Rhaevan
Je franchis le seuil de la salle du trône d’un pas mesuré, parfaitement maître de moi-même malgré mon inquiétude pour Millie. Sans grande surprise, la pièce resplendit de mille feux. Des colonnes torsadées, taillées dans la glace, aux voûtes translucides où le reflet des lanternes bleutées se mêle à la lumière des étoiles, tout dans cette salle a été calculé de manière à impressionner et inspirer le respect. Bien que cela fait des années que les lieux ne me font plus aucun effet.
Comme à mon habitude, j’avance jusqu’au centre de la salle pour faire mon rapport avec calme et loyauté. Mon père trône au centre de l’estrade en verre, la posture droite, l’autorité naturelle. Ma mère se tient à ses côtés, à sa gauche ; mon frère légèrement en retrait à sa droite. Je mets un genou à terre et incline la tête.
— Vos Majestés.
Je me relève. Mon père se penche légèrement en avant.
— J’ai entendu dire que tes hommes et toi aviez réussi à mater ces satanés Voleurs de l’Ombre, dit-il d’une voix forte.
— Oui, Père. Les prisonniers sont dans nos geôles à la minute où nous parlons.
Un bref hochement de tête de sa part accueille la nouvelle.
— Qu’en est-il de ta moitié ? m’interroge ma mère.
— Endormie, sous surveillance dans mes appartements. (J’hésite une fraction de seconde avant d’ajouter :) J’ai malheureusement été contraint d’utilisé les ronces contre elle, le temps que nous mations le reste de sa b***e, ce qui ne l’a pas empêché d’essayer de se battre avec moi avant de s’évanouir une fois libérée.
— As-tu découvert quelque chose de plus à son sujet ?
— Oui, Mère. Je crois que Millie Baker n’est autre que la princesse disparue du Royaume d’Highgrove.
Mon père émet un rire rauque, presque moqueur.
— C’est impossible. La lignée des Highgrove s’est éteinte lors du Sac par les Trois après la trahison du Roi Elias qui n’a rien trouvé de mieux à faire que de se marier avec une humaine, contre l’avis des trois autres royaumes faes, et malgré le traité de mariage signé entre le lui et le roi du royaume de Lowgrove à l’époque, commente-t-il.
— Père, laissez-moi vous montrer ce que j’ai trouvé autour du cou de ma moitié.
Sans attendre sa réaction, j’ouvre le poing dans lequel je tenais fermement le médaillon après l’avoir retiré à Millie. La chaîne glisse le long de mes doigts, que je referme sur le fermoir, laissant le bijou pendre à la lueur glacée des lumières. Mon père et ma mère échangent un regard. Mon frère fait un pas en avant, perplexe.
— Comment une contrebandière a-t-elle pu obtenir ce bijou ? demande-t-il.
— C’est ce que je compte bien découvrir une fois qu’elle sera suffisamment remise pour être interrogée, je réponds.
Ma mère frémit légèrement, attirant notre attention.
— S’il s’agit bien de Freya d’Highgrove, alors c’est probablement son oncle qui le lui a donné.
Elyorn fronce les sourcils, perplexe :
— Mère, comment pourriez-vous…
— J’ai aidé cet homme à fuir avec sa nièce, Freya, un bébé âgé de quelques mois, lors du Sac, il y a dix-huit ans, l’interrompt-elle. Après cela, je n’ai plus jamais eu de nouvelles. Je pensais qu’il avait fui et emmené l’enfant loin d’ici, de l’autre côté du Voile, étant donné qu’elle était moitié fae, moitié humaine comme lui. (Elle marque une pause, l’ombre d’un sourire triste sur les lèvres.) Je ne pensais pas qu’il serait suffisamment stupide pour se contenter des bas-fonds de Blackthorn. Encore moins qu’il y élèverait sa nièce sous un autre nom.
— Vous voulez dire que Millie Baker est Freya d’Highgrove ? demande mon frère, comme si le dire à voix haute rendait la chose plus réelle.
— Ton frère doit encore l’interroger et il faut que nous la rencontrions, mais j’en suis presque sûre.
Un lourd silence s’abat sur la salle. Mon père se redresse sur son trône, visiblement mal à l’aise face à cette révélation.
— Justicier. Faites en sorte que votre prisonnière soit prête à nous rencontrer dès qu’elle sera sur pied, ordonne-t-il.
— Père, ma Livuarene n’est pas ma…
— Ton père a raison de la qualifier ainsi, me coupe calmement ma mère. Cette jeune fille est une prisonnière jusqu’à ce que nous ayons confirmation de son statut. Et même après cela, elle devra rester sous haute surveillance.
Je hoche lentement la tête, les poings serrés et le corps tendu. Ma mère m’adresse un sourire, puis se tourne vers mon frère :
— Accompagne Rhaevan à ses appartements. Vois comment se porte notre jeune prisonnière convalescente, et reviens ici.
— Oui, Mère.
Mon frère descend les quelques marches et vient se placer à mes côtés.
— Mes fils, nous salue-t-elle avec une solennité douce.
— Vos Majestés.
Nous nous inclinons à l’unisson avant de quitter la salle. Les lourdes portes s’entrouvrent. Derrière nous, la voix de mon père résonne à la fois sèche et tranchante :
— Je pensais que feu mon ancien sénéchal avait été clair : Freya d’Highgrove devait disparaître.
Le rire cristallin, presque froid, de ma mère lui répond instantanément :
— Mon cher, si nous nous étions fiés à chaque conseil de ce vieux fou, Freya d’Highgrove n’est pas la seule victime innocente qui aurait disparu. (Mon père gronde dans sa barbe mais il ne répond pas.) La donne a changé, ajoute-t-elle d’une voix plus basse. N’oubliez pas…
Les portes se referment dans un choc sourd avalant le reste de ses mots.
**
Millie
La frontière entre l’éveil et le sommeil s’étiole sous mes paupières closes. J’entends des pas, des voix basses et des portes qui s’ouvrent et se referment. Du linge que l’on plie. Des fioles qu’on range. Les appartements vibrent d’allées et venues et de chuchotements que je parviens à peine à distinguer.
— Elle n’est toujours pas réveillée ?
— Non. Pour une fae de bourbe, c’est une vraie marmotte !
Enfin, le silence. Quelqu’un, méticuleux, occupé à refaire mes bandages avec soin. Je tente d’émerger. Mes cils frémissent. Je parviens à entrouvrir les yeux.
Rhaevan est là, les manches retroussées jusqu’aux coudes, ses cheveux tombant en mèches indociles, la bouche légèrement pincée par la concentration. Ses doigts glissent avec douceur sur ma peau meurtrie.
— Rhaevan…, je souffle d’une voix ensommeillée.
Il lève la tête. Ses yeux vert-doré capturent les miens. L’ombre d’un sourire effleure ses lèvres.
— Livuarene, murmure-t-il.
Il se penche vers moi et m’embrasse tout en me caressant la joue avec douceur.
— Tes plaies ont bien cicatrisé. Mais je vais quand même te garder endormie encore quelques jours, ajoute-t-il d’une voix douce mais ferme. Il faut impérativement que ton corps récupère.
Avant que je ne puisse répondre, il glisse un bras autour de mes épaules pour m’aider à me redresser. Il prend une petite fiole posée sur la table et l’approche de mes lèvres.
— Bois. Ça te fera du bien.
J’obéis sans broncher. Un goût sucré, presque mentholé, s’étale sur ma langue. La chaleur de la potion se répand immédiatement dans ma gorge, ma poitrine et mes membres douloureux. Mes muscles se détendent malgré moi. Je bois la fiole complète d’une traite.
Puis il approche un bol fumant.
— Et ça. Lentement.
Le bouillon est chaud et parfumé. Rhaevan pose une main sur la mienne pour m’aider à tenir le bol. Quand je repose la tête sur l’oreiller, il effleure le coin de mes lèvres du pouce pour effacer une trace de bouillon. Un geste à la fois naturel et profondément intime.
Soudain, un fracas assourdissant retentit dans le couloir. Rhaevan se lève immédiatement, les sens aux aguets. Son regard change en une fraction de seconde : plus froid, plus tranchant. Toute la douceur s’efface, remplacée par une vigilance presque animale. Sans un mot, il traverse la pièce, comme si le monde venait de basculer dans une autre configuration.
Les portes s’ouvrent. Toiben se jette à l’intérieur et le percute de plein fouet.
— Millie !
Rhaevan ne lui laisse pas le temps de m’atteindre. D’un simple geste de la main, il invoque les ronces. Elles jaillissent des tréfonds de la terre du royaume, entre les planches du parquet et s’entremêlent en une barrière vivante, coupant la trajectoire de Toiben.
Il se jette dessus sans réfléchir. Sa respiration se brise en halètements. Ses épaules tremblent. Les épines éraflent sa peau mais il s’acharne, comme si rien ne pouvait vraiment lui barrer la route.
Un sanglot silencieux m’échappe tandis que je réalise impuissante qu’il refuse d’accepter ce que cette barrière signifie : il ne m’approchera pas. Il n’en a plus le droit.
— Arrête, je souffle d’une voix trop basse pour qu’il puisse m’entendre.
Sa lutte frénétique continue jusqu’à ce que des pas précipités résonnent dans le couloir. Deux gardes entre en scène, suivis de près par celui que je devine être le bras droit de Rhaevan. Son regard balaie la pièce, puis se fixe sur Toiben avec froideur. Silencieusement, il avance, l’épée dégainée. Le coup de pommeau tombe net. Toiben vacille, puis s’effondre lourdement au sol.
— Toib…
Ma voix meurt dans ma gorge. Gavayne se tourne vers Rhaevan.
— Cet enfoiré avait une dague cachée dans sa botte, lâche-t-il d’un ton sec. Il s’en est servi quand les gardes l’ont sorti de sa cellule pour son interrogatoire habituel.
Rhaevan reste silencieux, son regard fixé sur le corps inconscient au sol, probablement déjà en train de réfléchir à la suite.
— De ce que j’ai entendu dire et pu constater par moi-même, il n’a plus que le nom de Millie à la bouche, ajoute son bras droit.
Rhaevan lève les yeux vers lui.
— Enfermez-le dans la cellule sombre. Je m’en occupe dès que j’ai fini.
L’homme acquiesce. Il fait signe aux deux gardes, qui soulèvent Toiben et l’entraînent hors de la pièce. Les portes se referment derrière eux. Le silence revient. Trop vite et trop lourd. Je tente de me redresser, mais mes forces me trahissent et je retombe contre les oreilles, le souffle court.
Rhaevant fait disparaître les ronces puis s’avance vers moi. Ses ombres se détachent de lui, glissent sur le sol, rampent le long des draps et m’enveloppent comme une douce couverture. La sensation de chaleur familière me traverse. Je me mets à pleurer. Des larmes roulent sur mes joues sans que je puisse les retenir.
Il s’assoit au bord du lit. Du dos de la main, il effleure ma joue, ses yeux plongés dans les miens.
— Na veylan, Livuarene.
Sa main reste contre ma peau tandis que son autre main glisse dans la poche intérieure de son uniforme. Il en sort une fine seringue argentée. Avant que je ne puisse réagir, il m’attrape le bras et y plante l’aiguille. Une chaleur anesthésiante me traverse aussitôt, s’ajoutant à celle de ses ombres.
Un sanglot m’échappe malgré moi.
— Je…Je n’ai pas envie de dormir encore, je proteste, la voix tremblante.
Il se penche vers moi à la fois doux et autoritaire :
— Je te l’ai dit. Tu as besoin de repos.
Je tente de lutter. Mes paupières se soulèvent, retombent, se soulèvent encore. Mes doigts s’accrochent aux draps, puis se détendent malgré moi. Les ombres deviennent lourdes et floues. Je veux protester. Je veux rester éveillée. Mais la potion est déjà dans mes veines. La chambre s’éloigne. La dernière chose que je vois, c’est Rhaevan qui se penche pour déposer un b****r tendre sur mes lèvres et m’aider à sombrer sans peur.
Je glisse, une fois de plus, trop vite pour résister.
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