Pour ce moment de vérité au milieu des vieux livres et de l'encre violette, je vous suggère l'écoute de The Greatest de Cat Power. Cette mélodie mélancolique et épurée accompagne parfaitement la fragilité de Max alors qu'elle réalise que ses rêves de soie sont en train de s'effilocher.
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La ville d’Orynthia s’étire sous un ciel de plomb, une masse de granit et de tuiles froides qui semble se moquer du séisme qui fissure mon cœur. Je marche d’un pas rapide, fendant la foule des quartiers bas avec une énergie sauvage que je puise dans le claquement de mes bottines sur le pavé.
Ici, l’odeur du pain chaud, du cuir tanné et de la sueur honnête des artisans remplace enfin les effluves de lys étouffants et la poussière dorée du palais. Sous ma large cape de voyage, je ne suis plus la « curiosité » du prince. Je suis Maximiliana, une ombre agile parmi les ombres, reprenant possession de ma liberté comme on réclame une armure.
Pourtant, chaque vibration sous mes pieds me crie que le sol se dérobe. Mon don est en surchauffe ; mes nerfs à vif captent le moindre frisson de la cité : l’impatience gourmande des marchands, la fébrilité des gens qui accrochent des bannières colorées pour le bal de demain. Pour eux, c’est une fête magique. Pour moi, c’est le tic-tac d'une horloge qui mène à une fin que je refuse encore de voir.
Pas de nouvelles.
Depuis nos aveux étouffants dans le salon bleu, le silence d’Alistair est une chape de fer. Pas un message discret, pas un signe codé, pas même un souffle de vent portant son odeur de cèdre. Je serre les poings sous ma cape. S'il croit que son silence va m'éteindre, il oublie que j'ai appris à lire la force de la pierre bien avant de savoir lire la faiblesse des hommes.
Je tourne à l’angle d’une ruelle étroite, là où les maisons se penchent les unes vers les autres comme pour se murmurer des secrets, pour atteindre la demeure de Percy. C’est un vieux bâtiment de briques rouges, un peu de travers, qui semble tenir debout par la seule magie des milliers de livres qu’il abrite. C’est mon dernier refuge de vérité.
Percy s'en va. Pas pour l’université d’Orynthia, ce beau rêve où nous devions nous perdre à trois, mais pour Aethelgard. Il s'exile là-bas, là où le savoir est une loi de granit, loin des sourires empoisonnés de la cour.
Je frappe à la porte, un son sec et fort qui résonne jusque dans ma poitrine. C’est un vieux serviteur au visage tout ridé qui m’ouvre. Il me reconnaît tout de suite ; j’ai passé tellement d’après-midi ici à déchiffrer des cartes que je fais partie des meubles. Il s'efface avec respect, mais son regard est plein d'une tristesse qui me transperce. On ne cache rien à ceux qui vivent au milieu des livres.
« Il vous attend, Mademoiselle Max, » murmure-t-il d’une voix qui crépite comme du vieux papier. « Il est dans le bureau, avec ses histoires et ses cartes. »
L’intérieur est un paradis pour moi. Ça sent l’encre, le thé chaud et le vieux parchemin qui a traversé les âges. C’est l’odeur de la vraie vie, sans fard. Je rejette ma capuche en arrière, laissant mes cheveux respirer enfin, et j'avance dans le couloir sombre pour trouver Percy, ma boussole.
Je pousse la porte du bureau. Il est presque noyé sous une montagne de rouleaux et d'atlas aux couvertures craquelées. Une lampe à huile danse sur les murs. Il lève les yeux, et un sourire vrai, sans aucun calcul, illumine son visage. C’est le premier regard honnête que je croise depuis une éternité.
« Max. Je savais que tu viendrais me voir avant que le vent ne tourne tout à fait. »
Il pousse un gros dictionnaire de runes pour me faire une place sur le coin de la table. Ici, c'est le bazar, mais c'est un bazar vivant, intelligent. Percy ne porte pas les vêtements de soie qui grattent ; il est en simple chemise de lin, les manches relevées sur des bras tachés d’encre violette. Il a l'air d'un homme qui a déjà brisé ses chaînes et qui s'apprête à courir vers l'horizon.
« On dirait que tu as déjà un pied sur le départ, » je dis en effleurant une malle ouverte où brillent des instruments de mesure en métal poli.
« Je n’ai plus la tête à Orynthia, Max, » confesse-t-il en me tendant une tasse de thé fumante. « Mes pensées ont déjà passé la frontière. Je suis déjà là-bas, à l’Institut de Somme-Haut. »
Il prononce ce nom comme si c’était une terre promise. À Aethelgard, cet Institut est une forteresse de pierre bâtie sur des falaises, défiant les tempêtes. On dit que là-bas, le vent raconte des histoires de mondes disparus. Pour quelqu'un comme Percy, c’est le seul endroit où il peut être lui-même.
« C’est un endroit sauvage, » continue-t-il en dépliant une carte. « Oublie les jardins de roses et les jolies fontaines. Les bâtiments sont en pierre noire, on étudie à la lueur de cristaux qui brillent avec la mer. Mais là-bas... personne ne s'intéresse à ton nom de famille ou à ton sang. On te juge sur ton esprit et sur la force de ton don. »
Je regarde la carte, et mes doigts me brûlent de toucher ce papier pour ressentir le froid et la beauté de cet endroit. Somme-Haut est un monde de granit et de vérité, tout le contraire des dorures menteuses que je viens de fuir. Je sens une pointe d'envie, acide et forte, au fond de ma gorge.
« Tu as l’air d’avoir trouvé ta place avant même d’être parti, » je murmure, un peu amère malgré moi.
Percy me regarde longtemps. Son don à lui, c'est de comprendre les mots, mais il déchiffre aussi mes silences. Il voit la cage qui se referme sur moi, alors que pour lui, le monde est immense.
« À l’Institut, on apprend que chaque mot a une âme, Max, » dit-il doucement. « Et que mentir sur le sens d’un mot, c’est se mentir à soi-même. C’est pour ça que je pars. Pour ne plus avoir à traduire les mensonges des autres. »
Il range une dernière boussole, le métal cliquetant avec une certitude tranquille. Je reste là, bercée par l'odeur de l'encre, savourant ce petit moment où le futur n'est pas encore une menace. Je pose ma tasse, sentant la chaleur quitter mes doigts.
« Tu vas me manquer, Percy, » je souffle, et ma voix tremble comme une corde prête à casser. « Ici, sans toi, j’ai peur d’oublier qui je suis. De me perdre dans leurs histoires truquées. »
Percy s’arrête net. Il lâche l'instrument qu’il emballait, et le métal sonne sur le bois. Il lève les yeux vers moi, et son regard est si clair, si pur, qu’il me fait presque mal. C'est l'amitié brute, une loyauté qui n'a pas besoin de couronne.
« Personne ne pourrait te faire oublier qui tu es, Max. Pas même ce palais plein de miroirs, » dit-il avec une force qui me redonne un peu de courage. « Mais Somme-Haut est loin. Une fois les montagnes franchies, les lettres mettront des mois à arriver. Les mots voyagent mal dans le froid. »
Il soupire, un son lourd d'une inquiétude qu'il ne peut plus cacher. Il s'assoit en face de moi, ses mains tachées d'encre croisées sur la table. Le rêve de Somme-Haut s'efface, nous laissant face à la réalité qui fait mal.
« Écoute, Max... Je ne devrais peut-être pas te dire ça, mais le temps presse. Les rumeurs courent partout en ville. On parle de ce qui s'est passé au banquet hier... et de la façon dont Alistair est resté muet quand ils t'ont attaquée. »
Il s'arrête, pesant ses mots. Il voit les failles dans tout ce qu'on dit, et je sens qu'il a déjà compris que je me voile la face.
« Ton plan... ce rêve de partir ensemble à l’université... est-ce que c'est encore vrai ? Est-ce qu’Alistair est vraiment l’homme qui va t'emmener là-bas, ou est-ce que tu prépares tes valises pour un mirage qui va disparaître dès que le Roi va hausser le ton ? »
La question me frappe en plein cœur, violente, impossible à éviter. Elle résonne en moi comme un marteau. Je revois la lettre rouge, le salon bleu, ce b****r qui ressemblait à un adieu déguisé. Mon assurance s'écroule ; je ne suis plus la fille courageuse qui grimpe aux murs, je suis celle qui réalise que son château est en train de s'effondrer. Devant Percy, je ne peux plus mentir.
« Je ne sais plus, Percy, » j'avoue enfin, et le dire est à la fois terrifiant et libérateur. « Je ne sais plus s'il me protège ou s'il me cache parce qu'il a honte de moi. »
Percy hoche la tête avec une tristesse infinie. Il ne dit pas qu'il me l'avait bien dit. Il est juste là, solide comme la pierre de son futur Institut, tandis que mon monde de soie et de promesses finit de brûler.