SamediLorsque Lizzy et moi, on a découvert la villa, les garçons du lotissement n’existaient pas encore. Enfin si, bien sûr, ils existaient déjà, mais ils habitaient ailleurs. Là où se trouve maintenant le lotissement, il n’y avait que des prés, des champs et un étang plein de lentilles d’eau. On s’y baignait l’été. Il y avait une passerelle sur laquelle on prenait notre élan. On se tenait les mains et on essayait de sauter le plus loin possible. Un exercice de voltige, on appelait ça.
Et puis ils ont comblé l’étang, sous prétexte qu’il prenait trop de place. Maintenant, il y a deux maisons mitoyennes dessus, et les habitants ne savent même pas qu’avant on s’y baignait, Lizzy et moi.
Quand il n’y a plus eu l’étang, on est allées à la villa. On a peint des têtes de mort noires sur des draps de lit blancs, et on les a accrochés à la fenêtre pour signaler que la villa nous appartenait.
— À nous seulement ! a dit Lizzy. Ce n’est pas grave si normalement les drapeaux de pirate, c’est dans l’autre sens. Blanc sur noir. C’est l’intention qui compte. En cas d’urgence, il faut bien improviser, a-t-elle ajouté.
Bien entendu, les garçons se sont moqués de nous lorsqu’ils ont vu les drapeaux. Ils n’ont pas arrêté de rôder autour de la villa avec leurs vélos, et ils se sont chuchoté des trucs pour qu’on ne puisse pas les entendre. Et puis ils se sont mis à jeter des cailloux en criant :
— Hé ! Les poules mouillées !
Lizzy et moi, on était assises dans le salon du méchant Frédéric et on n’osait même plus respirer.
— Hum, Lizzy, ai-je dit. Ils vont nous é*****r s’ils nous attrapent !
Les cailloux se sont abattus près de nous, pas des gros, mais quand même assez gros pour nous faire mal quand par malchance ils nous atteignaient. Il y en a un qui a brisé le verre de la photo du vieux Frédéric, celle sur laquelle il porte l’uniforme et où il a l’air si furieux. Ça a fait un tel vacarme qu’ils ont arrêté. Lizzy a chuchoté :
— Encore un et ils vont bien voir de quel bois on se chauffe quand on nous cherche !
Elle pensait que c’était la faute des garçons, cette histoire avec l’étang. Il fallait bien que ce soit la faute de quelqu’un, et c’est les garçons qui nous sont tombés sous la main en premier. L’un d’entre eux habitait même dans une de ces maisons mitoyennes, un petit gros qui mâchait sans arrêt du chewing-gum et qui faisait d’énormes bulles vert pomme avec.
Ils allaient le payer, maintenant, d’habiter là !
Et puis ils ont jeté un autre caillou qui a touché Lizzy à l’épaule. Alors là, on s’est levées d’un bond et on a commencé à leur jeter des trucs nous aussi. Tout ce qu’on pouvait trouver ! Quand Lizzy a balancé un vieux broc en étain par la fenêtre, on les a entendus pester et se ruer sur leurs vélos. On les a épiés de derrière nos drapeaux, pour vérifier qu’ils s’en allaient vraiment.
Le petit gros a encore collé son chewing-gum sur la selle de mon vélo, en signe de représailles, un énorme grumeau vert, on en voit les restes encore aujourd’hui. J’ai eu le temps de penser Dieu merci, ce n’est pas une c****e de nez.
— Ils n’ont pas intérêt à revenir ! s’est exclamée Lizzy.
*
Samedi, grand-père a fait une chute.
Il voulait descendre l’escalier pour aller au conteneur à verre, et là, il est tombé. En tout cas, c’est ce qu’il dit. Tout ça parce que la voisine, madame Bitschek, a encore une fois laissé traîner sa poussette dans la cage d’escalier. Grand-père a toujours vu madame Bitschek d’un mauvais œil. Elle vient de Pologne et elle a cinq enfants en bas âge qui font tout le temps du raffut et qui sautent un peu partout dans la cage d’escalier. Lorsque grand-père descend la voir pour lui demander de se calmer, elle secoue la tête en disant :
— Comprends rien !
Grand-père pense qu’elle comprend très bien, mais que c’est juste qu’elle ne veut pas.
— C’est le problème avec ces gens-là, dit-il. Ils ne veulent pas comprendre !
En tombant, il s’est éraflé les mains et blessé au genou, le genou où il a reçu une balle à la guerre et qui lui fait déjà mal à longueur de temps. Maintenant, il ne peut plus du tout le bouger, il doit même mettre des glaçons dessus et se tenir tranquille, sinon il a des élancements dans tout le corps, du gros orteil à la pointe des cheveux.
— Qu’est-ce que j’y peux, moi, qu’il soit tombé ? ! dis-je.
Ma mère est couchée dans sa chambre, les rideaux tirés, et c’est tant mieux, comme ça je ne vois pas son air souffreteux. À côté de son lit, on distingue vaguement des médicaments et un verre d’eau. Elle agrippe ma main parce qu’elle sait à quel point son état m’incommode. La plupart du temps, quand elle est comme ça, je vais chez Lizzy. Je prends le vélo et je laisse un mot sur la table de la cuisine. Elle est souvent furieuse quand elle trouve mon billet parce que je ne m’occupe pas d’elle. La mère de Lizzy, elle, elle n’a jamais de migraine, personne ne doit s’occuper d’elle. Chez Lizzy, on peut toujours faire du bruit, écouter la musique aussi fort qu’on veut et crier toute la journée si on en a envie. Parfois, quand la musique va trop fort et qu’on n’arrête pas de faire les folles dans la chambre, le voisin du dessous donne des coups au plafond. Alors on arrête, et la mère de Lizzy vient nous voir dans la chambre en mettant son index sur ses lèvres.
— Pause ! dit-elle alors.
Et Lizzy et moi on se tait jusqu’au moment où on éclate presque de rire.
C’est comme ça, chez Lizzy.
— Malvina, dit ma mère. S’il te plaît !
Elle pue le baume du tigre. Elle s’en frictionne les tempes parce qu’elle s’imagine que ça apaise les maux de tête. Moi, je trouve que ça donne carrément la nausée. Cette odeur me poursuit depuis l’enfance. Je ne me souviens pas que ma mère ait jamais senti autre chose que le baume du tigre.
Je sais pertinemment ce qu’elle attend de moi. Il faut que je m’occupe de grand-père. C’est à moi qu’elle refile la corvée, parce qu’elle sait très bien que grand-père l’asticote chaque fois qu’elle lui rend visite. Il lui dit qu’elle a toujours eu cet air blafard et qu’elle ne pourra jamais reprendre son travail si elle continue comme ça. Et après, il demande :
— Quel âge elle a, Malvina, déjà ? Treize ans ? ! Il est bien long, ton congé de maternité !
Grand-père peut être assez odieux quand il veut.
— Madame Bitschek n’a qu’à lui apporter à manger, dis-je. Après tout, c’était sa poussette !
Ma mère soupire en silence. Elle sait, comme moi, que grand-père n’a probablement pas fait de chute. Il invente des trucs comme ça quand il est seul et, depuis que grand-mère est morte, ça lui arrive souvent.
— Je n’y vais pas toute seule, dis-je. D’habitude, il y a toujours quelqu’un avec moi.
Elle soupire et presse de nouveau ma main.
— Hier aussi tu étais seule, dit-elle. Tu n’es pas obligée de rester longtemps.
— Tu as juste mal à la tête parce que tu ne veux pas y aller toi-même !
Son corps est traversé d’une imperceptible secousse. Je retire ma main.
— Le repas est dans la cuisine, dit-elle.
Voilà. La discussion est close.
La maison est plongée dans l’obscurité. Anne est au téléphone. J’entends sa voix assourdie à travers la porte de sa chambre tandis que je vais chercher le panier et la clé de mon vélo dans la cuisine.
— Tu pourrais t’y coller, toi aussi, de temps en temps !
J’ai fait exprès de crier. Pour que ma mère sursaute et que ses maux de tête empirent.
— Tire-toi ! dit ma sœur.
J’accroche mon panier au guidon et je commence à pédaler ; ce n’est pas si facile, parce que le panier bringuebale et que je dois faire sacrément attention à ne pas perdre l’équilibre. En réalité, je ne devrais rien accrocher au guidon, c’est beaucoup trop dangereux, mais aujourd’hui ça m’est égal. Je dois traverser la ville, descendre une côte raide – le Mont de Potence, elle s’appelle. Avec la vitesse, je me laisse aller en roue libre, le visage fouetté par le vent.
Je me demande si je devrais fermer les yeux, comme le fait Lizzy de temps en temps. Pour m’énerver.
— Je suis aveugle ! crie-t-elle alors. Dis-moi quand on arrive au carrefour…
Tout en bas, il y a des feux tricolores. Il faut appuyer à fond sur le frein quand on roule vraiment vite. Dans ces moments-là, je fais comme si je n’avais pas peur pour elle, mais bien sûr que j’ai peur, je n’y peux rien, c’est quand même ma meilleure amie.
— Ne fais plus jamais ça ! dis-je chaque fois qu’on arrive côte à côte au carrefour.
Lizzy hausse les épaules et me sourit d’un air moqueur.
— Ce que tu peux être gnangnan !
Je plisse les yeux. Par la fente, je vois confusément s’approcher les lumières des feux comme des bougies de Noël. Les maisons défilent à ma droite et à ma gauche. Quelqu’un crie quelque chose, quelqu’un qui est sur le bas-côté entre les voitures et qui me fait signe. Bien sûr, je ne vois qu’une tache bleue et floue, rien d’autre, mais j’entends qu’on m’appelle.
— Hé ! Petit Chaperon rouge !
J’ouvre les yeux, et le voilà déjà près de moi : le mec du lotissement.
On freine au feu, qui bien sûr passe bêtement au rouge. Il m’attrape par le bras.
— T’es pas bien, toi ! dit-il à bout de souffle.
Il ne peut pas savoir que je n’avais pas les yeux complètement fermés. Je fais comme s’il n’y avait rien de plus normal à la situation, rien d’extraordinaire en tout cas, comme si je roulais comme ça tous les jours.
Je hausse les épaules en souriant d’un air supérieur. Comme Lizzy.
— Tu déboules la montagne à fond la caisse et les yeux fermés, j’y crois pas !
— Je ne t’ai pas demandé ton avis, dis-je en me libérant pour redresser mon panier.
Il ne manquait plus que lui ! C’était déjà suffisant, ce qu’il avait raconté sur la villa, comme si ça faisait son affaire que le nouveau lotissement s’agrandisse encore ! Maintenant que c’est clair que la villa nous appartient à nous, à Lizzy et moi, et pas à eux. Évidemment, c’est logique que ça le fasse râler, moi aussi je serais verte de rage à sa place.
— On ne peut pas faire confiance à ces gars-là, avait dit Lizzy à l’époque. Surtout, ne leur parle pas !
Le feu passe au vert. J’appuie sur la pédale.
— Tu vas où, comme ça ?
Il me colle de tellement près que sa roue avant touche presque ma roue arrière. Les garçons font tout le temps ça, je ne sais pas pourquoi, ça m’est déjà arrivé une centaine de fois en allant à l’école. À la fin, la plupart du temps, je tombe, mon cartable aussi, ou je descends de vélo pour ne pas tomber. Mais, dans tous les cas, je me sens ridicule devant tous les autres qui rient ou qui crient derrière mon dos que j’ai visiblement besoin de petites roues.
— Je ne vois pas en quoi ça te regarde ! dis-je sans me retourner.
Il siffle entre ses dents et s’approche encore. Nos roues se mettent à crisser ; mon vélo tangue dangereusement.
— Sale petite peste ! dit-il.
Je tourne dans une rue adjacente. En fait c’est un détour, mais je ne veux pas qu’il me suive à vélo jusqu’à chez grand-père. Si je l’ignore, peut-être qu’il va finir par me laisser tranquille. Mais il n’y a pas beaucoup de voitures. Il me rattrape et se porte à ma hauteur.
— Pourquoi tu es partie en courant comme ça, hier ?
On dirait qu’il a tout son temps, comme si ses amis étaient partis au ski ou qu’ils avaient la grippe, ou comme s’il s’ennuyait à mourir et qu’il était trop content de m’avoir chopée au feu.
— Il fallait que je rentre chez moi.
Je sais que c’est une réponse idiote, car personne ne s’en va en courant comme ça seulement parce qu’il doit rentrer chez lui. Mais je n’ai pas trouvé d’autre idée, et je peux difficilement lui raconter que j’ai pleuré durant tout le trajet à cause d’une vieille bicoque sans intérêt. En tout cas, à lui, je n’ai pas envie de raconter ça. En plus, ça m’arrive assez souvent de m’en aller juste comme ça.
— Aha ! fait-il en louchant vers mon panier dans lequel sont empilées des Tupperware et une bouteille de vin.
On fait plusieurs cercles autour du pâté de maisons de mon grand-père. Après le troisième, je finis par tourner dans la bonne rue et puis dans l’arrière-cour sale où il y a toujours du linge délavé accroché à la corde et où les ordures débordent des poubelles.
À l’autre bout, sous le châtaignier, madame Bitschek est assise sur un banc et secoue son landau. Le bébé crie à pleins poumons, comme chaque fois que je le vois. Madame Bitschek dit que c’est « à cause des ondes », parce qu’il y a un petit transformateur juste à côté de son appartement. On peut même l’entendre bourdonner en prêtant l’oreille, mais grand-père dit que c’est n’importe quoi, que le bébé crie parce que les gens de là-bas, de Pologne, pleurent tous comme ça.
— Encore rendre visite à grand-père ? demande madame Bitschek.
Je fais oui de la tête. Ça m’énerve un peu que le gars sache ce que je suis venue faire. On gare nos vélos. Je trifouille exprès un moment après mon cadenas à combinaison, histoire de ne pas avoir à le regarder. J’espère qu’il va partir, mais lorsque je me redresse, le visage rouge, il est toujours planté là à me sourire.
— C’est bien ce que je dis ! Le Petit Chaperon rouge ! dit-il en croisant les bras, comme s’il n’avait rien d’autre à faire que de me regarder.
Madame Bitschek traverse la cour en poussant lentement son landau jusqu’à nous. Elle a des cheveux blonds permanentés avec des racines foncées et un visage rond et souriant affublé d’un double menton.
— C’est ton copain ? demande-t-elle.
Le mec ricane.
— Sûr ! répond-il.
Je voudrais disparaître sous terre tellement je suis fâchée, mais madame Bitschek ne se rend compte de rien. Son regard enchanté fait la navette entre lui et moi.
— Comme c’est beau, dit-elle. Un amour de jeunesse !
*
La porte de l’immeuble est ouverte. Je monte les marches. Le panier cogne à mon genou. La clé est enfoncée dans la porte de l’appartement de grand-père pour que je n’aie pas à sonner. J’appuie mon visage bouillant contre le bois. « Un amour de jeunesse » ! Ben voyons ! Si elle savait ! Même en haut, je l’entends encore raconter au mec du lotissement que je suis une gentille petite-fille, que je m’occupe bien de mon grand-père et que je suis devenue belle à croquer depuis l’année dernière – le tout dans une langue approximative. Elle lui raconte même que grand-mère est morte il y a quelques mois et elle précise même de quoi : d’un cancer. Le type ne dit rien. Il ne sait même pas comment je m’appelle !
Je tourne la clé dans la serrure. La porte bondit sur ses gonds. Dans l’appartement, il fait chaud et étouffant. Grand-père met toujours les radiateurs à fond pour ne pas avoir froid.
Il est allongé sur le divan du salon, enveloppé dans une couverture à carreaux marron.
— Ma petite Malvina ! Te voilà enfin !
Je pose le panier sur la table basse. Y sont posés une bouteille de vin, un verre et une planche couverte de miettes de pain. Il a déjà mangé.
— Tes mains n’ont rien ! dis-je en regardant ses doigts tout ridés posés intacts sur la couverture à carreaux.
Il fait semblant de ne pas avoir entendu.
Il a encore menti, évidemment. Il tapote la place à côté de lui pour m’inviter à m’y asseoir.
— Tu ne devrais pas parler avec la Bitschek ! dit-il pour que je sache qu’il m’a vue depuis la fenêtre. On ne doit pas s’encanailler avec ces gens-là ! Nous n’avons rien à voir avec eux.
Je m’assieds sur le sol, à côté du divan, mes bras autour de mes genoux. Maman dit qu’il ne faut pas contredire grand-père, sinon il se met en colère et il devient méchant, et quand il devient vraiment méchant, il ne sait plus ce qu’il fait. Il en oublie qu’il est un intellectuel.
« Il vaut mieux le laisser parler, même si tu n’en penses pas moins ! » Lizzy, elle, dit qu’il faut toujours dire ce qu’on pense, et tout de suite. Moi, en général, je n’ose pas, sinon je dirais maintenant que j’aime vraiment bien madame Bitschek, même si son bébé pleure tout le temps et même si ses autres enfants font du raffut dans le couloir.
— C’était qui, ce garçon ? demande-t-il en me scrutant du regard.
J’enfonce mes ongles dans la peau de ma cheville et je hausse les épaules.
— Je ne sais pas.
Grand-père se redresse. Je ne veux pas qu’il me regarde comme ça, comme si j’avais commis un crime.
— Tu mens ! J’ai parfaitement entendu ce qu’il a dit. C’est ton copain. Alors ne me raconte pas d’histoires !
Et ensuite il dit que je le déçois, que je pourrais lui faire confiance, qu’il ne raconterait à personne mon petit secret, que ce sera « notre secret » maintenant. J’ai beau lui dire et lui répéter que je ne connais pas ce garçon et que j’ignore jusqu’à son nom, ça lui est égal.
À l’époque, on n’avait jamais parlé avec les garçons. On leur avait donné des surnoms. Bubble Gum, c’était le petit aux chewing-gums. Un autre, on l’a appelé Flaque, parce qu’il était tout pâle et qu’il avait toujours l’air un peu glauque. Et puis il y en avait un qui ne bronchait jamais, qui nous visait toujours d’un air renfrogné. Lui, c’était Poker. Et puis il y avait le mec, bien sûr. Lui, c’était Traque.
Lizzy l’a appelé comme ça parce qu’elle trouvait qu’il avait l’air un peu détraqué.
— Traque, il n’est pas net, disait-elle. Il faut particulièrement se méfier de lui.
Je trouvais les autres au moins tout aussi graves, mais, pour Lizzy, ce mec était de loin le pire.
— Tu as vu ses yeux ? ! m’a-t-elle demandé un jour.
J’ai dit non, car je ne l’avais encore jamais vu de près. Lizzy a répondu d’un air funeste :
— Ah ! Mais moi, je les ai vus…
Je ne peux bien sûr pas dire ça à grand-père, que le garçon s’appelle Traque.
Alors, je dis qu’il faut que j’y aille, à cause de maman et de sa migraine. Bien sûr, grand-père n’en croit pas un mot. Il pense que c’est parce que je veux retrouver mon copain. Pour lui, c’est clair comme de l’eau de roche.
Il m’attire à lui sur le divan, qui est tellement vieux et usé que les ressorts grincent sous notre poids. Je peux même les sentir s’enfoncer dans mes fesses.
Je suis sûre qu’il n’est pas tombé dans les escaliers et qu’il ne manque de rien.
— Ça, ça ne me plaît pas du tout, dit-il, que ce jeune homme soit plus important que moi. Tu sais bien que j’ai besoin de toi, maintenant que je suis malade et que ta grand-mère n’est plus là.
Il fait une moue triste, comme s’il allait pleurer parce que je ne l’aime plus. Il joue la comédie. Son visage ressemble à un masque, un masque de clown qu’il pourrait enlever à tout moment.
— Mais tu m’aimes, hein ? dit-il en laissant courir ses doigts sur mon menton, sur mon nez, sur ma bouche, avant de les laisser descendre vers le décolleté de mon T-shirt. Là, ses doigts s’arrêtent, restent un instant immobiles, comme s’ils attendaient une réponse.
Je fais oui de la tête. Je me sens terriblement mal, parce que non, je ne l’aime pas. J’ai peur de lui. Je ne le savais pas avant, mais maintenant je sens parfaitement qu’il me terrifie quand il me regarde comme ça.
— Alors fais-moi encore un bisou avant de partir ! dit-il en me serrant très fort contre lui.
Je sens les os de sa poitrine, puis ses mains qui me caressent les omoplates. J’entends mon cœur cogner bruyamment dans ma tête, dans mes oreilles et dans ma gorge, comme s’il voulait bondir hors de mon corps.
— Je ne peux pas, dis-je, parce qu’il faut toujours dire ce qu’on pense.
Alors, grand-père se met à rire et m’embrasse de nouveau, comme la veille. Je retiens ma respiration et je serre les lèvres en pensant : Je vais m’évanouir ! Je ne vais plus pouvoir retenir mon souffle ! Je vais mourir !
— Tu reviens demain ? dit-il.