Chapter 2

2006 Mots
I – Les perles des Phillimore De la rue brumeuse, Alexandre Eden pénétra dans le vaste hall aux piliers de marbre où la firme Meek et Eden offrait à sa riche clientèle ses collections de bijoux et d’orfèvrerie. Derrière les vitrines où étincelaient pierres précieuses, argent, platine et or, quarante employés solennels se tenaient rigides comme des soldats au garde-à-vous. Le revers gauche de leurs jaquettes de coupe impeccable s’ornait d’un œillet rose aussi frais que s’il venait de s’épanouir sur leur boutonnière. Eden inclina aimablement la tête à droite et à gauche et continua son chemin, frappant allègrement du talon le dallage qui était d’une propreté éblouissante. Cet homme de petite taille, aux cheveux gris, au costume élégant et à l’œil vif, affectait les manières hautaines qui convenaient à son rang social. En effet, le dernier descendant des Meek héritier légitime d’une immense fortune, avait dû abandonner ses biens terrestres pour passer dans un monde meilleur, laissant Alexandre Eden seul propriétaire de la bijouterie la plus fameuse de toute la région située à l’ouest des montagnes Rocheuses. Au fond du magasin, il monta quelques marches qui le conduisirent à l’entresol dans les bureaux somptueux où s’écoulait la plus grande partie de ses journées. Dès l’antichambre, il rencontra sa secrétaire. — Bonjour, miss Chase. La jeune Fille répondit en souriant. Sa profession de joaillier contribuait à développer chez Eden un août naturel pour la beauté, qui se manifesta une fois de plus le jour où il choisit comme employée miss Chase : cheveux cendrés yeux violets, manières et toilette exquises. Bob Eden, le fils du patron, que rebutaient les occupations paternelles, prétendait que le bureau de son père ressemblait à un salon où des gens du monde se réuniraient à l’heure du thé, Alexandre Eden jeta un coup d’œil à sa montre. — Dans dix minutes j’attends une visite, dit-il à sa secrétaire. Une vieille amie, Mme Jordan, d’Honolulu. Dès son arrivée, veuillez m’avertir. — Bien, monsieur Eden, répondit la jeune fille. Il pénétra dans son bureau directorial et se débarrassa de son chapeau, de son manteau et de sa canne. Sur la table se trouvait le courrier du matin ; il le parcourut distraitement. Bientôt il se dirigea vers une des fenêtres où il demeura en contemplation devant la façade du building situé de l’autre côté de la rue. Le brouillard, qui avait enveloppé la ville de San Francisco la nuit précédente, s’attardait encore dans les rues. Sur cet écran d’un gris terne se dessinait aux yeux d’Eden un tableau saisissant de couleur, de lumière et de vie. Son imagination le reportait quarante années en arrière, et il se revoyait jeune homme de dix-sept ans, aux cheveux bruns et au corps souple. Une nuit à Honolulu – le joyeux Honolulu du temps de la monarchie – derrière un rideau de fougères, dans un coin du grand salon des Phillimore, l’orchestre jouait et, sur le parquet ciré, Alec Eden et Sally Phillimore dansaient ensemble. De temps à autre le cavalier faisait un faux pas, car la nouvelle danse, appelée two-step, venait d’être introduite à Hawaï par un jeune enseigne du Nipsic. Mais peut-être n’était-ce pas seulement son inexpérience du two-step qui troublait Alec Eden… Ne tenait-il pas dans ses bras la plus jolie fille des îles ? Les fées semblaient avoir présidé à la naissance de Sally. Outre sa beauté, qui l’eût fait remarquer dans cette aimable société d’Honolulu, elle était l’héritière d’une fortune fabuleuse. Les navires des Phillimore sillonnaient les sept océans et leurs plantations de cannes à sucre promettaient une récolte douce et dorée. Les yeux baissés d’Alec aperçurent sur la gorge blanche de la jeune fille un symbole de son rang et de sa richesse : le fameux collier de perles rapporté de Londres par Marc Phillimore et dont le prix avait stupéfait tout Honolulu. Eden, de la firme Meek et Eden, regardait toujours dans le brouillard. Il revivait avec plaisir cette nuit de Hawaï ; nuit magique, chargée des parfums de la flore exotique ; il entendait encore les rires insouciants, le murmure lointain du ressac et les notes mélancoliques de l’orchestre hawaïen. Vaguement il se souvint des yeux bleus de Sally. Homme d’affaires approchant de la soixantaine, il revoyait maintenant de façon plus nette les énormes perles qui chatoyaient sur la poitrine de sa danseuse et reflétaient la lumière avec éclat. À quoi bon évoquer ce passé ? Alexandre Eden haussa les épaules. Depuis, quarante ans s’étaient passés : Sally avait épousé Fred Jordan ; quelques années plus tard était né Victor, leur unique enfant. Eden fit la grimace. Vraiment, Sally avait été fort mal inspirée en donnant le nom de Victor à ce garçon stupide et débauché. Il s’assit et songea qu’il devait sans doute imputer à une escapade du fameux Victor la scène qu’il prévoyait et qui, dans un moment, se déroulerait ici même, dans son bureau de Post Street. Victor, dissimulé dans les coulisses, laisserait tomber le rideau sur le dernier acte du drame des perles des Phillimore. Quelques instants après, pendant qu’Eden s’absorbait dans la lecture de son courrier, sa secrétaire ouvrit la porte et annonça : — Monsieur, voici Mme Jordan. Eden se leva. Sally Jordan s’avançait vers lui, vive et enjouée comme toujours. Vaillamment elle luttait contre les années. — Bonjour, Alec, mon cher ami… Il prit ses deux mains fragiles dans la sienne. — Sally ! Quel plaisir de vous revoir ! Asseyez-vous. – Il approcha un grand fauteuil de cuir. – À vous la place d’honneur, toujours… Elle s’assit et remercia d’un sourire. Eden reprit sa place derrière son bureau. Il jouait machinalement avec un coupe-papier et, pour un homme pondéré comme lui, il paraissait nerveux. — Ah… hum… depuis combien de temps êtes-vous à San Francisco ? — Il y a eu exactement quinze jours lundi dernier. — Vous avez failli à votre promesse, Sally. Vous deviez me prévenir dès votre arrivée. — Oh ! le temps passe si vite ! protesta-t-elle. Victor se montre toujours si gentil pour moi. — Ah ! oui… Victor ! Il se porte bien, j’espère ? – Eden regarda du côté de la fenêtre. – Le brouillard se lève. La journée sera belle. — Pauvre cher Alec ! Pourquoi chercher midi à quatorze heures ? Cela ne sert à rien. Droit au but… voilà ma devise. Comme je vous le disais l’autre jour au téléphone, je veux vendre les perles des Phillimore. — Pourquoi pas ? Autant vous en défaire puisque vous ne les portez plus. — Là n’est pas la raison… Certes, une femme doit s’habiller suivant son âge… et ces perles magnifiques conviennent à la jeunesse. Cependant, je les conserverais si je le pouvais. Mais… je n’ai plus le sou, Alec. De nouveau les yeux d’Eden se tournèrent vers la fenêtre. — Cela vous paraît incroyable, n’est-ce pas ? continua-t-elle. Tous les navires des Phillimore, les plantations… évanouis en fumée. La grande maison au bord de la plage… grevée d’hypothèques. Victor a effectué de désastreux placements. Alors, vous comprenez… — Oui, je comprends, fit Eden d’une voix douce. — Oh ! je devine vos pensées, Alec. Victor est un mauvais fils, un sot, un insouciant… pire peut-être. Mais… depuis la mort de Fred, il ne me reste que lui… lui seul me rattache à l’existence. — Comme une bonne mère que vous êtes, remarqua Eden en souriant. Non, Sally, je ne veux nullement accabler Victor. J’ai… j’ai moi-même un fils. — Pardonnez-moi. J’aurais déjà dû vous demander de vos nouvelles. Comment va Bob ? — À merveille. Peut-être viendra-t-il ici avant que vous partiez, s’il a déjeuné de bonne heure. — S’intéresse-t-il à vos affaires ? Eden haussa les épaules. — Pas précisément. Bob a quitté le collège voilà trois ans ; la première année il a voyagé dans les mers du Sud, la seconde, en Europe, et la troisième – autant que je sache – il l’a passée dans la salle de jeu de son club. Toutefois, le choix d’une carrière semble maintenant le préoccuper. Il paraît que le journalisme l’attire. Il a quelques amis dans les rédactions. Tout ceci – et le joaillier étendit la main vers les bureaux –, cette profession à laquelle j’ai consacré mon existence, ennuie Bob au possible. — Pauvre Alec ! La nouvelle génération me semble incompréhensible. Mais… je venais vous parler de mes propres soucis. Je vous le répète, je suis complètement à sec. Ces perles représentent tout ce que je possède au monde. — C’est quelque chose ! — Assez pour tirer Victor d’embarras. Père les acheta pour la somme de quatre-vingt-dix mille dollars ; une fortune à l’époque ; aujourd’hui… — Aujourd’hui, comme tout le reste, les perles ont augmenté de valeur. Aujourd’hui ce collier vaut au bas mot trois cent mille dollars. — Pas possible ! En êtes-vous certain ? Vous ne connaissez pas le collier. — Je le connais. Vous avez oublié… Un peu avant votre arrivée, je me reportais en imagination quarante années en arrière, au jour où je rendis visite à mon oncle, dans les îles Hawaï. Dix-sept ans – c’est tout ce que j’avais. Je vins à votre soirée dansante et vous m’avez appris le two-step. Vous portiez le fameux collier à cette soirée, un des moments les plus mémorables de ma vie. — De la mienne aussi, Alec. Je me souviens parfaitement à présent… Père avait apporté le collier de Londres et je le mettais pour la première fois à mon cou. Quarante ans passés ! Oh ! Alec… Revenons au temps présent ; parfois les souvenirs nous blessent. – Elle demeura un instant silencieuse. – Trois cent mille dollars, dites-vous ? — Je n’affirme pas que je les obtiendrai. Le collier les vaut. Mais on ne trouve pas aisément l’acheteur prêt à payer un tel prix. L’homme que j’attends… — Vous avez déjà quelqu’un en vue ? — Oui. Mais il refusera de payer plus de deux cent vingt mille. Bien entendu, si vous êtes pressée de vendre… — Je le suis. Qui est cette personne ? — Il s’appelle Madden… P.J. Madden. — Le fameux spéculateur de Wall Street ? — Lui-même. Vous le connaissez ? — Seulement par les journaux. Je ne l’ai jamais vu. Eden fronça le sourcil. — C’est bizarre. Il semble vous connaître. Je savais qu’il était à San Francisco et, après votre coup de téléphone, je courus à son hôtel. Il me dit qu’il cherchait un collier pour offrir à sa fille ; mais il se tint sur la réserve. Cependant, quand je mentionnai les perles des Phillimore, il se dérida. « Les perles des Phillimore, je les prends ! – Trois cent mille dollars. – Deux cent vingt et pas un cent de plus », riposta-t-il. Il me dévisageait de ses yeux froids. Autant essayer de discuter avec ce poussah. Et il montra du doigt un petit bouddha en bronze sur son bureau. Sally Jordan paraissait intriguée. — Mais, Alec… comment me connaîtrait-il ? S’il offre une fortune, j’accepte… j’en ai grand besoin. Je vous en prie, hâtez-vous de conclure l’affaire avant qu’il reprenne le train. De nouveau, la porte s’ouvrit et la secrétaire annonça : — M. Madden, de New York. — Bien. Dans un instant. – Il se tourna vers sa vieille amie. – Je l’ai prié de venir ici ce matin. Suivez mon conseil, Sally : ne vous montrez pas trop pressée. Peut-être tirerons-nous davantage. J’en doute, car les histoires que racontent sur lui les journaux ne sont que trop vraies. Il est dur comme un roc. Alexandre Eden s’arrêta court, car l’homme inflexible dont il parlait se tenait debout à la porte… le célèbre Madden en personne, le héros de milliers de batailles à Wall Street. Haut de plus de six pieds, il se dressait comme un bloc de granit dans son costume d’une couleur grise, qu’il aimait tout particulièrement. Le regard de ses yeux d’un bleu d’acier produisit dans cette pièce un effet glacial. — Veuillez entrer, monsieur Madden, fit Eden en se levant.
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