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2146 Mots
RHAEVAN Je me jette dans la mêlée, mon épée sifflant dans l’air. Je me joins à mes hommes, menés par Gavayne, pour maîtriser les Voleurs de l’Ombre. Chaque attaque que nous bloquons, chaque mouvement que nous faisons les empêche de gagner l’avantage. En quelques instants, ils sont maîtrisés et jetés à terre, incapables de continuer la lutte. La peur et la frustration se lisent sur leurs visages, impuissants face à la discipline et à la force de nos rangs. L’un d’eux tente de se relever, mais Gavayne le maîtrise aussitôt et lui cloue le dos au sol. Dague sortie, il lui assène une profonde entaille sur la joue. — Toiben ! s’exclame Millie. Elle tire sur les ronces qui l’enchaînent. Un cri de douleur lui échappe. Je lui jette un regard par-dessus mon épaule, évaluant la situation. L’un de mes hommes s’avance vers moi : — Sorn et Lyra Blacksmith, Toiben Bricklayer, Elibeth Grinder, Varrick Blow, Lucy Weaver et Lark Fowler ont été maîtrisés, Votre Altesse. Je hoche la tête, range mon épée et fais lentement un tour sur moi-même, un petit sourire théâtral aux lèvres, observant les nobles autour de nous. Le silence s’installe un instant, seulement troublé par le cliquetis des menottes. — Mesdames et messieurs, laissez-moi vous présenter les Voleurs de l’Ombre. Sans grande surprise, rires, sifflements et applaudissements retentissent aussitôt. — On va enfin pouvoir leur faire payer leurs crimes ! s’exclame l’ordre Addams. — Ils ont moins l’air impressionnants, maintenant qu’ils sont au sol, sans armes et sans déguisement, commente son épouse avec dédain. Quelques rires méprisants retentissent à travers le couloir. Lady Jewellery pointe Millie du menton : — Il semblerait que vous en ayez oublié une, Votre Altesse. — Ne dîtes pas de bêtises, Flora, l’admoneste aussitôt Lady Hunt. Millie Baker a peut-être fait partie de cette b***e, mais contrairement aux autres, elle ne volait que de la nourriture et avait une attitude plus qu’admirable avec les plus jeunes. Elle ferait une bonne mère pour tout enfant naturel potentiel. Qui plus est, regardez-moi ce teint de porcelaine ! Tous les regards se posent sur Millie. Une pointe de jalousie me mord aussitôt. Un grondement discret remonte de ma gorge tandis que je m’approche d’elle. — Celle-là… (J’attrape son menton, la forçant à lever ses yeux larmoyants et brûlants de colère vers moi.) J’en fais mon affaire personnelle. Quelques rires et murmures retentissent à nouveau. Mon pouce effleure les lèvres de Millie, qui frémit sous la caresse. Un hurlement de colère retentit derrière moi : — Ne la touchez pas, s******d ! Toiben. À peine les mots ont-ils franchi ses lèvres que Gavayne lui assène un coup pour le faire taire. Millie sursaute et tire de nouveau sur les ronces qui lui enserrent les poignets. Je tourne lentement la tête vers Toiben, le regard noir. — Jetez les prisonniers dans une cellule commune : une pour les filles, une pour les garçons, j’ordonne. Quant à lui, vous l’enfermerez dans la cellule sombre. (Je marque une courte pause.) Mais avant ça, il va rester encore un peu avec nous. — Bien, Altesse. Les gardes obéissent sans discuter. Attrapant les captifs un à un par leurs chaînes, ils les trainent jusqu’aux sous-sols. Leurs pas résonnent longuement avant de s’éteindre quelque part dans les profondeurs du palais. Je reporte mon attention sur Millie et les nobles qui, fascinés, n’ont toujours pas bougé. — Le spectacle est terminé pour ce soir, j’annonce. Si vous voulez bien m’excuser, il faut que je m’assure à mettre cette petite voleuse au lit. D’un simple geste de la main, je libère Millie de ses entraves. Les ronces se rétractent comme si elles n’avaient jamais existé. Aussitôt libre, Millie bondit sur ses pieds. Le regard noir de fureur, elle se jette sur moi sans la moindre hésitation. Son front percute violemment mon nez. Un craquement sec, puis le goût du sang envahit ma bouche. Je pose la main sur mon nez. Une lueur douce traverse mes doigts et la douleur s’estompe en un souffle. Le sang disparaît, remplacé par une chaleur familière et rassurante. Mon pouvoir de guérison agit en un battement de cils. — J’avais oublié que tu pouvais être aussi impétueuse, je la nargue, l’ombre d’un sourire provocateur aux lèvres. Millie recule d’un pas, ses yeux flamboyants toujours rivé sur moi. L’adrénaline coule dans ses veines autant que dans les miennes. Elle esquisse un nouveau mouvement que j’évite sans grande difficulté. Elle pivote, je fais un pas sur le côté et nos corps commencent un étrange ballet, fait de coups esquivés et de frappes manquées. Chacun de ses gestes trahit sa colère, son impatience, mais aussi sa force brute et sa détermination farouche à ne pas se laisser dominer. Je reste concentré, mes yeux ancrés aux siens. Ses mouvements manquent encore de fluidité, mais l’énergie qu’elle dégage est presque palpable. Elle teste mes limites autant que je teste les siennes. Et je dois l’avouer : c’est grisant. — Pas mal, mais tes mouvements manquent de précision. — Je n’ai pas de leçon à recevoir d’un menteur sanguinaire, rétorque-t-elle, la voix tremblante. Le combat continue. Millie attaque avec ardeur. Le fracas de nos coups et le bruit de nos souffles effrénés résonnent dans le couloir. Le sang coule encore des blessures que les ronces lui ont infligées. Elle tremble et tangue violemment, comme si elle allait s’évanouir. — Rends-toi, petite voleuse, je dis d’un ton autoritaire. La partie est terminée. Elle ne m’écoute pas et tente un nouveau coup, bien plus désespéré que les précédents. Je la saisis par les poignets et elle étouffe un gémissement lorsque mes doigts appuient volontairement sur ses blessures. Son corps se raidit, vacille entre résistance et abandon, mais elle lutte encore. Les larmes recommencent à couler le long de ses joues, traçant des sillons brillants sur sa peau blême. — Espèce de… Je ne lui laisse pas le temps d’achever son insulte. Mes ombres frémissent, puis jaillissent comme des serpents silencieux. Elles glissent le long de ses bras, s’enroulent autour de sa taille et de ses jambes pour l’immobiliser. La panique envahit brutalement son regard. — Non…Pas encore…, souffle-t-elle, la respiration hachée. — Millie, calme-toi, je lui dis. Elle secoue la tête, tente de se débattre malgré sa faiblesse. Ses gestes sont vides, mais elle refuse de céder. Je soupire, partagé entre inquiétude et exaspération. — Dans ce cas… Je la ramène contre moi, la forçant à faire face à Toiben. Ses doigts se crispent un instant dans le vide avant de retomber, vaincus. Je glisse les miens dans ses cheveux et tire sa tête en arrière pour la maintenir immobile. Face à nous, Gavayne avance sans un mot et place sa dague contre la gorge de Toiben. — Maintenant tu arrêtes ou c’est lui qui subira, je murmure d’une voix sévère. Millie s’effondre, défaite et épuisée. Elle porte une main tremblante à son médaillon, comme si elle cherchait à s’y accrocher pour ne pas sombrer. Je glisse un bras dans son dos, l’autre sous ses genoux, et la soulève avec aisance. — Ou as-tu trouvé ce médaillon ? je lui demande. — Va te faire... Elle plonge dans un sommeil profond avant d’avoir fini sa phrase. Sa tête retombe contre mon épaule. Je la serre un peu plus fermement contre moi et m’avance vers Toiben, toujours maintenu en joue par la lame de Gavayne. Le jeune intrépide me fixe d’un regard mauvais auquel je réponds avec une hautaine assurance : — Ne vous en faîtes pas, je prendrai soin d’elle. A partir d’aujourd’hui, elle est à moi. (Puis, d’une voix volontairement plus forte pour divertir une dernière fois les membres de la cour qui nous entourent :) Les écuries étaient très divertissantes. Les rires fusent, moqueurs et cruels, tandis que Toiben se débat lamentablement. — Var’lin in to ‘darcsel en komatha mir tirvhalen, j’ordonne à l’attention de mon bras droit. Il acquiesce d’un simple signe de tête. Sans un regard de plus pour son prisonnier, je quitte le couloir, Millie endormie dans mes bras. Je la porte jusqu’à mes appartements, le regard fixé sur le médaillon, que j’aperçois malgré sa main crispée dessus. Soigneusement gravé, il représente une épée plantée dans le château bâti dans la montagne : Highgrove. Un frisson me parcour. Les mots de mon père, prononcés lors de l’intronisation de mon oncle, son frère, en tant que gardien du royaume vaincu, résonnent en moi : « Highgrove renaîtra de ses cendres, le jour où la vérité éclatera ». Un des gardes royaux ouvrent les portes pour moi. — Allez prévenir mes parents que les Voleurs de l’Ombre ont été arrêtés, j’ordonne d’un ton qui ne laisse place à aucune hésitation. Et dîtes-leur que je dois leur parler au plus vite. (Je prends une longue inspiration et ajoute :) Je pense avoir une piste sur la descendance disparue d’Highgrove. Il obéit. Je me tourne vers son collègue : — Mrs. Gaunt, Elsie et Horgale. Maintenant. Sans attendre sa réaction, j’entre dans mes appartements. Aaraan m’y attend. Ses yeux s’écarquillent à la vue de Millie inconsciente dans mes bras, ses poignets couverts de sang séché. — Je vais chercher de quoi nettoyer ça, s’empresse-t-il de dire tandis que je pose Millie sur mon lit. Je hoche la tête et m’assois à côté de ma Livuarene endormie. Aaraan réapparaît, les bras chargés d’une bassine d’eau chaude et de linges propres. Au même moment, les portes principales s’ouvrent derrière lui. Mrs. Gaunt, Elsie et Horgale s’empressent d’avancer jusqu’à nous. La couleur quitte instantanément leur visage. — Est-ce bien celle à qui je pense, Votre Altesse ? demande l’intendante dans un souffle. — Oui, Mrs. Gaunt. Il s’agit bien là de Millie Baker : sous-cheffe du groupe de contrebandiers le plus farouche vis-à-vis des nobles et le plus populaire chez les plus démunis et, parce que le destin a un goût prononcé pour l’ironie, ma Livuarene, je réponds d’une voix rauque. — Elle est frêle, remarque Elsie. — Ce qui n’a rien d’étonnant étant donné les conditions de vie dans lesquelles elle a grandi. Je me penche vers Millie, repousse doucement sa main, attrape son médaillon que je retire délicatement, puis me tourne vers les deux femmes : — Lavez et panser ses blessures, et mettez-lui des habits chauds confortables. Vous trouverez quelques affaires de dépannage que j’avais commencé à préparer pour elle dans mon armoire. Elles s’activent sans un mot. Je m’écarte légèrement, mes yeux rivés sur Millie. Horgale s’approche en reniflant, le nez retroussé avec un dédain : — Elle empeste la souillée, grommelle-t-il. (Je lui lance un regard tranchant.) Je voulais dire le sang mixte, rectifie-t-il aussitôt. L’ombre d’un sourire effleure mes lèvres malgré moi. — Vous allez devoir faire avec. J’ai besoin que vous la surveilliez, le temps que je m’entretienne ave le roi et la reine. Et veillez à ce qu’elle boive. (Je croise les bras, songeur.) Le Ritterquel Draught devrait faire l’affaire. Horgale me lance un sourire carnassier : — Oh, comptez sur moi. Je vais lui faire boire une dose de cheval. (Je lève les yeux au ciel.) Est-ce que je pourrai me servir de la magie sur elle ? demande-t-il avec une innocence feinte. — Seulement en cas de grande nécessité. (Je marque une pause, soudain plus sérieux :) Essayez d’être gentil avec elle, Horgale. C’est une véritable tête brûlée, mais elle a beaucoup subi. Le nain acquiesce avant de tirer une chaise et de s’asseoir près du lit. Je m’approche doucement. Millie est allongée, vêtue d’une longue chemise de nuit et d’une robe de chambre assortie. Son visage est propre, ses cheveux soigneusement peignés et ses poignets, délicatement bandés, posés le long de son corps. Le souffle régulier qui s’échappe de ses narines montre qu’elle dort paisiblement. J’observe son visage pâle, marqué par la fatigue, et pourtant vibrant de vie. Je me penche lentement vers elle : — Je ne sais pas encore qui tu es, petite voleuse. Mais quelle que soit ton identité, tu es avec moi maintenant. J’effleure sa joue dans une caresse légère qui contraste avec tout ce qu’elle vient d’endurer. — Je ne te laisserai pas repartir. Je l’embrasse tendrement sur la joue, puis me redresse. Alors que je m’apprête à m’éloigner, elle attrape ma main dans un gémissement à peine audible. La porte s’ouvre soudain. Le garde que j’avais envoyé prévenir mes parents s’inclinent profondément en entrant. — Votre Altesse. Le roi et la reine vous attendent dans la salle du trône. J’acquiesce, ma main toujours prisonnière de celle de Millie. — Je reviens, mon amour. Je porte le dos de sa main à mes lèvres et y dépose un b****r avant la laisser retomber doucement sur les draps. — Prenez bien soin d’elle, je vous la confie, je dis aux domestiques. Après un dernier regard, je quitte mes appartements à contrecœur. ** ** ** ** **
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