quelque chose de bien plus grand et de monstrueux : une terreur totale. La peur panique de perdre son confort, la peur de son père, l'horreur de devenir un homme ordinaire, pauvre et inconnu.
Il m’aime, c'est le plus triste. Mais il s’aime plus encore. Il adore le velours de son trône plus que la chaleur de mes bras. Il m’aime comme on aime un bel objet de collection qu’on finit par trouver trop lourd à porter quand la route devient difficile. Il préfère être un roi en cage qu'un homme libre avec moi.
Il dégage son bras avec violence, un mouvement de recul qui manque de me faire tomber. Son visage se tord, une fissure apparaît enfin sur son masque de prince, laissant voir la petite âme tremblante et médiocre qui se cache sous son bel uniforme.
Il se détourne sans un mot de plus. Dans le reflet infini des miroirs, je vois son dos se multiplier, une armée de lâches qui s'enfuient. Il s’en va, me laissant seule dans cette pièce où chaque miroir me montre une femme qui vient de perdre son monde, mais qui, pour la première fois, voit la vérité avec une clarté brutale. L’or de mon prince était faux, et il m'aurait détruite avec lui.
Je reste plantée là, silhouette bleue brisée en mille morceaux, tandis que le bruit de ses bottes disparaît dans le tapis du couloir. Le silence qui suit est plus v*****t qu’une gifle.
La vérité n'est pas une explosion ; c'est un froid qui s'installe lentement, petit à petit à travers mon être. Je regarde mes mains, celles qui viennent de toucher son âme, et je sens encore la trace grasse de sa trahison. C'est une sensation dégoûtante, une tache de boue royale que j'ai envie de gratter.
Je me détourne de mon reflet. Je ne peux plus supporter de voir cette Maximiliana en costume de bal, cette idiote qui a cru qu'une couronne pouvait cacher un cœur d'homme. Je sors de la pièce, le dos droit.
Je ne cours pas. Courir, ce serait leur donner raison, leur montrer qu'ils m'ont abattue. Je marche. Chaque pas est un acte de rébellion, un ordre que je donne à mon corps pour ne pas s'effondrer.
Je traverse à nouveau les galeries, mais le décor a changé. Les dorures ne sont plus que de la peinture qui s'écaille sur de la pourriture. Les statues de marbre ressemblent à des cadavres de courtisans, et les rires qui viennent de la fête ne sont plus que des bruits de machines rouillées.
Tout ici est une mise en scène pathétique. La magie de l'air me semble rance, chargée du désespoir de ceux qui, comme Alistair, ont vendu leur vie pour ne pas avoir à marcher dans la boue.
Je repasse devant les gardes. Leurs lances brillent toujours d'un bleu magique, mais ça me semble désormais être un tour de magie pour faire peur aux enfants. Ils me regardent passer, ombre solitaire et dévastée, mais je garde le menton levé. Ma gorge brûle, une envie de hurler me déchire, mais pas ici. Pas sous leurs plafonds d'or. Pas sur leur marbre sale.
Je franchis les grandes grilles du palais. Le bruit du fer qui se referme derrière moi sonne comme la fin d'une histoire sanglante que je ne veux plus jamais lire.
L'air de la nuit me fouette le visage. Il est frais, sauvage, et il sent la mer. C'est une odeur vraie, une odeur qui ne ment pas. Je commence à descendre vers les quartiers bas. Mes souliers de satin se déchirent déjà sur les pavés rugueux. Je suis comme dans un rêve, tout me semble flou et étrange. La cruauté d'Alistair n'était pas seulement dans ses mots, elle était dans son choix : il a choisi le mensonge doré contre la vraie vie.
Je marche vers l'obscurité de ma rue, vers mon petit appartement vide, loin de tout cet or menteur. Mes larmes attendront que je sois chez moi, entre mes murs de briques qui n'ont pas besoin de masques. Pour l'instant, je ne suis qu'une femme qui traverse la nuit, habillée d'une soie qui vaut une fortune mais possédant un cœur qui vient de se transformer en diamant : dur, froid et que personne ne pourra plus jamais briser.
Demain, le soleil se lèvera sur une nouvelle Max. Elle n'a plus rien à perdre, parce qu'elle vient de comprendre qu'elle vaut bien plus que tout l'or de ce royaume.